jeudi 23 novembre 2017

Connaissance de la Totalité (2) Un Nouveau Paradigme


Qui augmente sa connaissance augmente son ignorance. Friedrich Schlegel


Ce billet est la suite du précédent qu’il vaudrait mieux avoir lu pour mieux comprendre celui-ci… 

Dans notre dernier billet nous évoquions l’ouvrage de Serge Carfantan : "Connaissance de la Totalité. Pourquoi l’univers fonctionne comme une totalité vivante". L’auteur y fait la chronique d’une mutation qui touche simultanément tous les aspects de la connaissance : sciences exactes, sciences humaines et spiritualité. Élaboré au cours des cinq derniers siècles, le paradigme qualifié de "moderne" était fondé sur l’approche scientifique et technologique d’une rationalité instrumentale et utilitaire. A la fois objective et quantitative, mécanique et réductionniste, analytique et abstraite, la vision du monde promue par cette modernité obéissait au mot d’ordre défini par Descartes : devenir "comme maître et possesseur de la nature". 

Aujourd’hui, ce paradigme apparaît dépassé : la nature n'a pas été simplement maîtrisée et possédée, elle est aujourd'hui dévastée après avoir été violée par une abstraction technocratique mettant hors-jeu la sensibilité et la vie même. Le désenchantement de notre rapport au monde a réduit ce dernier à une quantité de ressources disponibles à exploiter sans limites. Face à une telle dévastation, à l’ère des sociétés de l’information, émerge une nouvelle vision du monde qui réintroduit la vie et la sensibilité humaine dans le domaine de la connaissance. Ce nouveau paradigme est fondé sur les notions de totalité et de complexité, de système et d’interdépendance, de relation et de dynamique, d’émergence créatrice et de développement (du vivant comme de la conscience). Le nouveau "mot d’ordre" consiste à se connecter à la dynamique évolutive d’une totalité vivante pour y participer de manière consciente et créative. 

Comme à chaque grand tournant de l'histoire humaine, il faut effectuer un véritable saut évolutif pour passer de l'ancien au nouveau paradigme. Dans ce contexte est apparue en physique l’idée d’une "Théorie du tout" comme modèle unifiant toutes les lois connues de l’univers dans une théorie globale. Ken Wilber, auteur de "Théorie de Tout" et Serge Carfantan, auteur de "Connaissance de la Totalité" se sont interrogés tous les deux sur la pertinence et les limites d'une telle théorie comme sur les fantasmes d'omniscience dont elle est l'expression. Dans ce billet, après avoir évoqué l'influence fondamentale de l'épistémologie dans les champs culturels et sociaux, nous proposerons les réflexions croisées de ces deux auteurs pour mieux comprendre le sens du saut paradigmatique qui détermine une nouvelle vision du monde et de l’être humain. 

Des enjeux de société

L’épistémologie – ce mot barbare qui concerne l’étude de la connaissance – est une discipline qui n’est réservée ni aux savants ni aux philosophes dans la mesure où elle influence à la fois la culture, la société et les consciences individuelles. Dans Les mots et les choses, Michel Foucault définit l’"épistémè" d’une époque comme une façon de penser et de se représenter le monde qui imprègne toute la culture. Cet épistémè exprime la vision du monde véhiculée par la société à une époque donnée : c’est ainsi que Foucault opère la distinction entre les épistémès de la Renaissance, de l'époque classique et de l'époque moderne.

Chaque époque privilégiera un mode de connaissance, des méthodes et des savoirs qui expriment et légitiment ses valeurs et sa vision du monde. Les analyses de Foucault ne sont pas éloignées de celles de Thomas Kuhn qui, dans son célèbre ouvrage intitulé La Structure des révolutions scientifiques , introduit le concept - devenu lieu commun - de changement de paradigme. En étudiant l'histoire des sciences, Kuhn montre que l'évolution des sciences n'est pas cumulative : elle s'effectue à travers des sauts conceptuels qui, en changeant de perspective, modifient nos modèles, nos méthodes et notre compréhension du monde.


De même que la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires, il ne faut pas laisser aux seuls spécialistes l’exclusivité d’une réflexion épistémologique qui influence profondément la culture et, via celle-ci, les consciences individuelles comme l’organisation sociale. Conscience, culture et société sont autant d’éléments interdépendants d’une même totalité vivante. Quoiqu’en pensent les tenants d’une "science pure", totalement déconnectée des enjeux socio-culturels, l’épistémologie relève aussi d’une vision idéologique et politique : il n'est qu'à voir, par exemple, le débat qui opposent dans les sciences sociales les tenant de "l'individualisme méthodologique" et ceux du holisme.

Selon l’"individualisme méthodologique", les phénomènes collectifs doivent être décrits à partir des actions et des motivations individuelles. Une telle approche réductionniste a toujours été celle du libéralisme qui considère l'individu comme une monade abstraite et autonome agissant rationnellement pour maximiser ses intérêts. L'individualisme méthodologique est aux sciences sociales ce que l'atomisme est au sciences physiques : la compréhension d'une totalité à partir de celle de ses entités élémentaires. A l’encontre de ce réductionnisme se trouve le holisme (du grec holos = tout) à l’origine d'une toute autre approche dans le domaine physique comme dans celui des sciences sociales. Le holisme est cette théorie de la connaissance pour laquelle le tout n’est pas réductible à la somme de ses parties : il possède une qualité propre déterminant tous les éléments qui en sont parties prenantes.

L'évolution culturelle

Dans sa version sociologique, le holisme considère les individus comme des entités sociales engagées dans un milieu multidimensionnel à la fois humain et culturel, économique et politique, technologique et naturel. Dans cette perspective holiste, loin d'être l'entité abstraite et autonome promue par le libéralisme, l'individu est largement déterminé par cette totalité vivante qu’est chaque société humaine. L'individualisme méthodologique conduit, via la concurrence généralisée, à la guerre de tous contre tous quand le holisme fonde une anthropologie de la coopération. Les choix opérés par l'idéologie dominante dans ce débat théorique auront bien-sûr de profondes répercussions, jusque dans la vie quotidienne.

Nous ne rentrons pas ici plus avant dans un tel débat qui mériterait un développement complet. Si nous l'avons évoqué c'est juste pour montrer l'importance des perspectives épistémologiques et leur influence sur la culture, la société et les modes de subjectivation. Élevés au biberon de la modernité intellectuelle et de son abstraction méthodologique, nombre de militants politiques n’ont toujours pas compris qu’il ne peut y avoir de transformation sociale sans une mutation culturelle fondée elle-même sur un changement de paradigme. De même qu’une mutation culturelle ne peut s'approfondir que si elle s'incarne dans une multitude de changements individuels comme dans une évolution de l'organisation sociale.

Parce que, dans son optique abstraite et moderniste, la classe politique privilégie les champs socio-économiques et technologiques, elle minimise - quand elle ne le dénie pas - le rôle essentiel d'une évolution culturelle qui se manifeste par l'émergence de nouveaux paradigmes. Elle se condamne ainsi à répéter ad nauseam les mêmes recettes éculées issues de paradigmes dépassés sans proposer les nouvelles formes d’organisation et de vision collective correspondant à cette évolution. Ceci explique pourquoi  la classe politique est toujours en retard d'une évolution par rapport aux mœurs, aux minorités créatives et à la société civile qui la précède !...

De l’économie à l’écosophie 

S’il faut développer une réflexion épistémologique, ce n’est donc pas pour le simple plaisir d’une masturbation intellectuelle – aussi agréable et valorisante fut-elle – mais pour saisir les enjeux de société et de civilisation dont est porteuse toute théorie de la connaissance. En nous faisant ici et l’écho des travaux de Michel Maffesoli, nous avons évoqué la mutation d’une vision économique fondée sur la mesure et la valeur quantitative en une vision écosophique fondée sur la qualité des relations entre l’homme et son milieu multidimensionnel à la fois naturel, humain et spirituel. Une transformation culturelle d’une telle ampleur correspond évidemment à une profonde mutation épistémologique.

Dans La Nouvelle Avant-garde, Michel Saloff Coste évoque ainsi cette mutation : « Comme dans les grandes évolutions et transformations humaines du passé, la transition que nous vivons s'élabore d'abord à travers la critique épistémologique des cadres de référence du passé. Face à des équations apparemment impossibles à résoudre, les solutions ne peuvent être trouvées qu'en changeant d'échiquier et en questionnant nos a priori. De nouvelles approches philosophiques, artistiques et scientifiques sont en train d'émerger et de se préciser ». Comment pourrait-on "sortir de l’économie" - c’est-à-dire du capitalisme - pour entrer dans cette « "sagesse du milieu" qu’est l’écosophie, sans participer à l’émergence d’une nouvelle vision du monde qui remet à l’honneur les notions de totalité, de complexité et d’émergence créatrice ? 

Dépasser le stade de l'abstraction économique, c'est faire l'expérience vécue de cette sagesse concrète qu'est l'écosophie. Une sagesse qui permet à l'individu d'évoluer en immersion dans ce milieu multidimensionnel qu'est la Totalité en intégrant les éléments et les informations issues de ce milieu pour se développer. Alors que le fétichisme de l'abstraction soumet encore les consciences à son emprise, un autre modèle s’affirme, fondé sur l’idée de relation, d’interdépendance et d’évolution. Figure emblématique incarnant l’émergence de ce nouveau modèle, Edgar Morin a su pointer les impasses d’une pensée abstraite et fragmentée tout en définissant les prémices d’une pensée complexe (cum-plexus : tissé ensemble) où tout se tient car tout est lié. 

