jeudi 21 juillet 2016

Magie et Imaginaire


La magie est l’art de communiquer avec les pouvoirs spirituels présents dans la nature et en nous-mêmes. Arthur Evans 


Dans nos deux derniers billets nous avons évoqué le retour des sorcières sur la scène de l'imaginaire collectif à travers de nombreux évènements culturels. La trajectoire de Starhawk est emblématique de ce retour : celle qui se définit comme "sorcière néo-païenne" s’inscrit dans la continuité d’une tradition païenne immémoriale tout en actualisant cette tradition dans le contexte du mouvement écoféministe. Un contexte dans lequel la chasse aux sorcières à la Renaissance apparaît comme l’expression tragique de ce que Max Weber nomme le "désenchantement du monde". 

Si la chasse aux sorcières est le symbole terrifiant de ce désenchantement, le retour de celles-ci dans l’imaginaire collectif renvoie à l’urgence d’un réenchantement à l’heure où la crise systémique que nous traversons préfigure soit l’effondrement de notre civilisation, soit un saut évolutif vers un nouveau stade de conscience. Il semble que ce réenchantement passe aujourd’hui par l’émergence d’une vision du monde fondée sur la complexité dans nos sociétés connectées où "tout est lié". Dans cette nouvelle vision du monde les valeurs relationnelles de la subjectivité – la sensibilité, l’intuition et l’imagination créatrice – retrouvent un rôle central qui leur avait été dénié par la culture de séparation inhérente à la modernité. 

Cette dynamique de réenchantement a inspiré aux sorcières écoféministes un processus d’"empowerment" qui vise à développer un potentiel individuel ou collectif pour s'émanciper des conditions et des situations aliénantes créées par cette culture de séparation. Un tel processus implique de libérer l’imaginaire de l’emprise exercée sur lui par l’hégémonie de la raison abstraite et les manipulations publicitaires de la société marchande. Décoloniser l’imaginaire, c’est suivre le chemin d’une conversion intérieure par laquelle l’intuition retrouve sa place prééminente dans l’ordre de la connaissance et, dans le même mouvement, remettre la raison à la sienne qui est celle d’un moyen au service de la vie/esprit. 

Les sorcières néo-païennes nous montrent la voie en développant la puissance de l’imagination créatrice qui fut au cœur d’une magie ancestrale moquée et refoulée tant par le monothéisme chrétien que par la modernité abstraite qui la prolonge. Honorer les "sorcières" comme symboles d’un réenchantement c’est redécouvrir le rôle de la magie comme « art de communiquer avec les pouvoir spirituels présents dans la nature et en nous-mêmes » selon la définition d’Arthur Evans. Un art qui utilise l'intuition pour se connecter et l'imagination pour participer à la dynamique créatrice qui unit l'être humain aux divers milieux où il évolue.

P.S : Pour une meilleure compréhension, ce billet doit être lu dans la continuité des deux précédents: Femmes, magie et politique et Le Retour des Sorcières. Prenez le temps de les lire auparavant si possible, c'est la période des vacances...

Un monde désenchanté 


"L’intuition est un don sacré et la raison, une fidèle servante. Nous avons crée une société qui honore la servante en oubliant le don". En quelques mots, Albert Einstein explique le processus de désenchantement qui accompagne la modernité et pose, de manière synthétique, le problème essentiel auquel notre civilisation se trouve confrontée : l’hégémonie d’une rationalité abstraite enfermant la conscience humaine dans un modèle technocratique qui la coupe d’une participation vivante et intuitive au milieu dans laquelle elle évolue. 

Cette continuité intuitive entre l’homme et son milieu fut au cœur des traditions païennes depuis les origines de l’humanité. L'enchantement pré-moderne correspond à un stade de fusion pré-individuelle entre la subjectivité et son milieu de vie. Il correspond au sentiment vécu d’une unité harmonique entre le microcosme et le macrocosme, le visible et l’invisible, l'intériorité et l'extériorité. Ce sentiment d'harmonie s’exprime aussi bien par une pensée analogique et symbolique que par la participation sensible de la subjectivité à une totalité vivante qui lui donne son sens c’est-à-dire sa dynamique et sa signification. Le désenchantement moderne naît du développement et de l'affirmation d'une identité personnelle - l'égo - qui perd le sens de cette continuité harmonique au profit de séparations abstraites devenues hégémoniques. 

Au cœur de l'enchantement : l'intuition, ce regard intérieur (in-tueri) émergeant du flux des perceptions et connecté à son milieu de vie par le lien homéotélique qui unit la partie au tout dont elle procède. Global et synthétique, ce regard intérieur s'exprime via cette faculté d'imagination qui la traduit en image et en vision. Ceci explique la place primordiale accordée aux chamans, prophètes et autres magiciens chez les peuples premiers et dans les cultures traditionnelles où la Vision acquiert une valeur centrale. Traduisant l'intuition en images, l'imagination devient un pont entre le monde du dedans (celui de la conscience) et le monde du dehors (celui du monde matériel). De même que l'imagination traduit l'intuition en images, la raison abstraite traduira l'image en concepts à travers une logique formelle permettant d’agir via les sens sur le monde matériel. Voilà donc, de manière très résumée, l'ordre traditionnel de la connaissance cheminant de l'intuition à l'imagination, de l'imagination au concept et du concept à la sensation.

Les Trois Yeux de la Connaissance

Saint Bonaventure a évoqué cet ordre traditionnel à travers les "trois yeux de la connaissance" - l’œil de chair, l’œil de raison et l’œil de contemplation - ainsi décrits par Ken Wilber : " l’œil de chair par lequel nous percevons le monde extérieur de l'espace, du temps et des objets; l’œil de raison par lequel nous acquérons une connaissance de la philosophie, de la logique et du mental lui-même; et l’œil de contemplation par lequel nous accédons à la connaissances des réalités transcendantes". (Les Trois yeux de la Connaissance).

Saint Bonaventure s'inscrit dans une tradition immémoriale à laquelle se réfère aussi Plotin : "La connaissance comporte trois degrés : l'opinion, la science, l'illumination. Le véhicule ou l'instrument du premier, c'est la sensation; du deuxième la dialectique; et du troisième l'intuition. Au dernier je subordonne la raison. C'est la connaissance absolue reposant sur l'identification de l'esprit connaissant à l'objet connu". Cet ordre traditionnel sera contesté et renversé durant la période moderne par l'hégémonie d'une pensée abstraite et iconoclaste qui, dans sa volonté d'objectivation totalitaire, considère l'imagination comme la "folle du logis" selon Pascal et donc comme source d'erreur à éradiquer.

Ceux qui s’intéressent au rôle traditionnel de l'imagination dans la connaissance et à sa subversion par la modernité iconoclaste peuvent se référer à l’œuvre d’Henri Corbin et à son concept d'Imaginal,  ainsi qu'à l’œuvre de Gilbert Durand qui fut son disciple (notamment Les Structures Anthropologiques de l’Imaginaire, L'imagination symbolique et Sciences de l'homme et Tradition ). C'est dans la lignée de ces chercheurs que va se développer une sociologie de l’imaginaire illustrée notamment par les travaux de Michel Maffesoli, explorateur d'une "post-modernité" née de l'alliance entre archaïsme et technologie. Nous avons nous-mêmes consacrés trois billets au livre de Ken Wilber intitulé Les Trois Yeux de la Connaissance.

Une initiation noire 


Si, toujours selon Einstein,  "L’imagination est plus importante que le savoir" c’est que ce dernier se nourrit et se développe à partir des percées visionnaires véhiculées par celle-là. Toutes les études sur la créativité montrent le rôle central du couple intuition/imagination et le rôle secondaire de la rationalité comme traduction de celles-ci en termes abstraits à des fins utilitaire et instrumentales. Si la modernité désenchante le monde c’est qu’elle dévalue l’imagination au profit de la rationalité et la rationalité au profit d'un rationalisme qui subvertit complètement l’ordre de la connaissance : en usurpant le pouvoir de l’imagination, la raison abstraite dénature cette dernière et l'instrumentalise pour la mettre au service de son projet utilitaire

Cette véritable "subversion épistémologique" correspond à ce que Stengers et Pignarre nomment une "initiation noire" dans La Sorcellerie Capitaliste : « l’adhésion à un savoir qui sépare les personnes de ce qu’elles continuent à sentir souvent, et qu’elles renvoient désormais du côté du rêve ou de la sensiblerie » Dans nos sociétés marchandes, ce clivage schizoïde entre raison et sensibilité est accentué par une autre forme d'"initiation noire" : la publicité colonise l'imaginaire en transformant tout produit en support symbolique d'un affect et en manipulant ce symbole pour aliéner la psyché sous l'emprise de la marchandise. Nous pensions être les enfants émancipés des Lumières alors même que nous sommes devenus les adeptes d'un culte archaïque fondé sur le fétichisme de la marchandise.

Si la chasse aux sorcières apparaît comme le symbole tragique d'un désenchantement mortifère c’est qu’en massacrant les héritières de la tradition païenne, elle visait à instaurer l’hégémonie d’une abstraction fondée sur la diabolisation du sensible et le déni du vivant. Une hégémonie qui connaît aujourd’hui son apogée avec la suprématie de la techno-science au service de l’hubris néo-libérale, destructrices l’une et l’autre des milieux naturels et sociaux, culturels et spirituels. ( Lire à ce sujet Penser la Barbarie et La Barbarie techno-scientifique )

Les conséquences de cette "initiation noire", à l'origine d'une profonde scission avec le courant fondateur et créateur de la vie, ont été parfaitement anticipées par Antonin Artaud dont les propos prennent en ces temps de tueries de masse une tonalité prophétique : " Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où plus rien n'adhère à la vie. Et cette pénible scission est cause que la poésie qui n'est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses; et jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie."

