mercredi 23 novembre 2016

La Twittérature d'Edgar Morin


Le temps est venu de changer de civilisation. Edgar Morin 

Edgar Morin

Dans nos précédents billets, nous évoquions le modèle développemental de la Spirale Dynamique fondé sur les notions d’évolution et de complexité. Étymologiquement, la notion de complexité renvoie à ce qui est « ce qui est tissé ensemble (cum-plexus) ». Penser la complexité c’est dépasser le processus de domination abstraite - fragmentant et compartimentant le réel - afin d’envisager toutes situations en terme de relations, de dynamique et de globalité. Penser de manière complexe c’est rétablir de la vie et du mouvement, de l'interaction et l'interconnexion, de l'émergence et de l'innovation créatrice là où les séparations abstraites tendent à réduire la profondeur et la diversité multidimensionnelle du réel à un champ unidimensionnel de déterminations causales et mécanistes.

Âgé de 94 ans, Edgar Morin est connu, en France et dans le monde, comme un des grands penseurs de la complexité. Une majeure partie de son œuvre, dont nous avons rendu compte à plusieurs reprises dans Le Journal Intégral, tend à préciser et à développer ce nouveau paradigme, notamment dans les six tomes de La Méthode. Sur son compte Twitter, Edgar Morin exprime cette pensée en réagissant à l’actualité dans le format des 140 caractères maximum proposé par ce site de micro-blogging. Le succès de cet outil numérique est tel qu'il est à l’origine d’une nouvelle forme littéraire : la Twittérature définie comme l’ensemble des textes littéraires publiés dans Twitter sous forme de "gazouillis" (tweets). 

Dans un long entretien au journal La Tribune publié en Février 2016 et intitulé Le temps est venu de changer de civilisation, Edgar Morin évoque « la seule transformation véritable et durable qui soit : celle des mentalités… Seule une prise de conscience fondamentale sur ce que nous sommes et voulons devenir peut permettre de changer de civilisation… Et d'ailleurs, c'est aussi parce que nous manquons de spiritualité, d'intériorité, de méditation, de réflexion et de pensée que nous échouons à révolutionner nos consciences.»

Tout au long de l’année 2016, face à la montée d’une barbarie aux deux visages, celui du fanatisme religieux et du fondamentalisme marchand, Edgar Morin va évoquer dans ses tweets ce changement de civilisation qui passe par une véritable transformation des mentalités vers une pensée systémique et intégrative au cœur de la complexité. Ceux qui ont lu les billets précédents reconnaîtront parfaitement dans cette transformation le passage à la Seconde Phase de la Spirale Dynamique.

Barbarie versus Complexité


Edgar Morin a inauguré l’année 2016 par un tweet où il citait une phrase du philosophe Michel Henry qui pouvait déconcerter dans son contenu comme dans sa forme : « La nouvelle barbarie est de connaître de façon géométrico-mathématique un univers réduit à des phénomènes matériels objectifs. » Ce tweet a été à l’origine du second billet du Journal Intégral en 2016, intitulé Penser la Barbarie. L’occasion pour nous d’évoquer l’œuvre de Michel Henry et en particulier son ouvrage La Barbarie, paru en 1987, dans lequel il analyse l'hégémonie mortifère d’une techno-science qui déshumanise le monde en faisant abstraction de la vie, de ses propriétés sensibles et affectives. Pour Michel Henry, les conséquences de cette barbarie sont effrayantes : « En aucun temps, en aucun lieu, l’aliénation de l’être humain n’a été aussi complète, si être aliéné c’est être devenu étranger à soi-même. » 

Dans son entretien à la Tribune, Edgar Morin évoque deux types de barbarie qui coexistent et parfois se combattent : « Le premier est cette barbarie de masse aujourd'hui de Daech, hier du nazisme, du stalinisme ou du maoïsme. Cette barbarie, récurrente dans l'histoire, renaît à chaque conflit, et chaque conflit la fait renaître… Ce qui distingue la première des quatre autres qui l'ont précédée dans l'histoire, c'est simplement la racine du fanatisme religieux. Le second type de barbarie, de plus en plus hégémonique dans la civilisation contemporaine, est celui du calcul et du chiffre. Non seulement tout est calcul et chiffre (profit, bénéfices, PIB, croissance, chômage, sondages...), non seulement même les volets humains de la société sont calcul et chiffre, mais désormais tout ce qui est économie est circonscrit au calcul et au chiffre… Cette vision unilatérale et réductrice favorise la tyrannie du profit, de la spéculation internationale, de la concurrence sauvage. 