Une intelligence aveugle 

Edgar Morin a qualifié d’intelligence aveugle le mode de pensée dominant fondée sur le réductionnisme et la fragmentation du réel : « Le mode de pensée qui nous a été inculqué obéit essentiellement à des principes de disjonction, de réduction et d'abstraction. Il isole les objets de connaissance les uns des autres, et il rend donc difficile l'appréhension des solidarités, interactions et implications mutuelles qui lient ces objets. Il privilégie la connaissance des unités de base ou des parties constituant les systèmes, sans nous inciter à opérer une navette cognitive des parties au tout et du tout aux parties. Nous disjoignons et ventilons en différentes disciplines les fragments des ensembles organisés dont notre mode de pensée a brisé l'unité. 

L'hyper-spécialisation qui morcelle le tissu complexe des phénomènes donne finalement à voir comme seul réel sa fragmentation arbitraire. Par ailleurs, l'abstraction incontrôlée tend à considérer les formules et les équations comme seules réalités. On en arrive à une intelligence aveugle qui isole les objets les uns des autres, les soustrait à leur environnement, désintègre les ensembles, systèmes et totalités. Nous devenons ainsi de plus en plus aveugles aux phénomènes concrets, aux réalités globales et aux problèmes fondamentaux. Aussi, ce mode mutilant d'organiser notre pensée nous aveugle plus profondément que l'erreur d'observation ou l'incohérence logique. » 

La crise systémique que nous vivons montre bien les limites, les impasses et les dangers de cet aveuglement technocratique. Comme le dit Einstein : « Il ne faut pas compter sur ceux qui ont créés les problèmes pour les résoudre. Les problèmes auxquels nous sommes confrontés ne peuvent être résolus au niveau et avec la façon de penser qui les a engendrés.»» Sortir des ornières de la pensée technocratique c'est effectuer le saut évolutif et qualitatif qui permet de dépasser les limitations d'une logique rationnelle/mécanique pour accéder à la globalité d'une vision relationnelle/organique. La logique analytique sépare abstraitement chaque ensemble en une diversité d’éléments pour les réorganiser selon l’ordre mécanique d’une rationalité instrumentale tandis que la pensée organique participe d'une vision globale qui perçoit les ensembles et les dynamiques qui les constituent et les animent. Un tel saut paradigmatique correspond au passage de l’économie à l’écosophie.

Ken Wilber et la Théorie du Tout 

L’émergence d’une pensée intégrale à la fin du second millénaire correspond à un tel saut paradigmatique. En 2001, Ken Wilber, une des principales figures de cette pensée intégrale, publiait Une théorie du tout, un ouvrage récemment traduit en Français et publié par les éditions Almora qui constitue une excellente introduction à l'œuvre de ce visionnaire. Dans sa note au lecteur, il écrivait ceci à propose de la Théorie du tout : 

« Née au début des années 80, puis progressivement développée au cours des années 90, la rumeur d’une théorie du Tout commença à courir dans le monde de la physique : un modèle qui se proposerait d’unir toutes les lois connues de l’univers dans une théorie globale, qui pourrait expliquer littéralement tous les aspects de l’existence. Certains allèrent jusqu’à murmurer que la main même de Dieu allait pouvoir être aperçue dans ses formules. D’autres annoncèrent que le voile venait d’être levé sur le visage du Mystère ultime. La Réponse finale était à portée de main, entendit-on ailleurs.

Connue sous le nom de Théorie des cordes (ou plus exactement, Théorie M), sa promesse est de parvenir à unifier tous les modèles connus de la physique – de l’électromagnétisme aux forces nucléaires en passant par la gravité – en un super-modèle universel. Les unités fondamentales de ce super-modèle sont connues sous le nom de « cordes », ou objets vibrants unidimensionnels, et à partir des différentes « notes » jouées par ces cordes fondamentales, il est possible de dériver chaque particule et chaque force connue dans le cosmos. 

La Théorie M (la lettre M peut notamment être interprétée comme l’initiale de matrice, membrane, mystère, ou mère comme dans la « mère de toutes les théories »), est sans aucun doute un modèle prometteur et stimulant, et si elle s’avérait scientifiquement valide – elle doit encore recueillir une rigoureuse approbation expérimentale – elle serait effectivement une des découvertes scientifiques les plus importantes de tous les temps… 

Une approche réductrice

La Théorie M a certainement amené les intellectuels à réfléchir et à penser différemment. Quelles seraient les implications d’une théorie qui expliquerait tout ? Et qu’est-ce qu’on entend par « tout », d’ailleurs ? Est-ce que cette nouvelle théorie dans le domaine des sciences physiques allait permettre d’expliquer la signification de la poésie ? Ou le fonctionnement de l’économie ? Cette nouvelle physique serait-elle en mesure d’expliquer les mouvements des écosystèmes, les dynamiques de l’histoire ou encore les raisons pour lesquelles la tragédie des guerres humaines se perpétue inlassablement ? 

À l’intérieur des quarks, dit-on, il y a des cordes vibrantes, et ces cordes sont les unités fondamentales de tout. Eh bien, si c’est le cas, c’est un tout étrange, pâle, anémique, étranger à la richesse du monde qui chaque jour s’offre à nous. Les cordes sont indubitablement une partie importante, fondamentale du vaste monde, mais peut-être pas aussi prédominante qu’on semble le dire. 

Vous et moi savons déjà que les cordes, si tant est qu’elles existent, sont seulement une fraction infime du tableau d’ensemble, et nous le savons à chaque fois que nous regardons autour de nous, que nous écoutons la musique de Bach, que nous faisons l’amour, que nous nous immobilisons au son du fracas déchirant du tonnerre, que nous nous laissons inonder d’un coucher de soleil, que nous contemplons un monde resplendissant qui semble bel et bien constitué d’autre chose que simplement de microscopiques élastiques unidimensionnels… 

Le Kosmos 

Les anciens Grecs avaient ce mot magnifique, Kosmos, pour décrire le Tout de l’existence aux multiples facettes, qui embrassait les sphères physiques, émotionnelles, mentales et spirituelles. La réalité ultime n’était pas seulement le cosmos, la dimension physique, mais le Kosmos, avec ses dimensions physiques, émotionnelles, mentales et spirituelles. Pas simplement la matière, inerte et insensible, mais la Totalité vivante de la matière, du corps, du mental, de l’âme et de l’Esprit. 

Le Kosmos ! Voilà une authentique théorie de tout ! Mais nous autres pauvres modernes avons réduit le Kosmos au cosmos, nous avons bradé la matière + le corps + le mental + l’âme + l’Esprit pour la matière seulement, et dans ce monde terne et plat du matérialisme scientifique, nous avons fini par croire qu’une théorie unifiant la totalité de la dimension physique était effectivement une théorie du tout... La nouvelle physique, nous dit-on, nous donne accès à l’intelligence de Dieu. Peut-être, mais alors seulement lorsque Dieu songe à un tas de sable. 

 Sans aucunement chercher à nier l’importance d’une physique unifiée, il nous faut aussi nous poser ces questions : pouvons-nous avoir une théorie, non seulement du cosmos, mais du Kosmos ? Peut-on envisager une véritable Théorie de Tout ? Est-ce seulement raisonnable de se poser la question ? Et par où commencer ? 

Une « vision intégrale », une authentique Théorie de Tout, tente d’inclure la matière, le corps, le mental, l’âme et l’Esprit tels qu’ils se manifestent dans l’individu, la culture et la nature. C’est une vision qui se veut exhaustive, équilibrée et inclusive. Une théorie qui, par conséquent, embrasse la science, l’art et la morale ; qui inclut équitablement aussi bien la physique que la spiritualité, la biologie que l’esthétique, la sociologie que la prière contemplative ; qui se manifeste à travers une politique intégrale, une médecine intégrale, un commerce intégral, une spiritualité intégrale...»

Serge Carfantan et la Théorie du Tout

Dans sa présentation de son dernier ouvrage "Connaissance de la Totalité"  sur le site Philosophie et Spiritualité dont il est le créateur, Serge Carfantan s’interroge lui aussi sur ce que pourrait être une  "Théorie du tout" : « L’appellation "Théorie du tout" est entrée dans la littérature scientifique en 1986 par le biais de la revue scientifique Nature. Entré presque en force il faut le dire tant l’expression a été tournée en dérision. Témoin Stanislas Lem qui se servait de cette expression pour se moquer des théories farfelues d’une sorte de professeur Tournesol qui apparaissait dans ses romans. L'expression « théorie du tout » est même présentée parfois de manière ironique chez certains chercheurs qui travaillent sur la théorie des cordes, théorie qui a pourtant la faveur du public comme modèle d’une future « théorie du tout ». 

Toutefois, la raison est ailleurs. Nous savons qu’une théorie physique n’a de valeur que lorsqu’elle est soumise à des tests capables de la mettre à l’épreuve, et même comme le disait Popper éventuellement de la « falsifier ». Rien de tout cela avec la théorie des cordes. On n’a encore trouvé aucun moyen expérimental de la tester. Elle est donc pour l’instant en l’état une élégante spéculation mathématique, mais rien de plus. Conséquence : personne ne sait ce qu’il en sortira et si finalement la « théorie du tout », la « théorie M » ne vont pas déboucher sur… rien du tout ! 