Décoloniser l'imaginaire

Le déni contemporain de l’intuition et la manipulation marchande de l'imaginaire conduisent à une profonde régression : notre culture abstraite identifie la conscience au mental, le mental à l’instrumentalisation du monde et cette dernière à la maximisation de nos intérêts égoïstes. Dans une société où la rationalité instrumentale a colonisé notre imaginaire à des fins utilitaires, l’économie devient tout naturellement le modèle d’interprétation dominant qui réduit l’homme à la figure abstraite de calculateur égoïste. Le désenchantement est donc ce processus qui nous a fait passer, selon le mot de Max Weber "de l'économie du salut au salut par l'économie". Conscient de ce processus et animé d'une pensée anti-utilitariste, le mouvement de la décroissance - auquel nous avons consacré plusieurs billets - vise à mettre fin au culte de l’économie fondé sur le fétichisme de la marchandise. Au cœur de la décroissance : la décolonisation de l’imaginaire. 

Dans Pour en finir avec l'économie, Serge Latouche écrit : « La première forme de rupture impliquée par le projet décroissantiste consiste à décoloniser notre imaginaire, autrement dit à sortir de la religion de la croissance et à renoncer au culte de l’économie… La réalisation d’une société soutenable d'"abondance frugale" ou de "prospérité sans croissance" implique bien de décoloniser notre imaginaire pour changer vraiment le monde avant que le changement du monde ne nous y condamne dans la douleur. ». Serge Latouche synthétise ainsi sa pensée dans un entretien : « La décolonisation de l’imaginaire que je préconise vise précisément à extirper la racine du mal : l’économie. Il faut sortir de l’économie ! » (Reporterre)

Décoloniser l'imaginaire c'est changer notre vision du monde

Serge Latouche est un des animateurs du MAUSS - Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales - qui, comme son nom l'indique, combat l'hégémonie de la pensée utilitariste dans les sciences humaines. Dans le contexte de ce mouvement anti-utilitariste à l'origine du "convivialisme", sortir de l’économie signifie de manière plus générale se libérer d’une vision du monde fondée sur l’emprise de la raison instrumentale. Mais, faute de profondeur spirituelle, par frilosité académique, censure idéologique ou tout simplement manque d’inspiration – à moins que ce ne soit un mélange des trois – la plupart des penseurs de la décroissance s’arrêtent généralement à mi-chemin. S’ils évoquent une décolonisation de l’imaginaire, le sens de cette libération se limite trop souvent à une forme de convivialisme qui, loin de subvertir la culture de séparation, la pare de nouveaux habits humanistes.

Or la crise systémique que nous affrontons réclame, toujours selon Einstein, un autre mode de pensée : « La puissance déchaînée de l'homme a tout changé, sauf nos modes de pensées et nous glissons vers une catastrophe sans précédent. Une nouvelle façon de penser est essentielle si l'humanité veut vivre. » Faire advenir cette nouvelle pensée, c'est subvertir la pensée technocratique dominante à travers une "conversion épistémologique" qui réaffirme le rôle primordial de l'intuition visionnaire et de l'imagination tout en remettant la rationalité abstraite à sa place c'est à dire au service de la vie/esprit. Décoloniser l’imaginaire, oui, mais pour lui redonner sa dimension créatrice qui traduit en image le flux de l'intuition, instaurant ainsi une "vision du monde" accordée à l'évolution universelle.

C’est à ce processus de conversion épistémologique que nous convient les sorcières écoféministes en se réappropriant une culture de la magie fondée sur le pouvoir de l’imagination créatrice. Si le désenchantement du monde naît d’une colonisation de l’imaginaire, la décolonisation de celui-ci conduit au réenchantement du monde c’est-à-dire à l’expérience poétique d’une continuité intuitive et organique entre la subjectivité et son milieu d’évolution. Conversion totalement subversive dans un monde technocratique profondément perverti par l’inversion des ordres de la connaissance propre à une culture de séparation. 

Un processus d’Empowerment 

Dessin de Sylvie Voisin. Site Esprit de Femmes
Indissociablement spirituelle, culturelle et politique, la démarche de Starhawk est exemplaire de ce processus de conversion qui œuvre au réenchantement du monde. Héritière des traditions païennes, sa démarche spirituelle - totalement immanente - vise la reconnexion à la puissance créatrice de la vie, identifiée à la nature, incarnée par la femme et symbolisée par la figure de la Déeesse. Et c’est en ce sens qu’elle se définit elle-même comme sorcière néo-païenne. 

Le site Ecopsychologie évoque ainsi cette spiritualité écoféministe : « La transcendance, véhiculée par les monothéismes, serait surtout d’essence masculine : pour se tourner vers l’esprit, on méprise le corps ; parce qu’on exalte le ciel, on domine la terre. Les femmes, davantage en rapport avec la nature parce que plus impliquées dans des activités qui assurent la survie de la collectivité, trouveraient dans les spiritualités de l’immanence un chemin qui leur parle davantage. »  Quelques soient les formes - transcendantes ou immanentes - de spiritualité, toutes affirment la puissance créatrice de l'esprit. Dans le premier cas, cette puissance est souvent identifiée au Dieu transcendant des religions monothéistes, dans le second, elle est souvent identifiée à la Vie, symbolisée par cette figure du Féminin qu'est la Déesse. Dans le cadre d'une spiritualité non-duelle, la transcendance de Dieu et l'immanence de la Déesse apparaissent comme les deux faces complémentaires d'une même puissance créatrice.

Réhabiliter l’image et la tradition des sorcières c’est honorer la puissance vitale et créatrice du Féminin mais aussi et surtout la connaissance primordiale dont elle procède. C’est, dans le même mouvement, dévoiler et déconstruire l’emprise exercée par un système à la fois patriarcal, capitaliste et rationaliste qui dénie et diabolise cette puissance créatrice pour mieux l’exploiter au profit d’un pouvoir mortifère. C’est parce que la mondialisation néo-libérale est la traduction socio-économique de cette culture de séparation que Starhawk s’est engagée dans une action politique en participant successivement aux mouvements pacifistes, altermondialistes et pour la justice climatique. 

Au cœur de cette action, un processus d’"empowerment" qui développe un potentiel individuel et collectif pour se libérer des conditions et des situations aliénantes créées par la culture de séparation. Groupes et individus se réapproprient ainsi leur capacité d'agir loin des idéologies partisanes et d'une démocratie représentative pervertie par l'oligarchie économique. Dans le cas de Starhawk, il s’agit, selon Emilie Hache, de « rendre capable des individus de dire et faire des choses dont ils n’auraient jamais pu soupçonner avoir les ressources et que leur participation à un groupe rend possible ». Ce processus d’empowerment passe aussi bien par une immersion dans la nature que par l’expression d’une intelligence collective au sein d’un groupe ou la mobilisation de l’imaginaire impulsée par des rituels adaptés à chaque situation. Il s’agit, à travers toutes ces expériences, de retisser des liens vivants avec un milieu à la fois naturel, social et spirituel, détruits par l’hubris néo-libérale.

Si l’expérience des sorcières néo-païennes inspire les jeunes générations c'est parce qu'elle montre comment la création de toute nouvelle forme socio-politique doit s’enraciner à la fois dans la subjectivité d'individus visionnaires et dans l’intersubjectivité de groupes pionniers qui ont le courage et la force de s’émanciper des anciens modèles devenus aliénants parce qu'inadaptés. Hélas, nombre de mouvements d’émancipation sont en retard d’une révolution : ils utilisent les références abstraites et les outils intellectuels, le langage du pouvoir et la culture de séparation qui fondent la domination. "Comment lutter contre la séparation avec les outils de la séparation ?" s’interrogeait très justement Annie Le Brun, faisant écho à Einstein (encore lui !...) pour qui "On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l'ont engendré". Les sorcières écoféministes refusent l'impasse de cette "contestation mimétique" qui consiste à utiliser le cadre aliénant de la pensée dominante pour s'en libérer. C'est ainsi qu'elles subvertissent la culture de séparation en réhabilitant une culture de la magie fondée sur la continuité harmonique entre l’esprit humain et son milieu d’évolution.

Pensée magique et Magie de la pensée

Le modèle développemental de la Spirale Dynamique

Dans cet univers complexe de la magie, la connaissance des modèles développementaux véhiculée par l’approche intégrale permet de bien opérer la nécessaire distinction entre pensée magique, liée aux stades infantiles et pré-rationnels du développement humain, et magie de la pensée, liée aux stades supérieurs, transcendant la simple rationalité par l’intuition visionnaire. Pré-individuelle, la pensée magique est liée aux premiers stades du développement humain, ceux d'une fusion avec le milieu d'origine, avant que l'identité personnelle ne se différencie de celui-ci. C'est pourquoi elle est fortement influencée et parasitée par les fantasmes archaïques d’une toute puissance infantile.

Transpersonnelle, la magie de la pensée transcende l’identité personnelle et les limitations de l’égo en agissant sur le monde formel à travers de subtiles et mystérieuses influences énergétiques. La Théurgie est une des manifestations les plus hautes cette magie de la pensée, célébrée et pratiquée par de nombreux initiés - dont certains furent célèbres - à la fois comme une science et un art. Science d'une architectonique universelle qui révèle la continuité énergétique et organique entre les principes, les lois et les phénomènes. Art qui est application pratique et inspirée de cette connaissance primordiale.