La connaissance est aveugle quand elle est réduite à sa seule dimension quantitative et quand l'économie comme l'entreprise sont envisagées dans une appréhension compartimentée. Or les cloisonnements imperméables les uns aux autres se sont imposés. La logique dominante étant utilitariste et court-termiste, on ne se ressource plus dans l'exploration de domaines, d'activités, de spécialités, de manières de penser autres que les siens, parce qu'a priori ils ne servent pas directement et immédiatement l'accomplissement de nos tâches alors qu'ils pourraient l'enrichir… On croit que la seule connaissance "valable" est celle de sa discipline, on pense que la notion de complexité, synonyme d'interactions et de rétroactions, n'est que bavardage. Faut-il s'étonner alors de la situation humaine et civilisationnelle de la planète ? Refuser les lucidités de la complexité, c'est s'exposer à la cécité face à la réalité

Le seul véritable antidote à la tentation barbare, qu'elle soit individuelle et collective, a pour nom humanisme. Ce principe fondamental doit être enraciné en soi, chevillé au fond de soi, car grâce à lui on reconnaît la qualité humaine chez autrui quel qu'il soit, on reconnaît tout autre comme être humain. Sans cette reconnaissance d'autrui chère à Hegel, sans ce sens de l'autre que Montaigne a si bien exprimé en affirmant "voir en tout homme un compatriote", nous sommes tous de potentiels barbares... Partout, des formations convivialistes assainissant et "réhumanisant" les rapports humains, irriguent le territoire, revivifient responsabilités individuelles et démocratie collective. Réforme personnelle et réforme sociétale - c'est-à-dire politique, sociale, économique - s'entendent de concert, elles doivent être menées de front et se nourrissent réciproquement. Les signaux sont faibles et disséminés, mais ils existent, et c'est sur eux que l'espoir doit être fondé. » 

Une pensée intégrative et systémique

Cette transformation des mentalités évoquée par Edgar Morin évoque, pour qui en est informé, le passage à la Seconde Phase de la Spirale Dynamique que nous venons d’aborder dans un précédent billet. Dans "Le monde change… et nous ?" Jacques Ferber et Véronique Guérin définissent ainsi le mème Jaune de la Spirale Dynamique comme le domaine d’une pensée intégrative-systémique dont Edgar Morin est un des porte-paroles : « Le stade Jaune, adaptatif-intégrateur, constitue le premier niveau du second cycle. Il invite à sortir de l’opposition pour mettre en relation les différents apports des courants. Sur le plan cognitif, ce stade introduit la pensée des cycles et des processus, là où le premier niveau portait essentiellement sur une pensée causale. C’est la pensée systémique qui est en œuvre, au sens où l’entendent les théoriciens de la complexité… 

Le modèle développemental de la Spirale Dynamique

Le monde, dans sa complexité, requiert une prise en compte adaptée que les premiers niveaux de la spirale ne peuvent lui fournir. C’est le domaine de la pensée intégrative-systémique. Cette intégration, E. Morin l’appelle « pensée dialogique » : elle articule les aspects logiques et objectifs de l’Orange avec la pensée pluraliste et subjectiviste du niveau Vert et relie des domaines auparavant distincts, voire opposés : science et spiritualité, technologie et écologie, vécu individuel et savoir universitaire, morale et expression corporelle, etc… Sur le plan de la pensée, ce passage au niveau intégrateur constitue une forme de Renaissance, comme ont pu l’incarner en leur temps G. Bruno, L. de Vinci ou Pic de la Mirandole, c’est-à-dire des artistes et des penseurs développant une pensée à la fois scientifique et spirituelle. » 

Nous vous proposons ci-dessous une sélection des "gazouillis" dans lesquels Edgar Morin commente l’actualité et partage ses réflexions sous forme d’aphorismes et de formules synthétiques qui permettent d’appréhender sa vision du monde d’une manière plus directe et immédiate que dans ses livres ou ses livres. 

Edgar Morin. Twittérature 2016 


L'humanité est comme un kamikaze qui court vers sa perte avec une ceinture d'explosifs. 

Le trou noir par lequel notre civilisation pourrait s'effondrer est l'absence de pensée. 

Ils ont admirablement analysé l'accessoire, ils sont assez lucides sur tout ce qui est secondaire, ils sont aveugles sur le principal. 

Jusqu'où iront les révoltes aveugles contre les élites aveugles ?

La carence de la pensée qui compartimente les savoirs sans pouvoir affronter les problèmes globaux et fondamentaux, stérilise la politique. 

Il y a une forte croissance, c'est vrai, mais seulement du crétinisme. 

La régression progresse...


Nous avons déconstruit l’être humain, Il faut à présent déconstruire la déconstruction et retrouver l’être humain dans sa complexité. 

Comment concerter progrès technologique et progrès humain tant que les dynamiques de l'un et de l'autre sont de plus en plus dissociées? 
 
Notre logique ne fonctionne que pour des bouts de réalité que nous avons découpés et compartimentés. 

Le oui ou non est bon pour la décision et l'action. Le oui et non est pour la connaissance et la pensée.

La spécialisation doit-elle se payer par une parcellisation absurde où la connaissance se disloque en mille savoirs clos? 

Ma raison m’enseigne que la raison ne peut tout comprendre : ma raison me conduit à ses limites, c’est à dire aux bords du mystère. 

Comprenons enfin que nous sommes confrontés à l'incompréhensible.