D’où l’autodérision sur l’expression « théorie du tout » qui rejoint les reproches que l’on peut faire à une théorie qui succombe aux généralisations hâtives. C’est chose bien connue dans le monde des philosophes, il ne manque pas de doctrines que l’on a généralisées en dehors de leur champ d’application pour tenter de tout expliquer. Dans les années 68, la transformation d’une doctrine en idéologie était monnaie courante. Le marxisme a été utilisé pour tout expliquer. Idem pour le freudisme ou encore pour le structuralisme. 

A l’époque on pouvait presque caser du Freud ou du Marx pour expliquer quasiment n’importe quoi : pourquoi pas la lutte des classes entre les espèces et entre les gènes ? Pourquoi pas la libido des molécules ou la sexualité des trous noirs tant qu’on y est ? Lassé de cet orgueil à prétendre posséder LA théorie qui devrait tout expliquer (en jetant aux orties toutes les autres), on a fini par se méfier des théories « totalisantes » qui n’étaient que des ambitions totalitaires de l’intellect. Alors pourquoi s’y remettre une fois de plus dans ce livre ? 

La Carte et le Territoire 

Premier point : nous assumons pleinement ici les analyses de Ken Wilber. Théorie en grec, comme darshana en sanskrit, cela veut dire « point de vue ». Il faut rester très modeste sur la valeur de n’importe laquelle de nos théories et garder en mémoire qu’aussi sophistiquée qu’elle soit, une théorie n’est rien d’autre qu’une carte, pas le territoire. Une carte c’est très utile pour se repérer, pour suivre des chemins, mais c’est très médiocre par rapport à la complexité du Réel. 

Comme dit Wilber prendre la théorie pour la réalité, c’est comme aller au restaurant pour manger le menu. A cette modestie il faut en ajouter une autre, celle qui consiste à ne pas prétendre balayer d’un revers de main toute théorie concurrente. Il faut plutôt saisir chacune d’elle dans le bénéfice qu’elle apporte à notre compréhension, dans le niveau de réalité qu’elle décrit. A cet égard donc une théorie du Tout serait donc synthétique. Donc pas d’exclusivité, ni de rejet de toute approche sérieuse et méthodique. 

Second point : une esquisse, ce n’est pas le portrait définitif, ce sont des coups de crayons bien tracés qui laisse deviner un visage ou un paysage. C’est très suggestif, mais il n’y a pas tout le détail ; surtout c’est déjà assez ressemblant quand il s’agit d’essayer de rendre le modèle. Le modèle en question dans une théorie du Tout, c’est la Totalité elle-même et il se trouve que celle-ci est très ordonnée. Si donc il était possible de rassembler l’inspiration de quelques coups de pinceaux venus d’horizons différents sur une même toile, le résultat pourrait devenir très intéressant et même stimulant. 

Nous avons donc pris le parti de rassembler ici plusieurs études, c’est au lecteur à la fin de dire si le tableau est réussi. Le terme esquisse est donc choisi à dessein, ce travail ne constitue pas en lui-même une nouvelle théorie du Tout, il est avant tout philosophique, il propose de faire se rejoindre une série de découvertes et d’apports dans un seul ouvrage qui reste très ouvert. Le texte est volontairement limité. Il y a beaucoup d’aspects qui ne sont pas abordés et qui auraient pu y être inclus. La réception de ce livre décidera s’il faut lui donner une suite

Ressources 


Dans la rubrique Ressources du dernier billet intitulé Connaissance de la Totalité (1), on trouvera de nombreux liens concernant les ouvrages de Serge Carfantan et de Ken Wilber.

Une Théorie de Tout   Ken Wilber éd. Almora

Les Mots et les Choses  Michel Foucault 


La pensée complexe   Edgar Morin 

La Nouvelle Avant-garde  Ouvrage collectif passionnant sur l’émergence d'une approche intégrale dirigé par Carine Dartiguepeyrou

La Théorie du Tout  Comment la physique peut expliquer l'univers. Les Dossiers de la Recherche


Pour des informations sur les thèmes traités dans " Connaissance de la Totalité", voir les billets liés aux libellés Épistémologie, Théorie Intégrale et Ken Wilber.

jeudi 12 octobre 2017

Connaissance de la Totalité (1)


Le Vrai est le Tout. Hegel 


Dans notre dernier billet intitulé Le Déni ou le Défi, nous écrivions ceci : « "Le Vrai est le Tout" disait Hegel. Sans cette conscience du Tout, nous sommes condamnés à errer dans cet univers fragmenté et insignifiant de la vie privée, c'est à dire privée de la relation à une totalité permettant à la vie humaine de se développer en intégrant des éléments issues des divers milieux – naturel et cosmique, humain et spirituel – où elle évolue. Cette vie privée réduit ainsi la plénitude d’une vie multidimensionnelle à une simple survie techno-économique. C'est parce qu'elle a fait l'économie du Tout que la mentalité moderne transforme tout en économie. » 

Pour les grandes traditions spirituelles de l’humanité, "tout un chacun" se situe entre le Un de l’Esprit et le Tout à travers lequel il se manifeste comme milieu multidimensionnel auquel chacun participe en intégrant les éléments et les informations nécessaires à sa vie, à son équilibre et à son développement. Fondée sur une pensée abstraite et analytique où règne la spécialisation et le réductionnisme, la modernité a rompu ce pacte immémorial entre l’homme et la totalité en laissant l'individu isolé face à monde devenu absurde car indéchiffrable pour une pensée émiettée. 

En réaction à cette crise de civilisation qui est avant tout une crise du sens et de la connaissance, un nouveau paradigme, fondé sur les notions de totalité et de complexité, émerge chez les avant-gardes culturelles . Voilà plus de quarante ans que des recherches se sont développées dans cette direction : dans le sillage de la mécanique quantique et de la pensée systémique, dans la vision nouvelle offerte par l′écologie, dans les perspectives novatrices de la psychologie transpersonnelle comme dans celles de la spiritualité contemporaine.

Intitulé "Connaissance de la Totalité", le nouveau livre de Serge Carfantan est consacré à ce paradigme émergeant simultanément dans tous les domaines de la connaissance : "sciences exactes", sciences humaines et spiritualité. En posant la question fondamentale "Pourquoi l’univers fonctionne comme une totalité vivante ?" l’auteur développe une perspective ambitieuse : celle d’un nouveau paradigme civilisationnel fondé sur la connaissance de la totalité. Une telle démarche est d'autant plus méritoire qu'elle s'effectue dans le contexte d'une culture française dont le rationalisme n'a d'égal que sa méfiance à l'égard de tout ce qui tend à le relativiser et à le transcender.

Philosophie et Spiritualité


Comme tout philosophe authentique, Serge Carfantan trace un chemin intellectuel et spirituel original qu’il poursuit loin des conformismes de pensée, des dogmes idéologiques et des mondanités médiatiques. Il faut bien dire que les penseurs d'opérette qui envahissent nos ondes sont à la philosophie ce que Luis Mariano est à la Callas !... Suite à ses études de philosophie et de sanskrit, ce docteur agrégé de philosophie, professeur à l'Université de Bayonne, s’est consacré à l'étude de la phénoménologie, à la philosophie de l'Inde et à ses prolongements dans la spiritualité contemporaine. Auteur d’une centaine de publication dont Conscience et connaissance de soi (Presses Universitaires de Lille) et Les États de Conscience, il crée et anime depuis l'an 2000 le site Philosophie et Spiritualité qui propose une vision renouvelée de la philosophie, en lien avec les sagesses orientales et occidentales.

Nous avons déjà écrit tout le bien que nous pensions de ce site qui, avec une moyenne de 195.000 visites par mois, est l’un des plus lus de la francophonie dans le domaine philosophique. Un succès d'autant plus méritoire qu'il est fondé sur une ligne éditoriale originale au carrefour de la spiritualité et de la philosophie. Relier spiritualité et philosophie c’est retourner aux sources d'une étymologie (philo/sophia = amour de la sagesse) qui situe la philosophie bien loin des spéculations abstraites et des rhétoriques intellectuelles comme de l'histoire des idées à laquelle on la réduit trop souvent aujourd'hui. Si le philosophe veut retourner aux sources essentielles d'une sagesse existentielle, il ne peut faire l'impasse sur cette phénoménologie de la vie intérieure transmise tout au long de l'histoire par des traditions spirituelles millénaires.

Ces traditions sont aujourd'hui enrichies et complétées, revisitées et actualisées par un certain nombre d'expériences et de pensées contemporaines dont l'approche à la fois synthétique et post-moderne associe science et conscience dans une perspective intégrale. Relier spiritualité et philosophie c'est sortir de la simple exégèse universitaire des textes classiques pour renouer avec la tradition philosophique sur le terrain de l'expérience intérieure et de la subjectivité vivante. Un exemple de cette démarche : les lecteurs intéressés par la théorie intégrale pourront trouver sur ce site quatre leçons concernant la pensée et l’œuvre de Ken Wilber : Les trois yeux de la connaissance, Prépersonnel et Transpersonnel, Essai de pensée intégrale et Quatre points de vue théoriques

Recherche et Synthèse

Serge Carfantan
Le nouvel ouvrage de Serge Carfantan s’inscrit dans la continuité d'un travail de recherche, de synthèse et de transmission effectué notamment pour la rédaction des leçons de philosophie disponibles sur le site Philosophie et Spiritualité. Le philosophe explique ainsi sa démarche : « Ce livre se situe dans le prolongement d’un long travail de rédaction d’une série de leçons de philosophie qui avaient pour but de mettre sur le papier un bagage de connaissances solides destinées à enrichir la culture philosophique d’un public d’étudiants et d’amateurs éclairés. Et c’est dit sans ironie. Avec une petite dose d’esprit un peu pincé, cela voudrait dire que l’auteur est effaré par le constat d’une ignorance galopante et qu’il aimerait partager avec une poignée d’amis quelques réflexions sur le vif.