Nombre d’occidentaux opèrent ce que Ken Wilber nomme la Confusion Pré/Trans : ils confondent effectivement les stades pré-personnels et infantiles où règne la pensée magique avec les stades supérieurs de conscience où opère la magie de la pensée. Le schéma ci-dessous présente les divers stades évolutifs de ce modèle développemental qu'est la Spirale Dynamique, souvent évoquée dans Le Journal Intégral, et notamment ici. Un tel modèle permet d'opérer la distinction entre le "Mème Violet" d'une part, situé au début de la spirale évolutive, lié à une pensée magique, animiste et tribale, et d'autre part, le "Mème Turquoise" situé à la fin de cette spirale et lié à la magie de la pensée à travers la profondeur d'une expérience spirituelle qui réenchante le monde en transcendant les dualismes.


Cette confusion Pré/Trans entre pensée magique et magie de la pensée est tout à fait compréhensible dans la mesure où ces deux dynamiques coexistent de manière souvent contradictoires chez tous ceux dont le cheminement spirituel n'a pas encore permis de transcender l’égo et ses fantasmes de toute puissance. Une telle confusion explique en grande partie le discrédit jeté sur la culture de la magie par une pensée moderne qui réduit celle-ci à ses formes les plus primitives en opérant l'amalgame entre théurgie, magie et sorcellerie. En fait, la culture de la magie s'exprime de manière différente à chaque stade du développement humain. Par-delà la distinction entre magie noire et blanche, sorcellerie et théurgie, la magie se décline à travers toutes les couleurs de la Spirale Dynamique : magies violette, rouge, bleue, orange, verte, jaune ou turquoise correspondant chacune à un stade évolutif et dont il faudrait établir une cartographie détaillée qui dépasse le cadre de ce billet.

Au stade de développement actuel des sociétés occidentales, la "magie Orange" s'exprime à travers l'univers du développement personnel dans les termes d'une pensée positive au service de la réussite individuelle. "Quelle que soit la chose que vous pouvez faire ou que vous rêvez de faire, faites-la. L'audace a du génie, de la puissance et de la magie." Cette citation de Goethe qui illustre le pouvoir de l'intention a inspiré les réflexions et pratiques de nombreux acteurs du développement personnel. A partir de cette citation, l'alpiniste William Hutchison Murray précise cette "magie Orange" fondée sur le pouvoir de l'engagement : « Dès le moment où l’on s’engage pleinement, la providence se met également en marche. Pour nous aider, se mettent en œuvre toutes sortes de choses qui sinon n’auraient jamais eu lieu. Toutes sortes de circonstances favorables se produisent qui, autrement, ne se seraient pas manifestées. La décision engendre un courant d’évènements qui suscite sur son passage une variété d’incidents imprévus et bénéfiques, de rencontres et de soutiens matériels dont personne n’aurait osé rêver. » 

L’art de réaliser des visions 


"Engendrer un courant d'évènements" tel est aussi le but poursuivi par les sorcières écoféministes dont la "magie Verte" dépasse la réussite individuelle pour développer l'interaction et l'harmonie de l'individu avec les milieux - naturels, communautaires et symboliques - où il évolue. Dans son introduction à Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique de Starhawk, Emilie Hache explique la façon dont celles-ci conçoivent la magie comme l’expression libératrice d’une intuition visionnaire et d'une imagination créatrice capable de la formaliser : « Il n’y a rien de plus sérieux aujourd’hui que de devenir capable, à notre tour, d’inventer collectivement des dispositifs qui nous protègent à la fois du désespoir et du cynisme, comme des paroles qui suspendent le cours habituel des choses et (re)créent du possible. Si le premier acte de magie des écoféministes sorcières consiste à nommer ce qui fait peur, ce qui rend impuissant-e, le second consiste à nommer ce qui rend puissant-e, nommer ce que l’on souhaite à la place : c’est ce que Starwhak appelle « créer une vision ». 

" Nous faisons de la magie en visualisant ce que nous voulons créer… La Magie a souvent été pensée comme l’art de faire devenir vrai les rêves : l’art de réaliser des visions. Mais avant de rendre réel une vision, nous devons la voir. Nous devons avoir de nouvelles images à l’esprit, nous aventurer dans un paysage transformé, raconter de nouvelles histoires. " A cet égard, il est clair que la ré-création de la déesse par les écoféministes néo-paiennes comme la réactivation politique et pragmatique de l’histoire de l’éradication des sorcières européennes, fabrique une vision aussi puissante que radicalement différente en termes de monde. » 

Décoloniser l’imaginaire c’est reconnaître la puissance magique de l’intuition visionnaire et utiliser celle-ci comme un outil d’émancipation dans une dynamique de réenchantement du monde. Dans Rêver l’obscur, Starhawk écrit : « Si la magie est " l’art de provoquer un changement en accord avec une volonté " alors les actes politiques, les actes de protestation et de résistance, les actes qui disent la vérité au pouvoir, les actes qui poussent au changement sont des actes de magie… J’aime définir une incantation ou un sort " comme un acte symbolique fait dans un état de conscience plus profond ". Quand l’action politique se déplace dans le royaume des symboles, elle devient magique. Si nous appliquons les principes de la magie à la politique, nous pouvons mieux comprendre les actions politiques et les rendre plus efficaces. » 

Un changement de paradigme 


Conçue de cette manière, la magie devient un véritable art de la transformation de soi et du monde qui passe notamment par des rituels mobilisant la profondeur de l’intuition visionnaire et la puissance de l'imagination créatrice. Nous comprenons très bien ce qu’un tel discours peut avoir d’inouï, d’inaudible et de répulsif pour des esprits français formés et formatés, qu’ils le veuillent ou non, par le cartésianisme et son ontologie dualiste qui sépare de manière irréductible la conscience de son milieu d'évolution. Et c’est bien par ce qu’il peut avoir de répulsif pour des esprits cartésiens qu’un tel discours est radicalement subversif. 

Nous demandons simplement à nos lecteurs de dépasser cette répulsion en prenant conscience que celle-ci est l’expression même d’une culture de séparation qui peut et doit être aujourd’hui transcendée à travers une culture d'intégration qui ouvre la voie au réenchantement du monde. C’est à leur attention que nous avons proposé dans nos rubriques Ressources de nombreuses références bibliographiques et netographiques permettant de mieux comprendre et d’expliquer de manière rationnelle – souvent universitaire – la démarche supra-rationnelle des sorcières écoféministes. Nous n'avons pas la prétention d'analyser de manière exhaustive, en quelques paragraphes, ce phénomène complexe qu'est le réenchantement du monde : nous proposons seulement des pistes de réflexions et des ressources susceptibles d'accompagner une recherche personnelle ou collective.

Starhawk analyse ainsi les résistances culturelles qui font obstacle à une compréhension de sa démarche : « Un changement de paradigme, de conscience, est toujours incommodant. Chaque fois que nous éprouvons la sensation légèrement effrayante, légèrement embarrassante, que produisent des mots comme Déesse, nous pouvons être sûrs que nous sommes sur le chemin d’un profond changement dans la structure et le contenu de notre pensée… La magie est un autre mot qui met les gens mal à l’aise, aussi je l’utilise délibérément car les mots avec lesquels on se sent bien, les mots qui paraissent acceptables, rationnels, scientifiques et intellectuellement fiables, le sont précisément parce qu’ils font partie de la langue de la mise à distance. » 

La culture de séparation est fondée sur la mise à distance induite par le processus d'objectivation. La réhabilitation de la magie à laquelle procèdent les sorcières écoféministes cherche à dépasser cette culture de séparation en développant une culture d'intégration fondée sur la participation sensible de la subjectivité à son milieu. Le processus d'"empowerment", la décolonisation de l’imaginaire et la réhabilitation de la magie dont elles sont les initiatrices participent à une dynamique de réenchantement à l’œuvre simultanément dans tous les dimensions de la vie humaine : culture, science, subjectivité, politique, féminisme, sexualité etc... Si Dieu nous prête vie et si Vie nous en donne la force, nous aurons l'occasion d'analyser plus avant cette dynamique et ses manifestations dans de prochains billets.

D'ici là, chez lecteurs, profitez de cette période estivale pour développer L'Esprit de Vacance qui permet un retour aux sources de la vie et à sa magie poétique. Se ressourcer à l'Esprit de Vacance, c'est décoloniser son imaginaire de la connerie ambiante et de la barbarie sanglante qui souvent l'accompagne comme son ombre. C'est aussi prendre du recul sur les évènements tragiques vécus ces derniers temps et sur les explications superficielles auxquelles ils ont donné lieu, en méditant profondément l'intuition d'Antonin Artaud : "Jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie." Au cœur du réenchantement du monde, l'Esprit de Vacance transforme cette impuissance nihiliste à posséder la vie en une puissance créatrice qui l'honore et la célèbre. Que cette période estivale se déroule sous le signe de cette célébration en reconnectant notre vie à la présence mystérieuse et évolutive, poétique et jubilatoire, qui l'anime et la transcende.

Ressources 

Dans les deux précédents billets - Femme, magie et politique, Le Retour des Sorcières - nous avons proposé de nombreuses références bibliographiques et netographiques concernant les sorcières, l’écoféminisme et les sorcières écoféministes comme Starhawk.


La sociologie de l’imaginaire : une compréhension de la vie quotidienne Valentina Grassi

Le Réenchantement du monde. Une éthique de notre temps  Michel Maffesoli

Créativité Transcendante  Devenir le co-créateur de sa vie.Willis Harmann et Howard Rheingold. Ed. de Mortagne. 