Deux ennemis de la pensée: la disjonction qui sépare l'inséparé; la réduction qui croit connaitre un tout complexe à partir d'un élément. 


L'important n'est pas le tout, ni les parties, c'est les relations entre le tout et les parties. 

La connaissance ne peut être complète, mais elle peut être complexe. 

La rationalisation de la vie humaine est une des formes contemporaines de la folie.

Dès qu'un sujet humain est vu à travers des chiffres, il devient objet. 

La sociologie est un art qui se voudrait science.

L'ennemi intérieur de la rationalité est la rationalisation dont la cohérence logique manque de base dans la réalité. 

La mètrise conduit à la maitrise (Michel Serres), ce à quoi il faut ajouter qu'elle conduit aussi à la méprise et au mépris du non mesurable. 

Plus je sais plus je m'étonne... 

Les sciences, en cherchant à tout élucider, nous ont montré que nous vivions au sein d'un mystère gigantesque. 

L’allumette qu’on allume dans le noir ne fait pas qu’éclairer un petit espace, cet éclairage révèle l’énorme obscurité qui nous entoure. 

Ce qui m'étonne c'est qu'on s'étonne si peu de notre cerveau, de notre vie, de notre univers.

La philosophie nait de l'étonnement mais ne doit pas supprimer l'étonnement.

Tout est étonnant, à commencer par l'étonnement. 

N'est-ce pas étonnant que les esprits humains aient secrété des Dieux qui les asservissent? 


Les idéologies d’émancipation ont été souvent d’excellents instruments d’oppression. 

Nous pouvons parfois libérer autrui de ce ou ceux qui l'oppriment, mais nous ne pouvons le libérer de lui-même. 

Les aspirations sont là, la révolte est là, mais la pensée pas encore (Nuits Debout).

Les Nuits Debout pourraient être enceintes d'un jour nouveau. 

C'est dans les périodes de désespérance que surgissent les espérances les plus folles. 

Les fainéants de l'esprit et les drogués du conformisme ne voient dans Nuit Debout que fainéants et drogués. 

La plupart des esprits sont pré-coperniciens, se situent au centre du monde et le soleil tourne autour d'eux. 

La mondialisation, loin de créer l'humanisme planétaire, favorise le cosmopolitisme du business et les retours aux particularismes clos. 

L'humanisme régénéré comporte la conscience que chacun n'est qu’une infime parcelle d’un gigantesque continuum qui a pour nom humanité. 

Chacun oublie sans cesse qu'il n'est qu'un moment fugitif et fragile dans l'incroyable aventure de l'humanité. 

L'évolution : « une création continue d'imprévisible nouveauté » (Bergson) C'est notre espoir pour l'avenir de l'humanité. 

Le métanthrope ou cosmopithèque est-il désormais l’avenir de l’homme ? 

A travers quelques-uns l'humanité se tient éveillée. 

C'est en ressuscitant nos ascendants en nous-mêmes que nous vivons nos propres vies. 


En période de crise, les humains révèlent soit le meilleur, soit le pire d'eux-mêmes. 

Certains qu'on perçoit orgueilleux, hautains, méprisants sont en fait de grands timides. Un des ravages de l'incompréhension humaine.

Quand nous pensons à ce que l'argent a fait pour nous, pensons à ce que l'argent a fait de nous. 

Les esprits vils attribuent des pensées viles à autrui. 

Ce que j'ai fait de bien m'a fait beaucoup de tort.

La haine, en supprimant toute humanité à celui qui est haï, enlève toute humanité à celui qui hait.

Aujourd’hui bien des possibles sont impossibles, demain bien des impossibles deviendront possibles.

Le vrai réalisme n'est pas la soumission à ce qui est, il tient compte du changeant et du possible. 

Ressources



La pensée complexe Wikipédia 

Dialogique  Réseau Intelligence de la Complexité

Twittérature  Institut de Twittérature comparée

" Le monde change... et nous ? " de Jacques Ferber et Véronique Guérin (1) et (2



jeudi 10 novembre 2016

Psychologie Evolutionnaire


L’avenir est un présent que nous fait le passé. André Malraux 

 Photo Juan Asensio - Blog Stalker

Dans notre précédente série de quatre billets sur La Spirale Dynamique, nous avons évoqué ce modèle théorique qui décrit les systèmes de valeurs et les visions du monde associés aux divers stades du développement humain au cours de l'évolution. Après une recherche approfondie, Clare Graves, l'inspirateur de ce modèle, a conclu que chaque individu traverse au cours de son développement les principales étapes évolutives des sociétés humaine. Selon lui, il existe un rapport précis entre la sociogenèse - l'évolution socio-culturelle des sociétés à travers les âges - et la psychogenèse, le développement psychologique des individus.