Dire que ce volume est un prolongement c’est indiquer qu’il reprend en grande partie des éléments des livres précédents, mais qu’il est moins pédagogique, plus dense, plus difficile parfois et le contenu est moins universitaire. L’inspiration, comme certains aspects formels de l’écriture remontent assez loin à la lecture enthousiaste de La Gnose de Princeton de Raymond Ruyer. C’est vraiment le point de départ et cette lecture a été suivie de bien d’autres très déterminantes. Plus récemment, entre autres, l’œuvre de Ken Wilber et les recherches d’Erwin Laszlo. 

En rédigeant les 34 volumes des leçons, certains thèmes revenaient sans cesse. Le volume Cinq Leçons sur la Matière et l’Esprit contenait en germe un projet, mais la forme des leçons ne convenait plus, elle ne laissait pas libre cours à la rédaction d’un essai plus structuré sur le thème de la Théorie du Tout. J’ai donc repris le projet en rassemblant les travaux précédents, tout en ajoutant plusieurs chapitres pour obtenir au final le texte que vous avez entre les mains qui ressemble bien plus à un essai. » 

Le sens de la Totalité

Le fétichisme de l’abstraction propre à l’esprit moderne nous a fait perdre ce sixième sens qu’est le sens de la totalité : un sens intérieur qui permet d’organiser en un ensemble cohérent et signifiant les divers morceaux du puzzle de la connaissance. La fragmentation des savoirs conduit au règne du relativisme, du narcissisme et du nihilisme, ces symptômes morbides d’une profonde crise de civilisation qui est aussi et surtout, comme en témoigne Edgar Morin, une crise du sens et de la connaissance. 

Cette fragmentation des savoirs et la crise du sens qui en résulte sont l’héritage d’une vision abstraite, analytique et spécialisée propre à cette période de cinq siècles que l’on nomme la modernité. Une période qui a vu simultanément les immenses progrès de la science et de la technologie, et les profondes régressions d’une conscience réifiée, trop souvent réduite à la mécanique mentale de la raison instrumentale et du calcul économique. Il nous faut donc intégrer cet héritage et le dépasser parce qu’il n’est plus en phase avec les recherches menées depuis plusieurs décennies dans le domaine des sciences exactes et des sciences humaines comme dans celui de la spiritualité contemporaine...

Au vu de toutes ces recherches, nous savons désormais que l′univers est ordonné et que rien n′existe de manière isolé ; nous savons qu′il n′existe pas la moindre séparation entre nous et le monde, entre nous et les autres, entre nous et l′univers. Mais tous ces savoirs restent encore aujourd’hui fragmentés en diverses disciplines et notre besoin de sens nous met en quête d’une vision intégrale. Tel un patient tisserand du sens, Serge Carfantan assemble dans cet ouvrage, comme autant de fils, les diverses connaissances qui participent à l’émergence de ce nouveau modèle. 

Pourquoi l’univers fonctionne comme une totalité vivante ? 

Sur son blog intitulé Incoherism, Avant-gardes et Philosophie de l’éveil, Rémi Boyer propose une belle recension du nouvel ouvrage de Serge Carfantan : « En posant la question "Pourquoi (entendez comment) l’univers fonctionne comme une totalité vivante ?" Serge Carfantan s’engage dans une démarche très wilberienne, c’est-à-dire intégrale, afin de rassembler les savoirs trop fragmentés de notre époque en un ensemble dynamique capable de nous rapprocher du réel, qui échappe toutefois à toute modélisation, à la fois dans sa globalité et dans sa complexité. 

Ce spécialiste de philosophie indienne nous propose un voyage dans « le sillage de la mécanique quantique », à la croisée des disciplines et théories les plus innovantes, nous faisant croiser, outre Ken Wilber, presque fil conducteur de l’ouvrage, Raymond Ruyer et sa Gnose de Princeton, Erwin Laszlo, Carl G. Jung, David Bohm, Karl Pribam, Rupert Sheldrake, Douglas Harding, entre autres chercheurs qui nous introduisent à un nouveau paradigme, déjà relativement installé dans le domaine de la science, mais qui doit encore s’imposer pour ouvrir des perspectives que, probablement, nous ne saurions encore que soupçonner. 

Serge Carfantan part de la question de la matière et d’un changement radical de perspective. Nous avons en effet abandonné l’approche atomiste qui a structuré la recherche du siècle dernier pour une vision en terme de structures énergétiques interdépendantes, de champs de cohérence, dans laquelle l’objet se dissout et le vide est réhabilité. 


Pour aborder l’étirement des dimensions existentielles jusqu’à la métaphysique, une approche globalisante est indispensable qui inclut la question des états de conscience que Serge Carfantan introduit comme clé de l’ouvrage. La théorie holographique de David Bohm, la théorie de la synchronicité de C.G. Jung, les travaux exceptionnels de Philippe Guillemant sur la conscience, le temps, l’élasticité de la Nature, la théorie de la causalité formative de Rupert Sheldrake, la philosophie intégrale de Ken Wilber, le dialogue introduit par Erwin Lazlo entre philosophie indienne et physique avancée, la vision de l’homme sans tête de Douglas Harding, la vision écologique de Teddy Edouard Goldsmith, se combinent de manière créatrice pour interroger le réel et en obtenir des réponses. 

A travers la question des NDE, Serge Carfantan aborde le thème de la dimension spirituelle de la conscience, indépendante de l’activité du cerveau avant de clore momentanément par une réflexion profonde sur l’évolution, réflexion qui clarifie les concepts d’évolution, de changement, de processus, de progression, distingue entre trois niveaux temporels, temporalités de la matière, du vivant et de l’esprit, pour revenir à la question de la conscience, finalement véritable sujet de l’ouvrage

Une Théorie du Tout

Serge Carfantan conclut : « Une bonne théorie constitue un pointeur en direction de la Totalité. Une théorie du Tout n’a donc pas pour fonction de s’attarder sur un savoir qui se perdrait dans les détails du relatif. Le nombre de fourmis sur Terre, la masse de l’eau des océans, le nombre des morts à Waterloo ou je ne sais quoi d’autre. Ce qui nous intéresse, c’est la structure fondamentale de l’Univers, la Manifestation comme Manifestation de la Totalité, à la fois du point de vue de l’observable, et simultanément du point de vue du participable. Du point de vue de l’étude de l’univers objectif, dans les différents quadrants qui lui sont consacrés et du point de vue subjectif de la conscience. C’est indiscutable, la Totalité se donne à nous, l’Univers est ordonné de manière très précise et ordonné dans une Totalité. 

En tant qu’êtres humains, nous ne pouvons pas nous en dissocier, nous en faisons partie ; de par notre structure corporelle nous sommes inscrits dans la Toile de la vie ; de par notre structure mentale, nous pensons dans l’Esprit ; notre âme plonge dans la psyché du Cosmos tout entier. Si nous mettons entre parenthèses le mirage égotique d’une existence séparée, nous voyons que chacun d’entre nous est non seulement la vague d’une existence individuelle, mais l’océan tout entier qui fait corps avec la vague. » Nous retrouvons dans ce travail remarquable certains fruits des approches non-dualistes, qu’elles soient orientales ou occidentales. »

Sommaire de "La connaissance de la totalité"


Introduction 

Chapitre 1. Physique, matière et conscience : A. La physique classique et l’analyse de la matière - B. Champ d’énergie et vide quantique - C. La conscience pose la matière 

Chapitre 2. Question de réalité : A. De la réalité empirique à l’horreur de la situation - B. La réalité est construite de l’intérieur - C. Au bord de l’abîme

Chapitre 3. Sur le modèle holographique de l’univers : A. Retour sur l’ordre impliqué - B. Le tapis holographique de l’univers et ses motifs - C. Marcher dans l’hologramme universel

Chapitre 4. Totalité et Synchronicité : A. La corrélation infinie et l’événement - B. La théorie de la synchronicité - C. Potentialités de l’unité et conscience

Chapitre 5. Temps, synchronicité et liberté : A. Un seul futur ou des futurs multiples - B. Une fissure dans le temps - C. La dimension verticale de l'intemporel 

Chapitre 6. Sur l’intelligence formelle dans la nature : A. Le concept de champ et son extension - B. Le vivant et les champs morphiques - C. Causalité formelle, champ de conscience et mémoire

Chapitre 7. Une philosophie de la pensée intégrale : A. Les schèmes de connexion - B. Les quatre quadrants - C. Conséquences théoriques

Chapitre 8. Vacuité et Champ unifié : A. Quelques données sur le vide quantique - B. Le vide et l’information de l’univers - C. Une mémoire ondulatoire océanique 

Chapitre 9. Existence, Plénitude et Vacuité : A. Le néant comme absence d’objet - B. Plénitude et Vacuité - C. La voie sans tête 

Chapitre 10. Le champ Akashique : A. L’empreinte du champ A dans l’univers – B. l’empreinte du champ A dans le vivant - C. Quelques aspects du champ A 

Chapitre 11. Écologie et totalité : A. Le premier principe - B. La pensée écologique - C. La révolution écologique 

Chapitre 12. Communication transpersonnelle et totalité : A. Transfert de l’intention - B. Transfert de pensée - C. Transpersonnel et collectif 

Chapitre 13. La dimension spirituelle de la conscience : A. Nouvelles perspectives sur la conscience et le cerveau - B. La recherche sur les NDE - C. De la conscience à la Conscience 

Chapitre 14. Conscience de la totalité et évolution : A. Trois niveaux temporels - B. L’ego, la conscience et l’évolution II - C. Points de convergence et transition 

Conclusion

Ressources

Connaissance de la Totalité  Présentation sur le site Philosophie et Spiritualité

Connaissance de la Totalité  Présentation sur le site Éveil et Philosophie

Connaissance de la Totalité  Recension sur le site Incoherism - Site de Rémi Boyer

Éditions Almora Un des éditeurs francophones les plus intéressants dans le domaine de la spiritualité orientale et occidentale, traditionnelle et contemporaine. Éditeur des principaux ouvrages traduits en français de et sur Ken Wilber.