La Sorcellerie Capitaliste d'Isabelle Stengers et Philippe Pignarre. La Découverte

Pour en finir avec l'économie  Décroissance et Critique de la valeur de Serge Latouche et Anselme Jappe Ed. Libre et Solidaire

La Décroissance permet de s'affranchir de l'impérialisme économique. Entretien avec Serge Latouche sur le site Reporterre

Revue du Mauss  Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales.

Trois Minutes à méditer  Signe des temps : cet été, France Culture se convertit à la méditation !... Christophe André propose une introduction simple et ludique à la méditation en pleine conscience. Chaque jour, trois minutes de méditation guidée, pour respirer, se concentrer et lâcher prise. Une belle occasion de se ressourcer à l'Esprit de Vacance.

Lectures estivales du Journal Intégral : La Voie de l'Intuition (3 billets), Le lien homéotéliqueLes Trois Yeux de la Connaissance (3 billets), Les Convivialistes Décroissance ou Barbarie , Sortir de l'économie (2 billets)Une spirale dynamique aux couleurs de l'évolution , Penser la barbarie , La Barbarie Techno-scientiste 

Devoir de Vacance : un résumé et une présentation des six billets consacrés à L'Esprit de Vacance

mardi 5 juillet 2016

Le Retour des Sorcières


Longtemps persécutée, moquée ou salie, la sorcière revient aujourd'hui sous un éclairage positif. Féministes, écologistes, anticapitalistes : tous pourraient la revendiquer. Weronika Zarachowicz 


Dans notre dernier billet, nous évoquions la figure de Starhawk, cette activiste et auteure américaine animée par un désir d’émancipation qui s’est exprimé de manière à la fois spirituelle, culturelle et politique. Aussi singulière qu’elle soit, la trajectoire de Starhawk s’inscrit dans le mouvement écoféministe né dans les années 1970 de la rencontre entre écologistes et féministes, pacifistes et anti-capitalistes. S’il existe de nombreuses tendances dans l’écoféminisme, toutes ont en commun une critique radicale du patriarcat, du capitalisme et du rationalisme techno-scientifique qui apparaissent comme autant d’expressions solidaires d’une même vision du monde, propre à une modernité abstraite fondée sur le déni du féminin, de la vie et de la sensibilité. 

Dans le contexte de cet écoféminisme, la chasse aux sorcières devint une figure emblématique de l’oppression des hommes sur les femmes et des humains sur la nature. Nous proposerons ci-dessous un article de Weronika Zarachowicz paru dans Télérama et intitulé Et si les sorcières renaissaient de leurs cendres ? La journaliste y rend compte du retour des sorcières sur la scène intellectuelle et artistique, notamment à travers la parution de trois livres-chocs qui nous invitent à voir les sorcières autrement en leur rendant leur légitimité... et leur modernité : 

« Dans une période marquée par le désastre écologique et la crise du capitalisme, les sorcières n'ont jamais semblé aussi modernes. Les prendre au sérieux, elles et leur héritage, les faire rentrer – enfin ! – dans les études universitaires, c'est dérouler jusqu'à nous des fils ultra-contemporains et ô combien utiles pour le féminisme, la critique du néolibéralisme contemporain, et c'est remettre du féminin dans une Histoire qui en manque singulièrement, qu'elle soit marxiste ou non »  

Le retour des sorcières dans l'imaginaire collectif participe à une dynamique de "réenchantement du monde" qui, en relativisant la culture de séparation propre à la modernité, inspire une insurrection des consciences contre le fétichisme de l’abstraction et le système technocratique qui l'incarne. Ce billet s'inscrit dans la suite du précédent qu'il faut avoir lu pour saisir la continuité et cohérence de notre réflexion. En introduction de ce billet-ci, nous nous demanderons : de quoi le retour des sorcières est-il le nom ?

Le retour du refoulé


Le retour des sorcières dans notre conscience collective peut être envisagé comme celui d'une mémoire longtemps refoulée par nos sociétés modernes parce qu'elle révèle les liens systémiques entre misogynie et patriarcat, totalitarisme religieux, domination politique et exploitation économique. Après avoir combattu férocement les traditions païennes de l'immanence pour imposer son pouvoir sur les institutions et les esprits, le monothéisme chrétien a été plus ou moins obligé de tolérer celles-ci parce que, fondées sur une mémoire originelle, ces traditions immémoriales constituaient un socle anthropologique irréductible. C'est ainsi que s'opérait une sorte de partage symbolique implicite : d'un côté, la transcendance de Dieu avec ses représentants et ses cultes officiels et, de l'autre, l'immanence de la Déesse avec sa culture populaire et communautaire, héritière d'une longue tradition païenne et animiste fondée sur un lien sensible, mystique et organique, tant avec la nature qu'avec la communauté. 

Du point de vue holiste qui est celui de l'immanence païenne, nature et communauté sont perçues et vécues comme de véritables organismes vivants auxquels la subjectivité participe intuitivement. Fondée sur cette continuité intuitive entre la subjectivité et son milieu, cette "contre-culture" païenne - magique, analogique et symbolique -  est tolérée tant qu'elle reste discrète, voir secrète, et qu'elle n'empiète pas sur les privilèges de la religion monothéiste et de ses représentants. Avec les débuts de la modernité à la Renaissance - époque de la chasse aux sorcières - la transcendance de la révélation chrétienne est peu à peu complétée puis remplacée par une autre forme de transcendance : celle d'une abstraction rationnelle qui désenchante nature et communauté en les colonisant par le calcul et la géométrie, la mesure et la logique formelle.

Porteuse d'une vision enchantée de l'homme et de la nature fondée sur l'interdépendance entre l'une et l'autre, les traditions païennes étaient un frein à l'apparition et au développement d'une mentalité moderne fondée sur la séparation abstraite entre les éléments constitutifs d'une même totalité. Ce contexte historique, social et culturel explique la violence d'une chasse aux sorcière à travers laquelle s'exprime la diabolisation du sensible et le déni de la vie qui accompagneront l'émergence de la modernité abstraite et son corollaire, le désenchantement du monde évoqué par Max Weber. La disparition des traditions et savoirs ancestraux dont étaient porteuses sages-femmes et guérisseuses condamnées comme sorcières fut payée au prix du supplice et du massacre de dizaines de milliers de femmes.  

En occultant à la fois la mémoire de ces massacres et de ces traditions païennes de l'immanence, nos sociétés modernes ont longtemps été hantées par la misogynie, la haine du sensible et la peur de la vie qui se manifestent à travers l'hubris économique, l'impérialisme guerrier et l'hégémonie d'une technocratie sans âme, profondément déshumanisante. Il semble qu'aujourd'hui cette hégémonie s'effrite, parfois s'effondre, notamment sous la poussée d'une intelligence collective inhérente aux sociétés interconnectées. Et ce n'est pas un hasard si à cet effondrement correspond ce retour du refoulé qu'est celui des sorcières dans l'imaginaire collectif. Un retour synchrone avec la dynamique d'un réenchantement du monde et l'émergence d'une nouvelle forme de féminisme qui fait référence au Féminin Sacré, deux thèmes auxquels nous consacrerons nos prochains billets dans la continuité des réflexions proposées dans celui-ci et dans le précédent. 


Et si les sorcières renaissaient de leurs cendres ? 
Weronika Zarachowicz


« Tremate, tremate, le streghe son tornate » (« tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour »)… Au cœur des années 70, les féministes italiennes s'étaient emparées de la sorcière pour en faire le symbole subversif de la révolte féminine. Leurs consœurs françaises avaient suivi, et une revue littéraire féministe arbora le titre de Sorcières (sous-titre Les femmes vivent…), sous la houlette de Xavière Gauthier, Marguerite Duras ou Nancy Huston. Et puis, chassées par le rouleau compresseur des années 80, qui referma brutalement les pistes lancées par la contre-culture, les sorcières se sont éclipsées. Ne laissant dans leur sillage que les vieilles et laides créatures des contes pour enfants et, à la faveur d'une énième rediffusion télé, l'adorable mais inoffensive Samantha, Ma sorcière bien-aimée…

Mais les sorcières sont de retour en France et elles sont toujours aussi dérangeantes, incandescentes. Depuis quelques années déjà, elles infusaient les littératures populaires anglo-saxonne et française, de la fantasy à la science-fiction, devenues des réservoirs de figures d'émancipation féminine. Voilà que des artistes comme la jeune plasticienne Camille Ducellier, réalisatrice du film expérimental Sorcières, mes sœurs, ou l'écrivain Chloé Delaume, s'en emparent à leur tour (1). Et coup sur coup, trois livres-chocs nous invitent à penser autrement les sorcières, leur rendent leur légitimité… et leur modernité. 