Contrairement à une psychologie pseudo-scientifique et réductionniste qui réifie la psyché en considérant l’identité et la maturité psychique comme des entités abstraites et statiques, cette psychologie "évolutionnaire" considère la vie – et la psyché qui en est l’expression – comme un processus en développement continu qui se manifeste à travers une série de stades évolutifs de plus en plus complexes et intégrés. Pour Clare Graves, la maturité psychique n'est pas un état  mais une dynamique sans fin : " En résumé, je propose que la psychologie de l'être humain mature soir un processus émergent et oscillant, qui se déploie en spirale, et qui est caractérisé par la subordination progressive des systèmes de comportement plus anciens d'ordre inférieur par des systèmes plus complexes d'ordre supérieur, au fur et à mesure que les problèmes existentiels de l'être humain changent." 

Dans la perspective de ce changement de paradigme, notre identité profonde... c’est la métamorphose. Acteur de ce Grand Récit qu'est l'évolution, l'individu co-évolue en interdépendance avec un milieu naturel et cosmique, technique et culturel, social et familial. Inscrit dans la profondeur temporelle d'une mémoire généalogique, il peut s'y adosser pour participer de manière créatrice à la dynamique de l'évolution dans un contexte historique donné. Polarisée entre mémoire et développement, cette situation évolutive est ainsi résumée par Malraux : "L'avenir est un présent que nous fait le passé". 

Pour mieux saisir la relation fondamentale et fondatrice entre sociogenèse et psychogenèse, nous vous proposons un texte où Sonia Fath décrit les divers stades du développement individuel à partir de la Spirale Dynamique. Sonia Fath est l'auteur d'un blog de formation à la Spirale Dynamique intitulé Cercle Jaune Plus où l'on peut lire de nombreux textes intéressants à ce sujet. Dans celui que nous vous proposons, elle montre comment chaque individu rejoue au cours de son développement les grandes étapes traversées par les sociétés humaines au cours de l'évolution. 

P.S : Ceux qui ne connaitraient pas le modèle de la Spirale Dynamique et ses différents systèmes de valeurs identifiés par un code couleur peuvent notamment se référer à nos quatre derniers billet et notamment à celui intitulé La Spirale Dynamique : un modèle évolutionnaire.

Psychogenèse et Sociogenèse 


Dans leur ouvrage de référence La Spirale Dynamique. Comment les hommes s’organisent et pourquoi ils changent. Fabien et Patricia Chabreuil éclairent ainsi le rapport entre sociogenèse et psychogenèse : « En 1806, le biologiste et philosophe allemand Ernst Haeckel (1834-1919) formulait une loi biologique selon laquelle l’ontogenèse récapitulait la phylogenèse. En observant les étapes du développement de l’embryon humain (l’ontogenèse), il avait eu l’impression qu’il reproduisait dans le même ordre les stades de l’évolution des espèces. Par exemple, il existe un moment où l’embryon possède un système ressemblant aux branchies de nos lointains ancêtres, même s’il n’a pas la même fonction. On sait aujourd’hui que la théorie de la récapitulation n’est pas à prendre au sens strict et qu’il n’y a pas de correspondance littérale entre les deux phénomènes, ce qui n’empêche pas cette théorie d’être au moins partiellement fructueuse. 

On peut la considérer comme une conséquence indirecte de la notion d’holarchie. Dans la mesure où n’importe quel niveau transcende et inclut tous les niveaux précédents, il se construit à partir d’éléments existants qu’il conserve au moins en partie. La Spirale Dynamique étant aussi une holarchie, il n’est pas étonnant d’y retrouver un principe similaire. On pourra dire, avec les mêmes précautions qu’en biologie, que la psychogenèse récapitule la sociogenèse, c’est-à-dire que, d’une certaine manière, le développement d’un individu reprend les différentes phases de développement des sociétés humaines. Là aussi, il ne s’agit pas d’une équivalence absolue, mais de la mise en place de mécanismes de base permettant l’émergence de structures plus complexes, s’appuyant sur eux. Les valeurs de base sont les mêmes, mais les valeurs de surface sont bien différentes. » 

Notre vie sur la spirale. Sonia Path


Note du Journal Intégral : Dans leur ouvrage Spiral Dynamics, Don Beck et Christopher Cowan utilisent le terme vMème avec un petit 'v' en exposant. Comme se petit 'v' signifie valeur, soit value en anglais, Sonia Path a crée le terme "valmème" qui équivaut au terme "mème" utilisé dans nos précédents billets sur la Spirale Dynamique. L'auteure a traduit le terme anglais Purple par Pourpre alors qu'il est traduit par Violet dans les billets précédents du Journal Intégral.

Beige

Quand nous sommes nés, BEIGE domine la vie du nouveau-né à un moment où ses seules préoccupations semblent être de dormir, de profiter de la douceur du sein maternel et d’absorber la quantité nécessaire de lait. Cette phase est brève et on n’a que très peu d’informations sur elle autres que biologiques. 