Philosophie et Spiritualité Site crée et animé par Serge Carfantan 

Liste des ouvrages de Serge Carfantan   Site Philosophie et Spiritualité

Quatre billets consacrés aux travaux de Ken Wilber sur le site Philosophie et Spiritualité : Les trois yeux de la connaissance, Prépersonnel et Transpersonnel, Essai de pensée intégrale, Quatre points de vue théoriques. 

La Gnose de Princeton ou la Science remise à l'endroit  Aimé Michel Revue Troisième Millénaire

Dans Le Journal Intégral : 

Une Théorie de Tout - Ken Wilber, philosophe du Tout (3 billets) - Les Trois Yeux de la Connaissance (3 billets) -  Introductions à la Vision Intégrale

La philosophie comme voie initiatique de Serge Durand - L'Illusion de la Science  de Rupert SheldrakeLa Déclaration d'Unité de Ervin Laszlow -

Pour des informations sur les thèmes traités dans " Connaissance de la Totalité", voir les libellés Épistémologie, Théorie Intégrale et Ken Wilber.

jeudi 21 septembre 2017

Incitations (8) Le Déni ou le Défi


Obéissez à vos porcs qui existent. Je me soumets à mes Dieux qui n'existent pas. René Char

Photo Gert van den Bosch

Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui font écho aux thèmes développés par ailleurs, de manière plus systématique, dans Le Journal Intégral. De par leurs concisions, aphorismes et fragments synthétisent la pensée et formalisent l’intuition en éveillant chez le lecteur une résonance intérieure qui mobilise sa conscience et fertilise son imaginaire. Inspirées par l'esprit du temps, ces "Incitations" nous invitent donc à la méditation, à la réflexion... et à l’action. 

Face à toute épreuve, il existe deux stratégies : le déni ou le défi. 

La crise systémique que nous vivons nous oblige à choisir de toute urgence entre la marchandisation ou le réenchantement, c’est-à-dire entre la soumission aux mécanismes de la quantité ou l’insurrection qualitative de la vie/esprit. Choisir entre les porcs qui existent et les Dieux qui n'existent pas, en référence à la belle formule de René Char.

La marchandisation est l'expression d'une déchéance spirituelle fondée sur la réification du vivant. Le réenchantement est la voix intérieure qui nous libère de cette déchéance.

Le déni c'est le refus de voir et de réagir à la dévastation du monde opérée par le fondamentalisme techno-marchand. Le défi consiste à se libérer du fétichisme de l'abstraction pour développer une relation immédiate et poétique à son milieu - naturel, social et spirituel. Le déni est économique quand le défi est écosophique.

Telle est la dynamique de l'évolution culturelle : déconstruire les stéréotypes d'une époque pour accompagner les archétypes qui se manifestent à travers la suivante.

Dans un monde où règne l’hégémonie de l’utilitarisme, le mot d’ordre évolutionnaire consiste à devenir inutile c’est-à-dire inutilisable par le Système. Devenir inutile c’est être inappréciable, inappropriable et irremplaçable en développant une singularité créatrice irréductible à toute valeur marchande et utilitaire.

"En Marche", tel est l’hymne des marchands qui défile d’un même pas, au rythme du marché, en chantant ce refrain tous en chœur : « En Marche. En Marche. La liberté guide nos pas sur la voie sacrée du pouvoir d’achat. Pour que les affaires marchent, amis, marchons sans peur sur les concurrents. En Marche. En Marche. Qu’un sang impur abreuve nos actions. La richesse vient à qui travaille, le jour, la nuit, Dimanche et fêtes, pour la grandeur du Capital ».

Quelle déchéance de l'âme et de l'esprit peut-elle conduire l'homme contemporain à s'identifier totalement à son rôle économique de producteur/consommateur au point d'en oublier l'essentiel, c'est à dire sa vie intérieure ? L'essentiel, sans cesse menacé par l'insignifiant, selon René Char, c'est la qualité intérieure sans cesse menacée par ce qu'un autre René (Guénon) nommait "le règne de la quantité". Celui qui n'est pas hanté par cette question est d'ores et déjà un mort-vivant ayant intériorisé la logique mécanique et inhumaine de l'abstraction dont l'économie n'est qu'une manifestation morbide.

Dégradation moderne de la conscience :  de la spiritualité à la sagesse, de la sagesse à la philosophie, de la philosophie au journalisme, du journalisme à la communication, de la communication au markéting et du markéting au mercantilisme !... Quand la spiritualité nous libère de ces illusions que sont les évidences, le mercantilisme nous aliène aux besoins qu'il ne cesse de créer.

Misère de l’individu castré de son intériorité : de l’autonomie abstraite à l’atomisation sociale jusqu’à l’automatisation dans la grande machine techno-économique.


Dans sa profonde immaturité, l’homme moderne a conçu un droit du travail sans sa contrepartie équivalente qui serait un devoir d’oisiveté. Ce lent, long et indispensable apprentissage de l’inutilité, cette "sainte paresse" évoquée par Erik Sablé, au cœur de nombreuses sagesses traditionnelles, éviterait la dévastation du monde. Comme le dit Raoul Vaneigem : « On nous a si bien mis dans les dispositions de travailler que ne rien faire exige aujourd’hui un apprentissage. »

Pour accéder à la sagesse, cet apprenti sage qu’est le philosophe doit dépasser cet apprentissage de la pensée qu’est la philosophie.

A notre époque, que de professeurs de philosophie... et si peu de sages ! Les professeurs de philosophie enseignent les chaînes causales qui réduisent la conscience à la pensée et la pensée à une logique abstraite et désincarnée. Les sages sont des professeurs de l'être qui brisent ces chaînes : ils enseignent l'art de transcender la pensée pour incarner l'esprit en nous libérant d'un système entièrement conçu pour nous avoir.

La philosophie se lit, la sagesse se vit et le sage se rit de la sagesse comme de la philosophie.

Si le sage est la mémoire externe de ce disque dur qu’est l’Esprit, la sagesse se situe bien au-delà du mental et de ses programmations instrumentales.

Philosophe médiatique : quel oxymore !.. La pudeur de la sagesse répugne au spectacle comme à la publicité : elle ne dévoile ses secrets que dans l’intimité de l’âme et dans la profondeur des relations initiatiques indexées sur celle-ci. 

Comme il existe des "universités populaires" destinées à transmettre le savoir exotérique au plus grand nombre, il existe des "communautés initiatiques" destinées à transmettre une connaissance ésotérique au petit nombre de ceux qui peuvent l’intégrer.

Quand la quantité s'impose par le nombre, de façon spectaculaire, la qualité reste discrète, voire secrète, assemblant de manière magnétique ceux qui se ressemblent autour d'un noyau spirituel et rayonnant. L'intensité qualitative du petit nombre s'étend ainsi discrètement, par cercles successifs, jusqu'à présider aux destinées du grand nombre : le rythme créateur de la qualité inspire et anime la quantité qui le suit par mimétisme, de manière plus ou moins consciente. Tel est le rôle des avant-gardes inspirées sur le chemin de l'évolution.

Dès lors qu’elle n’est pas au service d’une dimension supérieure, la volonté se transforme en servitude volontaire dans le projet prédateur de l’ego. 

Quand le sage montre la lune, l’imbécile se met le doigt dans le cul en prenant ce geste pour une technique de développement personnel !... Un développement personnel qui est bien souvent, hélas, celui de l'égo, conscience de séparation neutralisant et sabotant tout développement spirituel permettant de la transcender.


L’ascèse est à la fois exercice et exorcisme. Exercices du corps, de l'âme et de l’esprit permettant d’exorciser tout ce qui les pervertit.

Si tu veux être comptable, sois-le du temps que tu consacres à l’insignifiance et au divertissement, à la distraction et à la diversion comme à la dispersion. 

La réflexion est cette ascèse intellectuelle qui décentre le regard que nous portons sur les évidences. La méditation est cette ascèse spirituelle qui décentre notre attention de la pensée vers la présence où elle s'origine. 

Parce qu'ils ne veulent pas en payer le prix, jugé exorbitant pour leur égo, le principal usage que nombre de contemporains font de la liberté, c’est de renoncer à celle-ci en échange d'une servitude volontaire qui les apaise tout en les détruisant.

La science dégénère en dogme dès lors qu’elle institue sa méthode d’objectivation en vérité absolue. Hier l’ignorance se parait des habits liturgiques de la religion, aujourd’hui elle se travestit dans les blouses immaculées de la science. 

L’ignorance et l’arrogance sont les deux visages complémentaires de ce Janus qu’est la bêtise : plus on est ignorant et plus on est arrogant. Selon Maurizio Ferraris, auteur de L'imbécilité est une chose sérieuse : " Le monde est plein de couillons dont la majorité s'estime originaux, géniaux, créatifs". Une hygiène de l'esprit consisterait à appliquer cette observation  à soi-même pour mettre à distance la mégalomanie, cette face noire de l'inspiration.