La sorcellerie est un terrain glissant et l'on s'y sent peu à l'aise, en tout cas en France. Ceci explique, sans doute, que ces textes nord-américains nous arrivent avec tant de retard : quarante-deux ans pour celui des militantes féministes Barbara Ehrenreich et Deirdre English, douze ans pour l'écoféministe Starhawk, dix ans enfin pour l'historienne marxiste et féministe Silvia Federici. En nommant sa collection Sorcières, et en publiant la sorcière néo-païenne Starhawk, l'éditrice Isabelle Cambourakis était consciente du risque qu'elle prenait. « Quand j'ai commencé cette collection de sciences humaines, j'ai immédiatement pensé à la sorcière, par rapport aux années 70, à son potentiel subversif qui reste si puissant. La posture n'est pas facile, mais j'assume les ricanements. » 

Sortir du folklore et des clichés ésotériques 

Pourquoi donc s'y réintéresser en 2015 ? Parce que, constate Silvia Federici, la chasse aux sorcières, qui s'étendit du XIVe au XVIIe siècle en Occident, « demeure l'un des phénomènes les moins étudiés de l'Histoire ». D'où le fantastique apport de ces ouvrages, qui sortent enfin les sorcières du folklore et des clichés ésotériques. « Comme pour toute histoire, écrivent Barbara Ehrenreich et Deirdre English, celle des sorcières fut rapportée par l'élite instruite, ce qui fait qu'aujourd'hui, nous ne les connaissons qu'à travers les yeux de leurs persécuteurs. » 

Paru en 1973 et aussitôt "best-seller underground", Sorcières, sages-femmes et infirmières est l'un des premiers essais à raconter la persécution des sorcières, non plus en les considérant comme des coupables, mais comme des victimes. Cette "guerre contre les femmes", affirment les auteures, ne fut pas un phénomène "mineur" : si des centaines de milliers de femmes furent massacrées, torturées ou exilées (2), c'est parce qu'elles menaçaient la structure et la distribution du pouvoir. 

La chasse fut menée par la classe dirigeante contre la population féminine paysanne, les sages-femmes et les guérisseuses, qui étaient souvent « les seuls médecins généralistes d'une population qui n'avait ni docteurs ni hôpitaux et qui souffrait amèrement de la pauvreté et de la maladie ». On passa alors d'une médecine "douce" et empirique, basée sur une compréhension des os et des muscles, des plantes et des médicaments, à une médecine "héroïque", faite de saignées, lavements et forceps obstétricaux. 

Confisquer la connaissance 

Le premier enjeu fut donc celui du contrôle, et de la confiscation de la connaissance : « une médecine masculine pour la classe dominante sous les auspices de l’Église était acceptable, une médecine féminine intégrée à une sous-culture paysanne ne l'était pas ». Pas plus que la maîtrise et les savoirs exercés par les femmes sur leurs fonctions reproductrices, des siècles durant. 

Ce « gigantesque gaspillage de talent, d'éducation, d'expérience », cette politique de terreur (qui s'exerça contre les Juifs et les chrétiens hérétiques aussi) se déroulèrent à l'apogée de la Renaissance, en pleine floraison des arts, des sciences et de l'humanisme. Contrairement à l'idée propagée par les Lumières, le Moyen Age, "superstitieux", n'a persécuté aucune sorcière. « Le concept même de sorcellerie ne fut pas formulé avant la fin du Moyen Age, rappelle Federici, et il n'y eut jamais, au cours de "l'Age sombre", de procès collectifs et d'exécutions, alors que la magie imprégnait la vie »… 

Dans Rêver l'obscur. Femmes, magie et politique, la Californienne Starhawk propose un changement de perspective saisissant. Elle replace la chasse aux sorcières dans le contexte politique et économique des XVIe et XVIIe siècles, du passage de la société féodale à l'économie de marché et au patriarcat salarié. Sans cette persécution, dit-elle, impossible de comprendre les origines du capitalisme ! 

Paysannes, célibataires, vagabondes… 


Car tout bascule alors – l'économie, la société, les valeurs… En s'attaquant à celles qui défient l'ordre nouveau – les femmes paysannes qui prennent (souvent) la tête des mouvements contestant l'autorité et l’Église, mais aussi les célibataires, les vagabondes, les femmes âgées qui incarnaient le savoir et la mémoire de la communauté –, les persécuteurs anéantissent l'idée d'une révolution qui pourrait bénéficier aux femmes, aux pauvres et aux non-propriétaires. Ces transformations « ont avantageusement servi les classes montantes professionnelles argentées et rendu possible l'exploitation brutale, extensive et irresponsable des femmes, des travailleurs et de la nature »

Ainsi, l'éradication des sorcières est inséparable des "enclosures" – le vaste mouvement d'expropriation des terres et ressources naturelles collectives, peu à peu transformées en propriétés privées. Cette privatisation a détruit le système de droits et d'obligations mutuels du village médiéval et empêché l'accès aux pâturages, bois, abris, herbes thérapeutiques… Les femmes, qui étaient souvent en charge des "communs", furent les premières à souffrir de leur disparition, tandis que le salariat devenait la norme pour les hommes. Et la terre, désormais propriété privée, s'est retrouvée « liée à la nouvelle vision du monde (où) la nature n'est pas vivante, et n'a de valeur que dans la mesure où elle peut être exploitée ». 

C'est la fin du monde de "l'immanence" – le monde vu comme interdépendant et interactif, où chaque élément porte en lui une valeur sacrée et qui avait survécu au catholicisme à travers la culture des sorcières, notamment. C'est le triomphe d'une vision  "mécaniste" du monde, qui coupe l'homme de la nature, et permet l'exploitation de cette dernière à un degré inconnu jusque-là. Mais c'est aussi la métamorphose de la condition féminine : peu à peu exclue du travail productif, la femme est confinée dans le royaume de la reproduction et condamnée à jouer le rôle d'objet. 

L'utérus comme territoire public 

Dans l'incontournable et limpide Caliban et la sorcière, l'historienne Silvia Federici étoffe encore l'analyse : « Alors qu'au Moyen Age les femmes avaient pu employer diverses formes de contraception, et avaient exercé un contrôle incontestable sur le processus d'enfantement, leurs utérus, à partir de ce moment-là, devenaient un territoire public, contrôlé par les hommes et l’État, et la procréation était directement mise au service de l'accumulation capitaliste. » 

Federici reproche à Foucault d'avoir totalement ignoré la répression vis-à-vis des sorcières dans son étude sur la sexualité ; et à Marx d'avoir relégué leur chasse aux oubliettes, comme si elle était sans rapport avec la lutte des classes. « Cependant, l'ampleur du massacre aurait dû éveiller quelques soupçons […]. La chasse aux sorcières a eu lieu en même temps que la colonisation et l'extermination des populations du Nouveau Monde, les enclosures, le début de la traite des esclaves, la promulgation des "Bloody Laws" (réprimant) les vagabonds et les mendiants […]. On aurait pu trouver un sens à tout cela. » 

On en trouve un aujourd'hui. Dans une période marquée par le désastre écologique et la crise du capitalisme, les sorcières n'ont jamais semblé aussi modernes. Les prendre au sérieux, elles et leur héritage, les faire rentrer – enfin ! – dans les études universitaires, c'est dérouler jusqu'à nous des fils ultracontemporains et ô combien utiles pour le féminisme, la critique du néolibéralisme contemporain, et c'est remettre du féminin dans une Histoire qui en manque singulièrement, qu'elle soit marxiste ou non… 

Mieux comprendre la "transition vers le capitalisme", c'est aussi mieux saisir « la misogynie qui imprègne toujours les pratiques institutionnelles et les rapports hommes-femmes », écrit Silvia Federici. C'est réaliser comment l'association des femmes et de la nature a été utilisée pour les dévaloriser toutes deux, schéma qui perdure. 

Isolées, aliénées, impuissantes 

Le passé vit dans le présent, écrit Starhawk. « Les expropriateurs se déplacent dans le tiers-monde, détruisant les cultures, pourvoyant la connaissance occidentale estampillée, pillant les ressources de la terre et des gens […]. La fumée des sorcières brûlées est encore dans nos narines ; elle nous intime […] de nous considérer comme des entités séparées, isolées, en compétition, aliénées, impuissantes et seules. » 

L'antidote, pour Starhawk la néo-païenne, consiste précisément à se nommer sorcière. Et se nommer sorcière, c'est rendre aux femmes le droit d'être puissantes et même dangereuses, faire d'elles les héritières des guérisseuses et des sages-femmes. Et ouvrir de nouveaux possibles, politiques, artistiques. 

« Comme avec les mouvements queer (oui, je suis fier d'être pédé !) ou Black is beautiful, on se réapproprie un terme qui a été une insulte, la cause d'un immense massacre de femmes », dit Camille Ducellier, réalisatrice du film expérimental Sorcières, mes sœurs, qui donne à voir cinq "sorcières" modernes – l'écrivain Chloé Delaume qui y fait son apostasie, un transgenre qui travaille dans un donjon SM ou encore Thérèse Clerc, féministe octogénaire. 

Au pays de Descartes, ressortir la figure de la sorcière est aussi une façon de donner un grand coup de pied dans les tabous de la rationalité et de la normativité. Et de transformer les rires qui accompagnent habituellement l'évocation des sorcières en un rire qui fracasse les certitudes, un rire de sorcière. Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour… 

(1) Voir les catalogues d'expositions récentes : "L'Heure des sorcières", centre d'Art contemporain de Quimper, 2014 ; " La Nuit du contre-savoir, les sorcières ont-elles un sexe ? ", Frac de Lorraine, Metz, 2013 ; " Sorcières, pourchassées, assumées, puissantes, queer ", Maison populaire de Montreuil, 2013. 

(2) Question controversée chez les universitaires : le nombre de femmes accusées de sorcellerie s'élèverait à deux cent mille sur trois siècles, d'après A.L. Barstow. 

Ressources 

Et si les sorcières renaissaient de leurs cendres ? Weronika Zarachowicz. Télérama

A nous le temps des sorcières  Naiké Desquennes. Le Monde Diplomatique

Sorcières, sages-femmes et infirmières de Barbara Ehrenreich et Deirdre English, éd. Cambourakis, coll. Sorcières, 2015, 128 p., 16 €. 

Rêver l'obscur, Femmes, magie et politique de Starhawk, éd. Cambourakis, coll. Sorcières, 2015, 384 p., 24 €

Dans le précédent billet du Journal Intégral - Femmes, magie et politique - consacré au livre de Starhawk, on trouvera dans la rubriques Ressources de nombreuses références bibliographiques et netographiques. 