Pourpre

Dès l’âge d’un mois, le bébé quitte le statut de nouveau-né pour celui de nourrisson. C’est dès ce moment que POURPRE commence à apparaître. Peu à peu, il devient conscient de la présence ou de l’absence de sa mère, et il se met en place des premières relations de cause à effet : tel comportement provoque son retour et de la nourriture, de l’attention ou de l’affection. La coupure, même très temporaire, de ce lien est une source forte d’anxiété et généralement vers quatre mois, le bébé commence à utiliser un objet transitionnel, le fameux doudou ou la peluche qui l’accompagnera pendant une bonne partie de son enfance et jouera des rôles divers selon les niveaux de la Spirale Dynamique. L’objet transitionnel est investi d’un pouvoir symbolique et magique permettant d’assurer la sécurité.

 Plus tard, vers douze ou quinze mois, le langage fait son apparition et au début, les termes employés sont souvent liés aux deux premiers niveaux d’existence et concernent le bien-être physique et la famille : dans toutes les cultures, « maman » est un des premiers mots dits par l’enfant. POURPRE joue un rôle majeur dans toute la petite enfance où le nourrisson vit dans un monde magique. Les animaux parlent, et on peut échanger avec eux. Les contes dits le soir avant le sommeil sont un plaisir inépuisable, et peu importe si la même histoire est racontée des dizaines de fois.


Le sentiment de sécurité ou d’insécurité que l’enfant développe pendant cette phase POURPRE l’accompagne pendant toute sa vie. Selon les cas, il conserve les aspects positifs de ce valmème que sont le partage et l’attachement aux liens familiaux ou il en garde des aspects plus négatifs comme une certaine forme de crainte ou de superstition. En mettant l’enfant très jeune en crèche ou en nourrice et en multipliant les familles monoparentales ou recomposées, notre culture ORANGE crée souvent une perturbation de la mise en place de POURPRE malgré les efforts et les soins des parents : il n’est d’ailleurs pas étonnant qu’en compensation, c’est en ORANGE que sont apparus à la fois la thérapie, le coaching ou le développement personnel qui aident à corriger le problème, et de grandes industries de réactivation de POURPRE dont les productions Walt Disney sont sans doute le meilleur exemple. 

Rouge

Vers l’âge de deux ans, parfois plus tôt, le caractère de l’enfant change brusquement. Le plus doux des bambins devient un petit démon qui s’oppose à sa famille de toute son énergie. C’est la première grande crise de l’éducation que certains ont appelé la « petite adolescence ». L’enfant découvre le mot « non » et l’emploie dans toutes les situations et dans toutes les variantes : non au bain, non au repas, non au coucher, etc. Quand il veut quelque chose, il l’exige, quitte à le réclamer cinquante fois de suite et à se rouler par terre en hurlant dans une immense colère si les parents osent résister. Ce genre de crise est encore meilleure en public ; car elle est une démonstration de force pour l’enfant et qu’elle active bien souvent chez les parents la honte qui est un des moteurs de ROUGE. Quant aux règles familiales ou sociales existantes, elles sont faites pour être transgressées, et jeter des aliments, dessiner sur les murs et renverser l’eau du bain, en regardant les parents bien droit dans les yeux pour qu’ils comprennent bien la provocation, fait partie des joies de l’existence ! 


Le psychanalyste américain d’origine hongroise, René A. Spitz (1887-1974), a appelé cette période le stade du non et la considère comme le troisième indicateur du développement psychique de l’enfant (1). Il estime que la capacité de s’obstiner que l’enfant développe alors est le fondement de la communication humaine. En disant non, l’enfant apprend à juger, à exercer sa volonté et s’affirmer en tant que personne. Étape cruciale du développement de l’enfant nécessitant, de la part des parents, un subtil sens de l’équilibre, ROUGE est le moment où se bâtissent confiance en soi et assertivité. Si l’enfant est laissé trop libre d’exprimer le valmème, il risque de conserver une agressivité excessive et un sentiment que tout lui est dû. Inversement, s’il est trop contraint, il peut manquer durablement de capacité de décider, de s’affirmer et de maintenir une frontière psychologique et/ou physique saine entre lui et les autres. 

Bleu

A partir de l’âge de trois ans au plus tôt, plus fréquemment vers cinq ou six ans, commence une nouvelle phase du développement de l’enfant caractérisé par l’intégration de règles et la définition de limites. Les psychanalystes parlent de définition du Surmoi. Cette étape est celle de l’élaboration d’une structure morale de la psyché avec la découverte des concepts de bien et de mal ; parallèlement, l’enfant accepte les notions de récompense et de punition. Un ensemble de lois idéalisées est assimilé à partir des modèles que constituent les parents et des structures sociales comme la crèche ou l’école et en fonction de leur efficacité à provoquer un satisfecit et à éviter un châtiment de la part d’autrui. Fautes de capacités cognitives suffisantes, jusqu’à l’âge d’environ neuf ou dix ans, les règles sont considérées comme intangibles. Elles ne peuvent être modifiées et s’appliquent à tous. C’est la période où l’enfant fait la morale à ses parents et leur reproche leur façon de se conduire, les pousse à cesser de fumer, etc. Il respecte l’autorité, parfois plus celle de la télévision ou de l’instituteur que celle des parents.