Paradoxe : l'ignorant se prend pour un savant quand le savant se sait profondément ignorant. Comme le disait Friedrich Schlegel : " Qui augmente sa connaissance, augmente son ignorance".

Née de cette paresse intellectuelle qu'est la crédulité, la croyance fait l'économie de l'expérience vécue, au cœur de la véritable connaissance. Aujourd'hui, la croyance est technocratique : l'expertise prend la place de l’expérience.

La connaissance est cette fleur spirituelle qui se développe sur l'humus de l'humilité en participant de manière immédiate à la vie de son milieu. C'est cet humus qui fonde l'humain et c'est l'arrogance qui le détruit.

La vérité a besoin de l’erreur comme d’une matrice où elle peut naître et se développer avant de s’en émanciper. 

Rien de plus religieux que ce "philosophe" auto-proclamé qui prêche à longueur de temps et sur toutes les ondes un dogme matérialiste qui relève en fait d'une croyance aveugle en l’abstraction intellectuelle. "En réduisant la nature à une représentation construite par un individu conscient, le rationalisme tend à asservir la vie, à l'abstractiser, à la déconnecter du sensible. Paradoxe, le matérialisme devient pure idéologie." Michel Maffesoli

L’arrogance intellectuelle est cet art abstrait de l’autoportrait qui ne voit dans l’autre comme dans la nature qu’un reflet narcissique de soi-même.

L’intelligence est parfois si bête, si crédule, si arrogante !... " Tout se ravale et s'effrite dans une torsion de l'intellect sur lui-même, dans une stupeur rageuse". Emil Cioran

G.Manzoni

La sagesse est une méthode intégrale qui relève à la fois de l'expérience intérieure, de la réflexion et de l'observation, ces trois yeux de la connaissance décrits par Saint Bonaventure : l’œil de chair, l’œil de raison et l’œil de contemplation. Pour le sage, il ne s'agit donc pas de croire mais de croître en développant à la fois ses facultés sensorielles, intellectuelles et spirituelles.

Silence, solitude et immobilité sont nécessaires à la lecture et à l’écriture comme à la méditation et à la contemplation. Un homme qui consacrerait sa vie à une telle ascèse serait considéré comme un fou dans ce monde inversé où, selon Guy Debord, "le vrai est un moment du faux" comme le fou est le vrai nom du sage. 

Tout un chacun se situe entre le Un de l’Esprit et le Tout à travers lequel il se manifeste. Ce Tout est le milieu - naturel et cosmique, humain et spirituel - dans lequel chacun évolue.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la plénitude ne consiste pas à planer mais à être profondément enraciné dans l’Unité, en reconnaissant celle-ci derrière la multiplicité infinie de ses manifestations. 

Prendre conscience que Tout est Un comme Un est Tout c’est faire l’expérience non-duelle de la Continuité, c’est-à-dire du continuum de l’Unité à travers toutes ses expressions, subtiles et formelles, visibles et invisibles.

L’Esprit de vacance est cette ouverture de conscience qui, en libérant la présence d’esprit, nous apprend à ne rien faire du tout pour que Tout advienne à travers nous.

"Le Vrai est le Tout" disait Hegel. Sans cette conscience du Tout, nous sommes condamnés à errer dans cet univers fragmenté et insignifiant de la vie privée, c'est à dire privée de la relation à une totalité permettant à la vie humaine de se développer en intégrant des éléments issus des divers milieux - naturel et cosmique, social et spirituel - où elle évolue. Cette vie privée réduit ainsi la plénitude d'une vie multidimensionnelle à une simple survie techno-économique.

C'est parce qu'elle a fait l'économie du Tout que la mentalité moderne transforme tout en économie.

Dépasser le stade de l'abstraction économique, c'est faire l'expérience vécue d'une sagesse concrète - l'écosophie - qui permet d'évoluer en immersion dans ce milieu multidimensionnel qu'est la Totalité.

La vie c’est, littéralement, le commun des mortels. Entre la vie et l’esprit, il n’y a pas une différence de nature mais de degré (de complexité).

Avançant dans sa voix à travers la forêt du langage, le poète est l’avocat de la vie et son porte-parole face à tout ce qui la menace, la contrarie et la détruit. C’est pourquoi, selon René Char, "le poète est la partie de l’homme réfractaire aux projets calculés". 

Ne demande pas à l’Esprit ce qu’il peut faire pour toi. Demande-lui ce qu’il peut faire à travers toi


La conscience aliénée se reconnaît à sa peur du mystère, ce pont fragile entre la pensée et ce qui la transcende. 

Appel à la profondeur et au dépassement de la pensée, le mystère est une des formes poétiques à travers laquelle se manifeste la transcendance. 

En donnant de l’espace au temps et du temps à l’intemporel, le méditant fait l’expérience immédiate et libératrice du mystère, cette matrice du sacré.

Figure de l’homme cosmoderne, le poète est cet agent du mystère qui participe intérieurement à la secrète complexité d’une vie tissée de mille et un liens, d’interactions, de correspondances et d'analogies entre l’homme et la Totalité. 

Si les mots du poète donnent le vertige c’est que, situés au bord de l’indicible, ils sont les porte-paroles du mystère. 

Ne pas confondre ambition et orgueil. Matrice où se développe l’intention créatrice, l’ambition est dépassement de l’égo. L’orgueil est l'œil de cet ogre qu'est l'égo. Vampirisant l’énergie de l’ambition à des fins de reconnaissance narcissique, l'égo transforme l’intention créatrice en intérêt prédateur.

La pensée est un outil permettant l'adaptation de l'homme à son milieu. Cette origine instrumentale explique pourquoi le mental réduit toute forme, vivante ou inerte, à une fonction utilitaire. D'où la nécessité de transcender la pensée pour retourner à la présence vivante dont elle procède.

Méditer c’est dépasser le mental et sa vision instrumentale pour accéder à cette présence non duelle qui perçoit le monde comme une épiphanie de l’Esprit.

L’intuition permet de faire l’expérience de la totalité quand le mental sépare celle-ci en diverses parties reliées causalement, c'est à dire mécaniquement, dans une visée instrumentale.

La science est une méthode qui réduit l'univers physique aux lois mécaniques de la raison instrumentale quand la sagesse inscrit chaque phénomène dans une totalité non-duelle qui associe symboliquement les univers physiques et métaphysiques.

G. Manzoni

Parce qu’elle ne se laisse jamais enchaîner par les liens logiques d’un raisonnement mécanique, l’intuition est à même de démystifier les dogmes abstraits d’une rationalité close sur elle-même. C’est pourquoi l'intuition effraie les tenants de l’abstraction  qui la juge "irrationnelle" alors même qu’elle est "transrationnelle".

L’intuition est unique quand les explications sont multiples. Expliquer c’est déployer la singularité d’une intuition dans toutes les dimensions de l’espace mental.

Notre époque nomme réalité la résignation au conformisme majoritaire en qualifiant de rêve ou d’utopie toute intensité qui lui résiste. 

Ne sentez-vous pas dans l'air ce climat d'insurrection qui commence à saturer l'atmosphère ? Quelle étincelle fera le contact explosif entre le feu de la vie et la foudre de l'esprit ?

Ne laissons pas aux fanatiques l'usage exclusif de cette énergie insurrectionnelle. Mobilisons la force créatrice de l'esprit pour canaliser la puissance explosive de ce feu vital et pour la transmuer en lumière rayonnante, puis en verbe inspirant.

Progressisme et réaction dont deux expressions complémentaires d’une même confusion des consciences qui mène au statu-chaos. Le slogan des progressistes : "Que tout change pour que rien ne change". Celui des réactionnaires : "Vivement demain que tout soit comme hier".

A l’heure d’une nécessaire écosophie, rien n’apparaît plus réactionnaire que l’idée mécanique et linéaire du progrès, et rien de plus actuel que l’idée organique et spiralée d’évolution, avec ses trois temps : conservation du passé, subversion du présent, conversion à l'à-venir.

Devenir ce que l'on est : telle est la maxime du progrès qui soumet l'immanence du devenir à la permanence de l'être. Être ce que l'on devient : telle est la maxime de l'évolution qui perçoit, de manière non-duelle, l'immanence du devenir comme une manifestation de l'être. Dans le monde formel, il n'est de permanence que le changement. Comprenne qui pourra la grande mutation à venir qui transforme les rapports de l'être et du devenir.

Ce n’est pas nous qui pensons l’époque mais l’époque qui pense à travers nous. Observer cette pensée à partir d'une présence attentive et inspirée, c'est voyager dans le temps : enjamber notre époque et la dépasser. La présence du méditant est un aimant qui convoque l'à-venir et qui l'énergétise. 

Penser c’est penser contre soi-même, ses préjugés et ses conformismes, mais aussi contre les stéréotypes de l’époque, cette mégère acariâtre et narcissique en quête de mâles dociles, géniteurs et enthousiastes à l'idée de lui faire des enfants à son image.