Caliban et la sorcière, Femmes, corps et accumulation primitive de Silvia Federici, éd. Entremonde-Senonevero, 2014, 464 p., 24 €.

Il faut à tout ce monde un bon coup de fouet Premier chapitre de Caliban et la sorcière de Silvia Federici

Capitalisme, chasse aux sorcières et bien commun : entretien avec Silvia Federici Site Avanti

Aux origines du capitalisme patriarcal : entretien avec Silvia Federici  Site Contretemps  

Caliban et la sorcière Recension d'Hélène Duffau Blog Médiapart

Détruire les femmes pour construire le capitalisme : un ouvrage essentiel de Sylvia Federici Recension de Caliban et la sorcière. Emre Ongun. Site Lcr La gauche

Recension de Caliban et la sorcière dans Esprit de Femmes, site spécialisé dans la recherche et la documentation d'ouvrages liés à la spiritualité féminine.

Sorcières, mes sœurs  Film de Camille Ducellier

Le Guide pratique du féminisme divinatoire de Camille Ducellier, éd. Joca Seria, coll. Extraction, 2011, 96 p., 18 €
Le mouvement écoféministe  Site Ecopsychologie 



jeudi 16 juin 2016

Femmes, Magie et Politique


La fumée des sorcières brûlées est encore dans nos narines: elle nous intime avant tout de nous considérer comme des entités séparées, isolées, en compétition, aliénées, impuissantes et seules. Starhawk 


En répondant à la question : "Faut-il sortir du matérialisme ?", l'auteure Jacqueline Kelen s'écrie : "Notre monde crève parce que nous manquons de prophètes, terme qui, je le rappelle, peut s’employer au féminin." Née d’une participation intuitive à la dynamique créatrice de la vie/esprit, la prophétie est cette vision qui, par-delà les évidences et les apparences, subvertit les conformismes pour convertir les consciences à l’essentiel. En Mai, nous évoquions cette femme visionnaire que fut Vimala Thakar dont l’appel à une révolution totale associe transformation personnelle, culturelle et sociale. Aujourd’hui, nous évoquerons la démarche d’une autre femme visionnaire : Starhawk, figure de l’altermondialisme et de l’écoféminisme qui s’insurge elle aussi à sa manière, totalement immanente, contre le fétichisme de l’abstraction en se définissant comme "sorcière néo-païenne". Elle aussi révèle à sa façon les liens profonds et systémiques - occultés par les séparations abstraites - entre subjectivité personnelle, intersubjectivité culturelle et organisation socio-politique.

Partisane de l’action directe non violente, Starhawk a été de tous les mouvements antimilitaristes et antinucléaires aux États-Unis dans les années 1970-1980. On la retrouve ensuite à Seattle ou à Gênes dans les rangs altermondialistes. En 1982, elle publie aux Etats-Unis "Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique" où, à partir du récit de son expérience, elle explore une science inventive et festive des rituels, invitant chacun-e à prendre conscience de son pouvoir et à le mettre en œuvre en agissant à sa mesure au sein de sa communauté. Une première édition de cet ouvrage est parue en Mars 2003 chez Les Empêcheurs de Penser en Rond, avec une préface de la philosophe Isabelle Stengers. C’est à cette époque que la journaliste Mona Chollet en fit une belle recension dans Périphéries, un site passionnant qu’elle éditait alors avec Thomas Lemahieu. En Février 2015, est parue une nouvelle édition de cet ouvrage chez Cambourakis dans la collection Sorcières avec une préface de Emilie Hache qui situe le trajet de Starwhak dans la mouvance très diversifiée de l’écoféminisme. 

A l’heure où le vieux monde en crise s’écroule sous le poids de ses contradictions, le parcours, l'engagement et la pensée de Starhawk comme celles des "sorcières néo-païennes" peuvent être sources d’une profonde inspiration pour tous ceux qui, las des anciens modèles, participent à l’émergence d’un paradigme porteur de nouvelles formes de subjectivité et d’intelligence collective, d’organisation et de relations interpersonnelles. La recension de Mona Chollet permet de mieux comprendre les voies d’intégration entre politique et spiritualité proposées par ces sorcières néo-paiennes qui combattent notre impuissance individuelle et collective face au néo-libéralisme triomphant, à l'oppression des femmes et au saccage écologique.

« Quitter la terre ferme des certitudes ». Mona Chollet 

En Europe, certains connaissent Starhawk, la sorcière néo-païenne de San Francisco, pour l’avoir croisée lors des rassemblements de Seattle, de Gênes ou de Québec. Rêver l'obscur. Femmes, magie et politique qu’ont publié ce printemps Les Empêcheurs de penser en rond, est son premier livre traduit en français. Il date de 1982 - elle avait alors trente ans -, mais les enjeux qu’il définit, élaborés dans le contexte du reaganisme triomphant et de ce que l’on apercevait de l’évolution globale du monde à cette époque, collent parfaitement aujourd’hui. Si bien que c’est un livre qui tombe à pic, et même, qui produit une accélération, qui bouscule sérieusement, qui invite à s’aventurer plus loin, à penser autrement. 

Même s’il a été écrit avant la naissance et le baptême officiel de l’altermondialisation (et même si Starhawk a publié récemment aux États-Unis un livre sur les mobilisations de ces dernières années), on peut le prendre comme un soutien de poids aux quelques penseurs francophones qui mettent en garde le mouvement actuel contre les insuffisances et les faiblesses constitutives auxquelles il s’expose lorsqu’il se contente de - comme elle l’écrivait déjà à l’époque - "dénoncer les abus les plus criants de la propriété". Comme Annie Le Brun, qui juge dérisoire de ne faire que "brandir l’épouvantail économique" », et qui doute que l’on puisse « lutter contre la séparation avec les armes de la séparation », Starhawk nous dit (dans un style très différent, certes) que la seule raison raisonnante est impuissante à nous tirer du très mauvais pas où nous sommes ; qu’elle ne fera même que nous y enfoncer un peu plus. 

Pourquoi « sorcière » ? Dans une annexe captivante du livre, « Le temps des bûchers », elle étudie le coup de force qui s’est joué en Europe au moment de l’Inquisition. C’est l’époque des enclosures, des « mises en clôtures » : les terres autrefois exploitées collectivement par les villageois, même si elles appartenaient formellement au seigneur, sont clôturées ; on cherche désormais à en tirer un profit maximum : la valeur d’échange supplante la valeur d’usage. « La terre enclose, au lieu de servir de multiples besoins et objectifs, n’en servait qu’un, observe-t-elle. Quand une forêt était abattue et close pour la transformer en pâturage, elle ne pouvait plus fournir de bois pour le chauffage ou la construction, de glands pour les porcs, d’habitat pour le gibier, de lieu pour la cueillette des herbes thérapeutiques, ni d’abri pour ceux qui étaient amenés à vivre en dehors des confins de la ville ou du village. » 

L’organisation collective du travail est détruite : l’unité productive se réduit à l’individu. Les plus marginaux, privés de leurs derniers moyens de subsistance, deviennent entièrement tributaires des salaires. La chasse aux sorcières sert tous les objectifs de la révolution qui est en train de se produire. Elle contribue à détruire la communauté, puisque le risque de se faire dénoncer comme sorcier ou sorcière pousse chacun à se méfier de tous. Elle éradique le lien à la terre, ce lien que les villageois célébraient à travers les rituels marquant le cycle des saisons. Elle est aussi confiscation de la connaissance : en qualifiant les savoirs populaires de superstitieux et d’obscurantistes, voire de diaboliques, on substitue à la figure du guérisseur intégré à la communauté celle du médecin qui dispense sa science d’en haut. Le patient, privé de sa confiance dans sa propre culture et sa propre force, est désormais entretenu dans la conscience de son impuissance et de son indignité fondamentale. 

En martyrisant la chair des femmes, l’Inquisition exprime aussi une haine de la vie sensuelle qui se retrouve dans l’éthique protestante du travail : les tâches nourricières sont dévalorisées et même frappées d’« irréalité » ; le travail et le profit constituent une sphère autonome, une fin en soi, et condamnent le désir de confort, la jouissance immédiate de la vie ; sont glorifiés le contrôle, la domination du corps et de la nature. 

Une mise à distance 

Chasse aux Sorcières

Le monde qui émerge est celui de ce que Starhawk appelle la "mise à distance", et qu’un Miguel Benasayag - dans Le mythe de l’individu, notamment - nomme "séparation" : l’être humain est coupé de la nature, coupé de ses semblables, coupé de son propre corps. Cette idéologie « promet de façon mensongère que le soi peut entièrement se libérer de la terre, que la maîtrise et le contrôle peuvent complètement gagner sur les forces profondes de la vie et de la mort, que la nature peut être domestiquée ». On voit triompher la vision « mécaniste » du monde, dans laquelle les choses n’ont pas de lien les unes avec les autres, et ne sont que des entités inertes, dont la valeur est strictement d’échange. C’est la fin de l’immanence, conception selon laquelle la valeur sacrée réside dans chaque élément du monde et nulle part ailleurs : elle n’y est pas rapportée par un Dieu qui lui serait extérieur. L’immanence, qui avait survécu au catholicisme à travers les pratiques et les croyances qu’incarnaient les sorcières, mais aussi un certain nombre de sectes radicales, ne résiste pas à la mise en coupe réglée de la culture populaire qui se joue à l’époque de l’Inquisition. 