Cette phase est un des grands derniers moments délicats pour les parents (2). Elle comporte trois pièges principaux. D’abord, BLEU ne doit pas démarrer trop tôt. Cela empêcherait la mise en place saine du niveau ROUGE et de l’indispensable sens de soi qu’il apporte. Ensuite, il s’agit de trouver un équilibre entre le trop et le trop peu. Trop de règles trop rigides, c’est le sacrifice exagéré du soi. L’enfant est obligé à l’excès de refouler ou de dissimuler certaines attitudes et d’en forcer ou amplifier d’autres. Il en résulte des souffrances psychologiques personnelles et un faux respect d’autrui générateur de problèmes de communication. A l’inverse, une absence d’interdits ne construirait pas un être libre, mais un adulte esclave de ses pulsions et durablement coincé en ROUGE avec tous les risques personnels et sociaux que cela implique. Enfin, les parents peuvent accompagner la sortie de BLEU afin de permettre la meilleure individuation possible de l’enfant. Trop tôt, cela le déstabiliserait inutilement par manque des repères nécessaires à l’équilibre de la personnalité ; trop tard, cela ne ferait que produire un manque de valorisation de soi et/ou créer des frustrations qui aggraveraient la crise de l’adolescence et son retour temporaire en ROUGE. 

Orange 

Dans nos cultures occidentales, les valmèmes précédents se mettent en place à des âges semblables chez la plupart des enfants. Sans doute parce qu’il est très récent, ce n’est pas le cas pour ORANGE. Certes, celui-ci imprègne tellement nos sociétés que toute personne en a au moins des traces, mais il existe un nombre non négligeable d’individus qui ne culminent jamais à ce niveau et se stabilisent en BLEU, voire en ROUGE. 

Le plus souvent, ORANGE commence à s’installer à partir de la crise de l’adolescence qui a été une contestation des règles familiales et sociales centrées en BLEU ou du premier job d’été qui apporte un peu d’autonomie ; il devient le niveau d’existence dominant au début de la vie active. Pour certaines personnes, c’est plus tard qu’a lieu ce changement. La difficulté potentielle liée à ORANGE est de vouloir qu’il démarre trop tôt. La plupart des parents sont conscients de l’extrême compétition qui existe dans nos sociétés ORANGE, et ils souhaitent que leurs enfants y réussissent le mieux possible. Cela conduit certains d’entre eux à les pousser dans une série d’activités qui n’est pas compatible avec leur développement cognitif et psychologique. 


Si en Chine, l’enseignement est gratuit et obligatoire, il existe, dès le primaire, des écoles privées fort coûteuses où l’enfant est assuré d’avoir les meilleurs professeurs, et d’être en relation avec les futurs dirigeants politiques et économiques du pays. Pour accéder à ces écoles, il faut réussir un concours d’entrée. Voici un exemple de question posée à des enfants de six ans : vue dans un miroir votre montre indique 1h15 ; quelle heure sera-t-il dans une heure trente ? Les enfants suivent donc des cours particuliers intensifs avant d’entrer au primaire, comme ils continueront à en suivre les années suivantes en plus des cours et pendant les vacances. 

La Fastrackids Academy propose encore mieux : un ‘MBA précoce’ pour enfants de trois à six ans ! A raison de deux heures de cours chaque jour, samedis et dimanches inclus, les bambins participent à des enquêtes de marketing fictives et élaborent des stratégies publicitaires « afin de mieux comprendre leur impact économique au quotidien ». Ils utilisent une simulation informatique pour gérer une ferme de manière à rendre l’élevage des moutons le plus rentable possible. Il existe déjà cinq écoles de ce type en Chine, et neuf autres devraient ouvrir prochainement. Les parents sont nombreux à vouloir une place pour leurs enfants : 60% des Chinois des grandes villes dépensent un tiers de leurs revenus pour l’éducation de leurs enfants. Ils espèrent que de telles écoles permettront à leur progéniture de sortir du lot quand il s’agit de trouver un emploi. 

Si on ne laisse pas chez un enfant le temps à BLEU de s’installer et de maîtriser les excès de ROUGE, il est illusoire de croire qu’il peut développer ORANGE. On n’obtient en fait chez lui qu’une variante de ROUGE et on le prépare à de graves difficultés d’intégration sociale. 

Vert 

Dans les pays dans lesquels VERT est fort, le valmème commence à émerger dès le début de l’âge adulte. Il faut dire que l’environnement social et notamment le système scolaire y prépare les jeunes dès l’enfance. Dans les pays culminant en ORANGE ou avant sur la Spirale Dynamique, il n’y a pas de constante sur les éléments qui font basculer une personne vers VERT, ni sur l’âge auquel cela se produit. Chaque individu peut voir ses conditions de vie évoluer d’une manière particulière et réagit en conséquence. 