Ressources 

Les billets de la série Incitations à lire à partir du libellé Incitations : Incitations (1) Le Souffle de l’Inspiration (2) Tout est son contraire (3) Éros et Ego (4) Les Droits de l’Âme (5) Décadence et Métamorphose (6) Servitude et libération (7)

René Char. Une poétique intégrale (1) René Char. Une poétique intégrale (2) René Char. Une poétique intégrale (3)

L'Esprit de vacance (7) Contre le Travail (8) Travail Fétiche (9) Ne travaillez jamais

Éloge de la sainte paresse  Erik Sablé éd. Almora

Comics retournés  Gabriella Manzoni

vendredi 1 septembre 2017

L'Esprit de Vacance (9) Ne Travaillez Jamais


Travailler signifie anéantir le monde ou le maudire. Hegel 

Inscription écrite à la craie sur un mur de la rue de Seine en 1953 par le situationniste Guy Debord, auteur de La société du spectacle.

Dans une perspective intégrale, il est impossible d’avancer sur la voie évolutionnaire et libératrice de l'individuation sans comprendre et dépasser les limitations propres à chaque stade évolutif. C’est ainsi qu’on ne peut pas dépasser l'identification au paradigme abstrait de la modernité - lié au Mème Orange de la Spirale Dynamique - sans déconstruire les mécanismes de l’aliénation économique et ses justifications idéologiques. 

C’est dans cet esprit que nous évoquions, dans notre avant-dernier billet, la critique morale et spirituelle du travail menée par Giuseppe Rensi dans son livre paru en 1932 et intitulé Contre le travail. Dans notre dernier billet, nous proposions un texte de Maria Wölflingseder intitulé Travail fétiche où cette philosophe évoque la façon dont le travail agit sur nos contemporains dans nos sociétés capitalistes, tel un fétiche doué de pouvoir magique, déterminant subjectivités, comportements, représentations et organisation sociale.

Maria Wölflingseder appartient au courant de la Critique de la Valeur qui, depuis la fin des années 80, propose une critique de l’économie politique et du travail à partir d’une relecture d’un Marx "ésotérique" et de son analyse du fétichisme de la marchandise. Après une rapide réflexion sur le contexte dans lequel a pu émerger un tel mouvement de pensée, nous vous proposons ci-dessous une passionnante vidéo de la chaîne Politikon sur You Tube intitulée Faut-il abolir le travail ? Pédagogique sans être ennuyeuse, cette vidéo de 15 minutes propose une réflexion concise et synthétique sur le travail en général et sur la Critique de la valeur en particulier. 

Plusieurs auteurs y sont évoqués : Marx bien-sûr (valeur d'échange, valeur d'usage, travail abstrait/travail concret, fétichisme de la marchandise), mais aussi Aristote (différence praxis/poeisis), Locke (la propriété est fondée sur le travail), Adam Smith et David Ricardo (valeur travail dans l'économie classique). Un telle vidéo est à voir absolument (et à revoir) pour tous ceux qui voudraient s'initier à tout un courant de pensée qui ouvre de nouvelles perspectives à la critique sociale et, bien au-delà, à une "critique intégrale" prenant en compte l’évolution humaine dans sa totalité - individuelle, culturelle et socio-économique.

Rentrée dans l’atmosphère 

Gabriela Manzoni. Comics retournés

1er Septembre : voici donc venue l’heure de la rentrée et du blues qui toujours l'accompagne en fond sonore. La fête du travail ne devrait pas avoir lieu le 1er Mai, mais à la rentrée de Septembre quand chacun peut mesurer dans son âme et dans sa chair le pouvoir hypnotique de cette idole à laquelle nos contemporains sacrifient ce qu'ils ont de plus cher - leur liberté - contre une forme de plus en plus précaire de sécurité matérielle. Ce terme de rentrée évoque, par analogie, le processus de rentrée dans l’atmosphère après une sortie spatiale hors du champ de la gravitation terrestre. La gravitation sociale, dans nos sociétés marchandes, c'est l'économie et l’économie c’est le pseudonyme que prend le capitalisme quand il voyage incognito en se donnant une apparence naturelle et transhistorique.

La rentrée est donc cette période de l’année durant laquelle il nous faut rentrer dans notre coquille, en repliant les ailes entr’ouvertes par le corps et l’esprit durant le temps libre des vacances, pour retrouver le temps contraint et le rythme aliénant du travail. Cet "entre-deux" qu’est la rentrée permet de mesurer, quelques jours durant, l’abîme existant entre la plénitude d’une vie choisie et la misère d’une survie soumise aux mécanismes du capital... pardon... de l'économie. Face à un tel vertige et pour ne pas souffrir de notre résignation, on maquille celle-ci en pseudo "éthique du travail" ou en idéologie managériale qui cachent mal, en fait, la soumission volontaire aux lois impérieuses de l'économie... pardon... du capital. On peut donc essayer de faire taire cette souffrance en suivant de manière aveugle le conformisme dominant, quitte à le payer ensuite par un effroyable retour du refoulé, tant individuel que collectif, qui s'exprime à travers un profond malaise psychique et social.

Mais on peut aussi essayer de comprendre et déconstruire ce processus de déshumanisation qui exerce son emprise sur les esprits comme sur les corps. Si de nombreux auteurs ont analysé l'exploitation et l'aliénation des travailleurs en système capitaliste, peu ont remis en question de manière radicale le rôle central du travail dans ce système, focalisant leur attention sur la circulation et la distribution inégale des richesses et non sur leur production. Au-delà de ces analyses, il existe une famille d’esprits visionnaires - de Marx à Raoul Vaneigem en passant notamment par Nietzsche et Paul Lafargue, Giuseppe Renzi et Bertrand Russel, Martin Heidegger et Hannah Arendt, Georg Luckacs et André Gorz, les plus connus parmi tant d’autres - qui, chacun à leur manière, ont opéré une critique du travail, devenu le mode de socialisation aliéné de nos sociétés marchandes. Cette famille de pensée pourrait se reconnaître dans le célèbre cri blasphématoire proféré par le situationniste Guy Debord contre la religion économique : "Ne travaillez jamais". 

Sortir de l’économie

"Ne travaillez jamais" ne signifie pas refuser toute activité productive mais refuser de participer à un système qui met celle-ci au service exclusif de l’accumulation du capital. Selon Benoît Bohy-Bunel " Une critique du travail n'est pas une critique de l'activité humaine en vue de la survie, mais bien une critique qui cible la modernité capitaliste".

Adhérer à un tel slogan c’est refuser de jouer le rôle d'acteur inconscient dans la dynamique de valorisation définie par Marx comme le "sujet automate" qui anime le capitalisme en détruisant les milieux naturels, sociaux et symboliques.

"Ne travaillez jamais" c’est affirmer que l’activité productive doit être régie par une exigence fondamentale : répondre à des besoins concrets dans une perspective de solidarité et de justice sociale, de respect des équilibres écologiques, du bien commun et d'un sens partagé.

C'est aussi pointer le fait que l'activité productive n'est qu'une partie de l'activité humaine, celle-ci échappant le plus souvent à toute visée utilitaire à travers les dimensions du don et du jeu, du désir et des affects, du symbolique et du sacré, de la fête, de l'imaginaire et de la créativité. Réduire l'activité humaine à sa composante utilitaire et réduire cette dernière à une valorisation quantitative c'est castrer les individus de leur humanité en leur refusant toute forme de croissance autre que matérielle.

La Critique de la valeur reprend donc la réflexion sur le travail menée par cette famille de penseurs radicaux en la complétant par une critique globale des catégories pseudo-naturelles qui sont à la base de la socialisation capitaliste : la marchandise, l'argent, la valeur, le travail abstrait. Selon Anselm Jappe, ce courant de pensée met à jour « l'"inversion réelle" causée par la valeur : toute l'activité sociale prend la forme de son contraire, la valeur. » 

De l'économie à l'écosophie

En nous libérant d'une hypnose économiciste présentée comme naturelle, une telle réflexion crée les conditions pour "sortir de l’économie", c'est à dire de rapports sociaux médiatisés par le travail et l'argent, en favorisant l’émergence de nouvelles formes sociales. Si la critique de la valeur s'arrête le plus souvent à ce constat, on ne peut s'empêcher de penser, dans une perspective évolutionnaire, que ces nouvelles formes sociales ne seraient plus indexées sur une valorisation quantitative mais sur les valeurs qualitatives qui naissent des relations entre l'homme et son milieu - naturel, social et spirituel. Ces relations qualitatives sont à l'origine d'une "écosophie", cette sagesse du milieu qui va progressivement remplacer une économie abstraite et quantitative suite à l'évolution des individus comme des sociétés.

Une telle mutation de l'économie à l'écosophie nécessite effectivement une évolution de la subjectivité individuelle, de l’intersubjectivité culturelle et de l’organisation socio-économique. D’où l'impérieuse nécessité de développer une "vision intégrale" à même de prendre en compte les interactions systémiques entre conscience, culture et société, dans la perspective d’une dynamique évolutionnaire. Une telle nécessité implique un engagement des acteurs du mouvement intégral qui devraient utiliser leurs connaissances et leur créativité pour accompagner les promoteurs de cette mutation. Pour cela il faut remettre en question l'imprégnation capitaliste propre à l'intégralisme américain, issue de l'histoire et de la culture protestante des États-Unis.

Nourris au lait de l'idéologie libérale, beaucoup d'intégralistes américains et de leurs épigones continentaux ont du mal à dépasser une forme d'économicisme qui leur apparaît naturel. D'où leur tendance à prospérer dans les activités de coaching et de conseil aux entreprises, vecteurs de l'ancienne vision économique du monde. Cette imprégnation capitaliste fait souvent obstacle au développement d'une "vision intégrale" dans un contexte européen qui est l'héritier d'une critique sociale provenant notamment d'une tradition catholique millénaire avec ses valeurs de justice, de charité et de  fraternité.