Pour Starhawk, « le passé vit dans le présent », et cette histoire d’expropriation et de répression se poursuit jusqu’à aujourd’hui : « Nous pouvons lire dans nos journaux les mêmes accusations contre la fainéantise des pauvres. Les expropriateurs se déplacent dans le tiers monde, détruisant les cultures, pourvoyant la connaissance occidentale estampillée, pillant les ressources de la terre et des gens. L’éthique de la propriété les anime. L’agriculture scientifique empoisonne la terre de pesticides ; la technologie mécaniste construit des centrales nucléaires et des bombes qui peuvent faire de la terre une chose morte. 

Si nous écoutons la radio, nous pouvons entendre le crépitement des flammes à chaque bulletin d’information. Si nous regardons le journal télévisé ou sortons marcher dans les rues, où la valeur transcendante du profit augmente les loyers, le prix de l’immobilier, et contraint les gens à quitter leurs quartiers et leurs maisons, nous pouvons entendre le bruit sourd de l’avis de mise en clôture en train d’être cloué à la porte. (...) La fumée des sorcières brûlées est encore dans nos narines ; elle nous intime avant tout de nous considérer comme des entités séparées, isolées, en compétition, aliénées, impuissantes et seules. » 


C’est sans doute aux États-Unis, où les colons européens l’ont imposée par la violence en éradiquant la culture « immanente » des autochtones, que la « mise à distance » est le plus développée. C’est peut-être à elle, d’ailleurs, que les militants altermondialistes en veulent confusément lorsqu’ils s’en prennent aux États-Unis : le reconnaître ne leur permettrait-il pas d’assumer sans complexe leur anti-américanisme, en même temps que de se prémunir contre le manichéisme (invalidé du seul fait qu’une Starhawk représente, elle aussi, un visage des États-Unis) ? 

Pour tenter d’inverser la vapeur, les sorcières néo-païennes travaillent à redonner à chacun la conscience de son propre pouvoir, en même temps qu’à renforcer ses liens avec les autres et avec le monde. Au « pouvoir-sur », le pouvoir de l’autorité, imposé d’en haut, elles opposent le « pouvoir-du-dedans » - on retrouve là la dialectique du « pouvoir » et de la « puissance » que développe Benasayag. Cette force et ces liens ne sont pas des enfantillages gentiment ésotériques : ils existent réellement, et ne sont qu’atrophiés, escamotés. 

Dépasser la vision mécaniste 

La vision mécaniste du monde, si elle continue à régner sur nos consciences, a été depuis plusieurs décennies invalidée par la science, fait remarquer Starhawk : « La physique moderne ne parle plus des atomes séparés et isolés d’une matière morte, mais de vagues de flux d’énergies, de probabilités, de phénomènes qui changent quand on les observe ; elle reconnaît ce que les chamans et les sorcières ont toujours su : que l’énergie et la matière ne sont pas des forces séparées mais des formes différentes de la même chose. » 

Elle écrit ailleurs que « nous sommes chacun une ride dans le nimbe de la terre », faisant ainsi écho au physicien Harold Morowitz, pour qui « toute chose vivante est une structure dissipative, c’est-à-dire qu’elle ne dure pas en soi, mais seulement en tant que résultat du flux continuel de l’énergie dans le système. De ce point de vue, la réalité des individus pose problème parce qu’ils n’existent pas en eux-mêmes, mais seulement comme des perturbations locales dans ce flux d’énergie universel ». Ce sont ces flux d’énergie, cette force qui lie tous les éléments du monde - le prana hindou, le qi chinois, le mana hawaïen -, que les sorcières apprennent à célébrer et à manier, inventant de nouvelles formes de rituels. 


Il ne s’agit pas pour elles de ressusciter tel quel un passé idéalisé : comme le notait la philosophe Isabelle Stengers dans un entretien à la revue Vacarme, à un moment où le livre de Starhawk, qu’elle a coédité et dont elle signe la postface, était encore en préparation, les sorcières américaines « en sont venues à se présenter comme des productrices de rituels. Le rapport entre ce qu’elles font et les anciens rites de sorcières ne passe pas par la question de l’authenticité. Elles se pensent héritières d’un savoir transmis, mais elles ne s’y tiennent pas. Elles inventent des rituels chaque fois qu’une situation les oblige à produire de la puissance collective - qu’il s’agisse de participer à un blocus contre une centrale nucléaire, de manifester à Seattle, ou encore de résister au désespoir, en faisant des actions de lamentation après le 11 septembre, des “productions de douleur” qui n’ont rien à voir avec la façon de Bush. Elles créent donc des rituels à la hauteur de la situation qu’il s’agit d’activer ». 

Parce qu’ils reposent sur un savoir construit, cohérent, en constante évolution, parce qu’ils incluent l’humour et la négativité, ces rituels ne semblent jamais ridicules ou ineptes. Starhawk fait notamment une évocation impressionnante de celui par lequel elle et ses amis célèbrent le solstice d’hiver, en allumant un grand feu sur la plage puis en se plongeant dans les vagues de l’océan, bras levés, avec des chants et des vociférations de jubilation. Avec son langage simple, concret (le grand principe des sorcières : "des choses, pas des idées"), elle est bien plus terre-à-terre que ceux-là même qui, se considérant eux-mêmes comme sensés et raisonnables, pourraient l’accuser de divaguer. L’un des grands mérites de son livre est de réancrer solidement le lecteur dans le monde, et de révéler, par contraste, l’irréalité et la déraison foncière des adeptes de la pensée mécaniste. 

« Prendre le risque de faire ricaner » 

Starhawk manifestant lors du sommet du G8 à Gênes en 2001

Il reste que Femmes, magie et politique est une lecture aussi dérangeante que stimulante. Elle oblige le lecteur, même s’il se croit et se veut éminemment progressiste, à se reconnaître comme l’héritier du monde qui a brûlé les sorcières, au cours de cette période restée dans l’Histoire officielle sous le nom de "Renaissance" : elle l’oblige à se confronter avec ce qui, en lui, considère effectivement les anciennes guérisseuses comme des sorcières rétrogrades, sales et superstitieuses (même si on commence timidement à redécouvrir la validité de leur médecine préventive et de leur usage avisé des plantes) ; avec sa propre tendance à dévaloriser et à rejeter le corporel et le nourricier ; avec sa propre adhésion à la vision mécaniste du monde, laquelle demeure, malgré les évolutions de la science, ce que le physicien français Bernard d’Espagnat appelle (dans son Traité de physique et de philosophie) "notre ontologie instinctive". Bref, elle l’oblige à identifier les formes d’autorité qu’il véhicule en lui-même - et là aussi on pense à Benasayag écrivant, dans Résister c’est créer, que "le néolibéralisme est en nous". 

Or, même si la vision mécaniste, qui se présente abusivement comme la seule vraie et raisonnable, produit des désordres de plus en plus évidents et de plus en plus graves, la réticence à s’en démarquer, l’espoir qu’on puisse résoudre la situation sans s’en écarter, restent très prégnants. Car au-delà d’elle, s’ouvre un terrain sur lequel on ne se sent guère à l’aise - surtout en Europe. En préparant cette traduction, les Empêcheurs de penser en rond étaient conscients du risque qu’ils prenaient :

« En France, écrivent-ils en quatrième de couverture, ceux qui font de la politique ont pris l’habitude de se méfier de tout ce qui relève de la spiritualité, qu’ils ont vite fait de taxer d’être d’extrême droite. Magie et politique ne font pas bon ménage et si des femmes décident de s’appeler sorcières, c’est en se débarrassant de ce qu’elles considèrent comme des superstitions et de vieilles croyances, en ne retenant que la persécution dont elles furent victimes de la part des pouvoirs patriarcaux. Ce n’est pas le cas de la sorcière Starhawk et des femmes qui l’entourent. Non seulement elles ont pris au sérieux l’héritage des sorcières du passé sans aucun renoncement, mais elles le prolongent et transforment les idées que l’on se fait de la “magie”, “art des sorcières”. » 

Starhawk elle-même, dans sa préface à l’édition française, se montre également consciente de la « crainte de tout irrationalisme chez les progressistes européens ». Penseurs et militants, uniquement soucieux de trouver la posture intellectuelle qui leur semble la plus avantageuse et de s’y tenir, répugnent en général à abandonner leur quant-à-soi narcissique, à « prendre le risque de faire ricaner », pour reprendre l’expression d’Isabelle Stengers. Elle remarque dans sa postface que la philosophie, en général, « se méfie de ceux qui osent des perspectives apparemment incongrues, dépourvues de la garantie de qualité qui authentifie la grandeur du chemin, rend impossible toute confusion avec une quelconque divagation, écarte la crainte de se retrouver en mauvaise compagnie ». 

Starhawk
Cette crainte, dans le cas des écrits de Starhawk, est tout à fait justifiée. Parce que « la communauté s’oppose à la mise à distance », parce que « les institutions de la domination se sont établies en détruisant les communautés », elle affirme que « nous devons être intimement soucieux de préserver et de créer des communautés ». Elle a de très belles pages sur les vertus des groupes, « un manteau qui protège chacun de nous du froid, un filet qui nous reçoit quand nous tombons ». Mais elle n’élude pas ce qu’ils peuvent aussi avoir de frustrant, d’exaspérant, d’ennuyeux, ni combien ils sont difficiles à organiser, à faire tenir tout en respectant l’intégrité de chacun. 