Cependant, la multiplication du discours médiatique sur les problèmes environnementaux et sur l’accroissement des inégalités fait que ce changement a lieu de plus en plus tôt. Les cas les plus fréquents sont toutefois le passage vers la quarantaine, la fameuse crise de la « middlescence », ou au jeune âge adulte comme dans les pays centrés sur VERT : les jeunes diplômés sont de plus en plus nombreux à chercher à travailler dans des ONG. « A peine sortis de Polytechnique, d’HEC, de Sciences PO, de l’Essec, ou après quelques années en entreprise, ils frappent à la porte des associations caritatives. Renonçant à des carrières prometteuses et des salaires élevés, cette « génération humanitaire » se met au service des déshérités ou de la planète en danger. » 

Ce mouvement est de grande ampleur. Martin Hirsch, ancien président d’Emmaüs France qui sort d’ailleurs de Science Po et de l’ENA, se dit « submergé » par les candidatures. Philippe Lévêque, directeur général de Care France et ancien d’HEC, a dans son équipe un tiers de diplômés de grandes écoles de commerce. Ceux qui ont tenté cette aventure sont ravis : « Aujourd’hui j’aide les gens en difficulté, une vraie motivation. Je ne travaille plus pour renforcer la rentabilité d’un groupe. » Ces jeunes sont informés des problèmes du monde. Ils veulent agir pour réduire les inégalités et sont prêts à s’engager dans des parcours atypiques.

 Jaune et Turquoise 

Aujourd’hui, les individus ayant atteint le niveau JAUNE l’ont forcément fait au cours de leur âge adulte, dans des conditions de vie très particulières : il faut qu’ils aient rejeté ORANGE, puis qu’ils aient adhéré à VERT et l’aient expérimenté et rejeté à son tour, enfin qu’ils aient acquis les modes de pensée et de fonctionnement de JAUNE ! C’est relativement rare et lié à une histoire de vie particulière. Rien ne permet donc aujourd’hui d’imaginer quand et comment se mettra en place JAUNE dans le développement psychologique des individus lorsque ce valmème sera répandu et concernera une part significative de la société. 


La situation est ici la même que celle que nous avons décrite pour JAUNE, mais en pire. Pour qu’un individu atteigne TURQUOISE dans un monde qui est encore dominé par BLEU et ORANGE, il faut qu’il ait vécu et rejeté ORANGE, puis qu’il ait traversé une phase en VERT, avant de la quitter pour découvrir et expérimenter JAUNE, et enfin qu’il ait perçu les limites de ce dernier pour passer au suivant ! Avec de telles conditions, ce qui est étonnant c’est que Graves en ait rencontré six. 

(1) Les deux autres sont l’apparition du sourire à la vue d’un être humain vers deux mois (correspondant au début de la sortie de BEIGE), et l’anxiété et le repli en présence d’une personne inconnue vers huit mois (correspondant à POURPRE) 

(2) Une fois passé BLEU, l’éducation des enfants est plus faite par leurs pairs, l’école ou la société que par les parents eux-mêmes. 

Ressources 

Notre Vie sur la Spirale  Sonia Path. Blog Cercle Jaune Plus

Cercle Jaune Plus Blog de formation en Spirale Dynamique et laboratoire d'idées alternatives écrit par  Sonia Path 

Spiral Dynamics : Mastering values, leadership and change. Don Beck et Christopher Cowan


Dans Le Journal Intégral : Psychothérapie intégrative (1) et (2) - De la Chenille au Papillon

La Spirale Dynamique (1) - La SD (2) Évolution et Complexité - La SD (3) Un modèle évolutionnaire - La SD (4) Vers la Seconde Phase

La Spirale Dynamique à la première personne -

jeudi 27 octobre 2016

La Spirale Dynamique (4) Vers la Seconde Phase


Aller toujours plus avant dans l'élargissement de soi-même aux dimensions de l'infini. Raphaëlle Rérolle 


L’intérêt des modèles développementaux en sciences humaines est, entre autres, d'éclairer d'un jour nouveau la profondeur et la complexité de certains phénomènes sociaux et culturels. La compréhension des différents stades du développement humain et des visions du monde associées permet de décrypter les dynamiques à l'origine de nombreux phénomènes actuels comme le "choc des civilisations", le relativisme post-moderne, le succès des mouvements populistes, l'émergence de nouveaux paradigmes, l'évolution des religions ou la crise systémique du modèle occidental, par exemple.

Comprendre ces dynamiques ce n'est plus subir l'évolution du monde mais l'accompagner en y participant de manière créative dans des  sociétés de l'information en mutation constante et en complexité croissante. Les modèles développementaux tels que la Spirale Dynamique permettent de considérer hommes et sociétés comme des organismes vivants en évolution, animés pas des valeurs qualitatives, plutôt que des structures abstraites régies par des lois mécaniques comme le suppose le paradigme technocratique dominant... d'ores et déjà dépassé.