Cette critique économique et sociale s'est élaborée progressivement au cours de l'histoire pour s'exprimer, suite au siècle des Lumières, à travers les mouvements socialiste, communiste, libertaire, situationniste et écologique quand ce dernier, à ses débuts, était encore anti-productiviste et non soumis au "greenwashing". D'où la nécessité de développer les spécificités d'un intégralisme européen qui assume cet héritage de critique économique et sociale en le réactualisant avec les outils théoriques et les intuitions véhiculées par une "vision intégrale". Ce que nous tâchons de faire dans Le Journal Intégral.

Le Goulag plus la Clim !...

Le sociologue Michel Maffesoli décrit ainsi la mutation de l'économie vers l'écosophie : « Aujourd’hui, la valeur travail, la foi dans un progrès matériel et technique infini, la croyance en la démocratie représentative qui ont permis la cohésion de la population et des élites ne font plus sens. Il est donc urgent de repérer les valeurs post-modernes en train d’émerger… Une époque fondée sur le triptyque : "Individualisme, Rationalisme, Valeur travail" cède la place à un monde fondé plutôt sur un autre triptyque : "Tribalisme, Raison sensible, Créativité"… 

Ce que je pointe quand je parle de la fin de la valeur travail, c’est le changement de rythme sociétal : la vie quotidienne n’est plus toute entière tournée vers la production, les activités domestiques ne sont plus ressenties comme de la pure reproduction de la force de travail, les identités individuelles ne sont plus déterminées par le statut professionnel. Et ce qui met en mouvement les jeunes générations, ce n’est plus tant la carrière, ni même la paye, que l’ambiance de l’entreprise, le copinage dans et hors temps de travail, la possibilité de participer à une aventure collective, bref la créativité commune. C’est cela la fin de la valeur travail et aussi de la valeur assistance. C’est de réciprocité qu’il s’agit, d’implication commune. » Les nouveaux bien-pensants 

Le Travail c'est le goulag plus la clim !

Au moment même où cette mutation s’opère dans les profondeurs de la conscience collective, le peuple français se met "en marche" vers l’impasse d’un "libéralisme intégral " (à la française, c’est-à-dire jacobin et technocratique) associant libéralisme culturel de gauche et libéralisme économique de droite. A contre-courant historique, cette démarche est condamnée à moyen terme, tout comme le système capitaliste à laquelle elle s’adosse et qui ne survit plus que grâce à l’oxygène d’une bulle financière ne correspondant plus à rien dans l’économie réelle. 

La limite interne du capitalisme

Les théoriciens de la critique de la valeur estiment que le capitalisme a atteint sa limite interne suite au grand remplacement du travail vivant par l'automatisation de la production. Anselme Jappe explique ainsi les origines de cette limite interne : "Dans sa critique de l'économie politique, Marx a déjà démontré que le remplacement  de la force de travail humaine par l'emploi de la technologie diminue la "valeur" représentée dans chaque produit, ce qui pousse le capitalisme à augmenter en permanence sa production... Au-delà de la limite externe représentée par l'épuisement des ressources, le système capitaliste contenait dès le début une limite interne : devoir réduire - à cause de la concurrence - le travail vivant qui constitue la seule source de la valeur. Depuis quelques décennies, cette limite semble être atteinte, et la production de valeur "réelle" a été largement remplacée par sa simulation dans la sphère financière. D'ailleurs la limite externe et la limite interne ont commencé à apparaître au grand jour dans le même moment : vers 1970." (Décroissants encore un effort)

Gonflée à l'hélium du "capital fictif", cette bulle financière vise donc à compenser la perte de valeur, due à la raréfaction du travail vivant, par un pari spéculatif sur de futurs profits. Contrairement à ce que pensent de nombreux progressistes, le "capital fictif" généré par la sphère financière n'est pas ce qui vampirise le système capitaliste mais la drogue addictive qui lui permet de survivre encore quelques temps et qui prolonge son agonie en maintenant l'illusion de profits futurs totalement fantasmés vu la raréfaction du travail vivant et la perte de valeur entraînée par celle-ci.

Cette bulle n'a cessé de croître et son destin est d'éclater, tôt ou tard, en provoquant une crise majeure qui fera apparaître par comparaison celles que nous avons déjà vécues (1929, 2007) - avec toutes les conséquences que l'on sait - comme autant des crises mineures. La solution ne consiste donc pas à réformer la sphère financière comme nous y invite une critique tronquée du capitalisme mais à sortir de ce système en le dépassant par le haut pour accéder à un nouveau stade évolutif fondée sur une autre vision du monde. Sinon, sa destruction entraînera celle de nos structures collectives et l'on sait bien ce que peut entraîner une telle régression : la souffrance, la violence et la guerre.

L'analyse proposée par les théoriciens de la critique de la valeur s'est trouvée jusqu'ici confortée au fil des trente dernières années par l'évolution des nombreuses crises financières prédites et annoncées comme autant de conséquences naturelles d'un processus qu'ils ont décrit de manière détaillée. Dans son dernier ouvrage Notre ennemi, le Capital Jean-Claude Michéa reprend les analyses développées par deux membres éminents de la critique de la valeur, Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, dans La Grande Dévalorisation. Il évoque la phase finale du capitalisme dans un entretien donné à la Repubblica et traduit en français par l'Obs sous un titre évocateur : "Nous entrons dans la période des catastrophes". Ceux qui s'intéressent à ces analyses théoriques sur la limite interne du capitalisme peuvent se référer au billet du Journal Intégral intitulé Théorie d'une catastrophe. Théorie loufoque d'intellectuels hallucinés ? Pour répondre à cette question, écoutez donc l'émission diffusée par ce média institutionnel qu'est France Culture le 30 Août dernier et intitulée 2007-2017 : vers une nouvelle crises financière mondiale ? en regardant sur le site de l'émission cinq vidéos, issues de diverses sources, éloquentes sur ce sujet.

Faut-il abolir le travail ?

Dans ce contexte de fin de cycle et en évitant toute forme de catastrophisme, l'utopie ne consiste pas à imaginer et à construire collectivement un autre système mais à croire de manière aveugle à la pérennité de celui qui est en train de s'effondrer suite au franchissement de ses limites tant internes qu'externes. Parce-que l'urgence de cette mutation est ressentie par les jeunes générations et les avant-gardes culturelles, celles-ci imaginent  des formes innovantes de réflexion et de socialisation fondées sur la participation sensible et créative de l’être humain à son milieu. L'émergence de cette nouvelle "vision du monde" nécessite de redéfinir l’activité humaine en la libérant des contraintes du "travail abstrait" propre à la valorisation capitaliste. La vidéo de la chaîne Polikiton proposée ci-dessous participe de cette prise conscience en posant de manière frontale la question Faut-il abolir le travail ? Une question à laquelle chacun répondra à partir de sa réflexion individuelle mais surtout de la vision du monde à laquelle il s’identifie sur la spirale évolutive d’un développement intégral.



Ressources

Faut-il abolir le travail ?  Vidéo de la chaîne Politikon sur You Tube. 

Autres vidéos de la chaîne Politikon sur le thème du travail : Arnaque ou révolution ? L’allocation universelle - Hannah Arendt. Condition de l’homme moderne

Éloge de la Sainte Paresse  Eric Sablé éd. Almora L'état d'illumination est un état de paresse absolue, de parfaite détente, d'abandon au flux de la vie.

Les nouveaux bien pensants Michel Maffesoli Ed. du Moment

Nous entrons dans la période des catastrophes Entretien avec Jean-Claude Michéa donné à la Repubbica et traduit par l'Obs.

Notre ennemi, le Capital  Jean-Claude Michéa  Ed. Climats

La Grande Dévalorisation Pourquoi la spéculation et le dette de l’État ne sont pas à l'origine de la crise. Ernst Lohoff et Norbert Trenkle. Post-éditions 2014

Présentation du livre La Grande Dévalorisation. Exposé de Ernst Lohoff lu par Gérard Briche sur la chaîne You Tube de la Critique de la valeur (1h).

2007-2017 : vers une nouvelle crise financière mondiale France Culture. Les Enjeux internationaux. Sur le site de l'émission, cinq vidéos issues de diverses sources explorent ce thème.

Décroissants encore un effort  Anselm Jappe site Critique de la Valeur

Les Aventures de la marchandise  Anselm Jappe Réédition en livre de poche de cet ouvrage incontournable qui présente la critique de la valeur. 350pages, 12 euros.

La Société Autophage Capitalisme, démesure et autodestruction. Le nouveau livre d'Anselm Jappe à paraître en Septembre.

Un XXI ème siècle à la bougie Débat sur la décroissance entre Anselme Jappe et Laurence Boone  Émission TV. 30' Arte

Comics retournés  Gabriella Manzoni Editions Séguier

Dans Le Journal Intégral : Dans la rubrique Ressources des deux précédents billets nous avons proposé de nombreuses références en ligne et dans Le Journal Intégral concernant la critique du travail et de l’économie.

L’Esprit de Vacance (8) Contre le Travail - L’Esprit de Vacance (9) Travail Fétiche 

Devoir de Vacance Une présentation synthétique des six premiers billets de la série L'Esprit de Vacance : L'Esprit de Vacance, L'Otium du peuple, Changer d'ère, L'Art de ne rien faire, Se libérer de l'horreur économique, La Cigale et la Fourmi 2.0. 

Voir le libellé L’Esprit de Vacance dans la "Galaxie intégrale".

Théorie d'une Catastrophe