Forte de son expérience et du savoir élaboré à cet égard avec ses compagnons de recherche et de lutte, elle décrit toutes sortes de méthodes pour tenter de remédier à ces difficultés : comment faire en sorte que les uns ne prennent pas trop de place tandis que d’autres se recroquevillent dans leur coin, comment circonscrire les orateurs qui tiennent le crachoir pendant des heures en soûlant tout le monde, comment lever l’autocensure de chacun et permettre une expression franche sans pour autant laisser les conflits ravager le groupe... Puisqu’on ne veut pas renoncer à la communauté, qu’on en a besoin pour agir, pour s’épanouir, mais qu’on connaît les difficultés qui se présenteront inévitablement, s’il faut y mettre de la méthode, du formalisme, eh bien, on en mettra : le raisonnement est imparable. 

On comprend tout l’intérêt d’Isabelle Stengers pour l’apport des sorcières dans ce domaine quand on lit ce qu’elle disait à Vacarme : sa conviction que « l’idée de faire de la politique autrement restera en panne tant que l’on ne parviendra pas à produire des groupes aussi inventifs dans leur mode de fonctionnement et de décision que le type de société auquel ils en appellent. Si on échoue à faire qu’on ait de l’appétit à se rassembler, à travailler ensemble parce qu’on se sent devenir plus intelligent à cause des autres, on reste dans l’esprit de sacrifice, avec toute la violence et le silence que cela suppose ». 

Cultiver l’art du dosage

Mais, évidemment, le lecteur sent tout de suite naître en lui certaines inquiétudes : tout cela n’évoque-t-il pas le new age, dont l’idéologie et les principes de gestion des groupes furent si utiles aux experts en management ? N’y a-t-il pas là un risque de dérive sectaire ?... Que les choses soient claires : à plusieurs reprises, Starhawk se démarque explicitement du new age ; elle formule une critique sévère de l’idéologie du travail et de la logique d’entreprise ; elle conçoit le groupe comme un rehausseur de la personnalité singulière de chacun, comme un moyen de la révéler, de l’affermir, et non de la dissoudre ; loin d’imposer un dogme, elle insiste sur la nécessaire multiplicité des manières de vivre l’immanence (« si nous nous répandons partout par différents chemins, nous pouvons couvrir un espace beaucoup plus grand ») ; enfin, elle parle très simplement de sa propre tendance à jouer les « stars » : elle se félicite des correctifs que son mari ou ses amis apportent sans cesse à son autorité, car elle juge la situation d’égalité avec les autres bien plus enrichissante et gratifiante que le culte de la personnalité tant valorisé par la société américaine. 

On n’est donc ni dans le new age, ni dans une logique sectaire, mais dans une pensée qui n’est pas forcément immunisée contre eux. Et peut-être est-ce là un risque qu’il faut se décider à prendre. C’est ici qu’intervient la problématique des pharmaka que définissait dans Vacarme Isabelle Stengers : « Dans notre tradition - et ce depuis Platon - on discrédite les pharmaka - ces choses dangereuses qui demandent un art du dosage - au profit de ce qui porterait en soi la garantie d’être bon ou véridique. (...) Les pharmaka exigent une attention égale au devenir-poison et au devenir-vivant, productif. Nous n’avons pas cultivé l’art des pharmaka - la science des agencements mortifères ou des agencements producteurs de vie. Nous sommes donc très dépourvus. (...) 

Il n’y a pas de théorie générale des agencements. Ils demandent une prudence et une expérimentation pharmacologiques. Rappelez-vous ce que disaient Deleuze et Guattari : attention, prudence pour les lignes de fuite, parce qu’elles peuvent se transformer en lignes de mort. “Agencement”, c’est un terme neutre ; il y a des agencements pour le pire et il y a des agencements intéressants. Qu’est-ce qu’un agencement-secte par rapport à un agencement-sorcier-empowerment américain ? La seule réponse expérimentale : être attentif aux devenirs mortifères, y compris de ce qu’un groupe a lui-même créé pour produire de la vie. » 

Peut-être ce qui est juste n’est-il pas aux antipodes de ce qui est faux, mais tout près, séparé de lui par l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette ; si tel était le cas, s’obstiner à arpenter les antipodes serait se condamner à la stérilité. S’atteler à l’art des pharmaka, ce serait quitter les dogmes monolithiques qui se veulent garantis tous risques, s’obliger à garder un esprit critique toujours en éveil, à évaluer les pratiques avec la plus grande honnêteté. Ce serait se fier à ce que l’on ressent, et déloger pour cela les formes les plus subtiles et les plus profondes de l’autocensure. 

Mais c’est peut-être justement cette confiance qui manque. « Ceux qui restent campés sur la terre ferme de leurs certitudes désespérées ont en tête des “cas” qui leur répugnent, écrit Isabelle Stengers dans sa postface. Sectes ! Messes nazies ! Que de fois j’ai entendu ce cri : “Mais ce serait ouvrir la porte à...!” Comme si “derrière la porte” se pressait en effet l’obscur, la masse dense et répugnante de tous les fanatismes, de tous les irrationalismes. Maintenir la porte fermée, surtout ne pas faire confiance. » 

Femmes, magie et politique ne parle pas qu’à notre intellect, mais aussi à nos sensations. Ici, comme l’écrit encore Isabelle Stengers, « la question n’est pas d’adhérer mais de sentir. Un tel sentir peut faire penser autrement et l’expérience peut en être aussi pénible, insensée et douloureuse que celle de ces Chinoises d’antan, dont le sang fluait à nouveau à travers les pieds rabougris »... Le livre agit justement par la résistance, voire par la réprobation viscérale qu’il suscite. C’est parce qu’il prend à rebours tant de nos présupposés, et que par là il nous les révèle, que sa lecture est une expérience à part entière. 


Expérience que Stengers résume très bien : « Ce qu’évoque Starhawk a autant de mal à se frayer son chemin dans ma vie que le sang dans les pieds débandés des Chinoises. Même si je n’en ai pas d’expérience directe, je sens le type d’exigence des rituels de la Déesse, de toutes mes fibres aristocratiques, de toute ma haine de m’exposer, de tout l’espoir, l’anesthésie, le “à quoi bon” qui permettent de supporter ce monde. Elle frappe juste. C’est pourquoi il m’est impossible de mettre l’aventure des sorcières au compte de la naïve Amérique, voire des exotismes de l’expérimentation californienne. » 

Cet effet de malaise, Starhawk le recherche sciemment. « Un changement de paradigme, de conscience, est toujours incommodant, écrit-elle. Chaque fois que nous éprouvons la sensation légèrement effrayante, légèrement embarrassante, que produisent des mots comme Déesse, nous pouvons être sûrs que nous sommes sur le chemin d’un profond changement dans la structure et le contenu de notre pensée. » Ou, ailleurs : « La magie est un autre mot qui met les gens mal à l’aise, aussi je l’utilise délibérément car les mots avec lesquels on se sent bien, les mots qui paraissent acceptables, rationnels, scientifiques et intellectuellement fiables, le sont précisément parce qu’ils font partie de la langue de la mise à distance. » Elle accueille avec sérénité les réactions qu’elle suscite ainsi chez ses interlocuteurs ; elle est habituée à provoquer « un rire nerveux ou stupide », et des sorties du genre : « si vous êtes une sorcière, hi hi, transformez-moi en crapaud » (elle répond parfois, paraît-il : « pourquoi faire dans la redondance ? »). 

Il n’est pas forcément nécessaire qu’on sorte de là avec le désir d’imiter les sorcières américaines - au risque de les singer - pour que la lecture ait été profitable. Femmes, magie et politique agit par les changements de paradigme qu’il amorce effectivement - ou qu’il alimente - dans la tête et dans le corps, par les nœuds qu’il y défait, par les outils conceptuels qu’il propose pour penser son rapport au monde, à la nature et à la culture, à la singularité et au collectif. Loin de les opposer, il parvient à faire converger le désir de bien-être et celui de participer à la « bataille de notre temps ». Aussi éloigné du pessimisme cynique que des mièvreries de l’espoir, il conjugue la plus grande lucidité quant à l’évolution du monde avec une immense confiance dans sa propre force. C’est un livre à la hauteur. Voilà peut-être pourquoi il produit un effet aussi euphorisant. 

Ressources 

« Quitter la terre ferme des certitudes » Mona Chollet. Une recension du livre de Starhawk : Rêver l'obscur. Femmes, magie et politique. Site Périphéries. 

Rêver l'obscur. Femmes, magie et politique de Starhawk, éd. Cambourakis, coll. Sorcières, 2015, 384 p., 24 €. Préface française de Emilie Hache : Where the future is Site Academia

Chroniques altermondialistes Tisser la toile du soulèvement global.  Starhawk. Ed. Cambourakis, coll. Sorcières240 p, 20 €.

Connaître un peu la magie est essentiel au sein du système capitaliste  Entretien avec Starhawk. Site l’An 02 


Reclaiming  Site du réseau international de Starhawk 

Starhawk, le rituel et la politique  Faire de la politique autrement,
refaire de la Politique. Emilie Hache. Site Academia

Une politique de l’hérésie  Entretien avec Isabelle Stengers (avril 2002). Site Vacarme 

Dans l’air frais de la nuit Un entretien de Mona Chollet avec Philippe Pignarre et Isabelle Stengers au sujet de leur ouvrage : La sorcellerie capitaliste - Pratiques de désenvoûtement. Site Périphéries 

Esprit de Femmes Site de spiritualité féminine, spécialisé dans la recherche et la documentation d’ouvrages liés à la spiritualité féminine. Recension de Rêver l'obscur. Femmes, magie et politique.

Le mythe de l’individu. Miguel Benasayag Ed. La Découverte Poche

Dans Le Journal Intégral : Éveil à une Révolution Totale (1) et (2)