Nous proposons dans ce billet la troisième et dernière partie de l’entretien donné à l’automne 2002 par Don Beck, co-créateur du modèle de la Spirale Dynamique, au magazine américain What is Enlightenment ? En se référant au modèle de la Spirale Dynamique, Don Beck y évoque le narcissisme des baby-boomers identifié au « mauvais mème vert », il analyse la mutation actuelle des mentalités qui naît de la nécessité de s’adapter à un monde changeant à une vitesse exponentielle, il décrit le saut évolutif vers la seconde phase de la spirale dynamique annoncée ainsi par Clare Graves : " Les humains doivent se préparer à un saut important... Ce n'est pas simplement une transition vers un nouveau niveau d'existence mais le début d'une nouveau "mouvement" dans la symphonie de l'histoire humaine.

Ce billet est la suite des trois précédents qu'il faut avoir lus pour comprendre et intégrer celui-ci.

La Spirale de l'évolution. Une quête infinie vers le haut (4) Jessica Roemischer

Le " Mauvais Mème Vert " 


Wath Is Enlightenment ? : Docteur Beck, mon " centre de gravité " mémétique est certainement dans le VERT. Et je ne suis pas la seule : le mème VERT est une grande tendance de la culture occidentale d'aujourd'hui, et il est pour beaucoup, comme pour moi-même, le paradigme conceptuel et psychologique dominant. 

DB : Comme je l'ai dit, le VERT est une étape essentielle vers le JAUNE et la Seconde Phase, mais son coût est élevé : il absorbe plutôt qu'il ne contribue.

WIE : Pourquoi dites-vous que le VERT est coûteux ? 

DB : Parce qu'il en coûte de donner à tous sans demander d'autre contribution que de tendre la main. La plupart des nobles programmes de " Grande Société " n'ont pas fonctionné, et ceux qui ont essayé le socialisme dans leur version du code " vert " se sont aperçus que ce n'est pas la réponse non plus. 

WIE : Et que voulez-vous dire quand vous dites que le VERT " absorbe plutôt qu'il ne contribue " ? 

DB : Il utilise les ressources que l'ORANGE a construites, mais comme il méprise l'ORANGE, il tourne le dos à la croissance. De son point de vue, la croissance et la consommation sont mauvaises. Il veut utiliser les ressources déjà disponibles et les redistribuer de telle sorte que tout le monde puisse en profiter. Le VERT est un système merveilleux, mais, ironie de l'histoire, il suppose que tout le monde possède le même niveau d'opulence que lui.

WIE : Je reconnais certainement cela dans ma propre expérience : mon bon niveau de vie me permet d'être très satisfaite de moi et très égalitaire en même temps ! 

DB : Exact. Seules ces personnes qui ont réussi dans l'ORANGE qui ont un confortable compte en banque, qui ont quelque garantie de survie, qui n'ont pas le loup à la porte vont se mettre à penser VERT. Malheureusement, quand le VERT se met à lancer ces attaques contre les niveaux mémétiques BLEU et ORANGE, les bonnes sœurs qui vous tapent sur les doigts et les gros chats dans leurs suites présidentielles, c'est comme quelqu'un qui grimpe sur le toit de la maison puis jette l'échelle qui l'y avait mené. 

WIE : Quels sont les effets visibles de l'expression négative du mème VERT ? 

DB : Malheureusement, ce que fait cette version négative du VERT est de détruire la capacité des systèmes économiques et sociaux de l'ORANGE et du BLEU à réellement traiter les lacunes que le VERT a lui-même identifiées. Il détruit les structures économiques de l'ORANGE. Et il détruit aussi les systèmes autoritaires du BLEU, qui sont nécessaires pour contrôler le ROUGE, comme nous pouvons le voir trop clairement aujourd'hui dans l'exemple du Zimbabwe. Par conséquent, il devient contre-productif. Il fait empirer les choses. Il soulage le ROUGE de la responsabilité d'apprendre la discipline et de se donner un but dans le BLEU-ORANGE, car il aime les peuples indigènes, mais a tendance à leur attribuer une plus grande complexité en les voyant comme " nobles sauvages ". 

Avec la destruction des systèmes autoritaires et purificateurs du BLEU et de l'ORANGE, il y a déferlement du comportement ROUGE indiscipliné, égocentrique et impulsif dans la zone VERT, aussi bien en nous-même que dans nos sociétés. Et c'est ce mélange malsain de ROUGE et de VERT, dans lequel un narcissisme égocentrique fort se combine avec des discours pontifiants sur l'humanité et l'égalité, qui devient le terreau de ce que Ken Wilber et moi-même appelons le " Mauvais Mème Vert " ou " boomeritis ", ainsi appelé parce que la génération d'après-guerre (la génération du baby boom) a été la première à entrer dans le mème VERT en masse.

WIE : Le livre de Ken Wilber, Boomeritis, m'a certainement aidée à réaliser que j'étais, en effet, infectée par ce " virus " post-moderne ! 

DB : Vous voyez, toute l'idée du " Mauvais Mème Vert " repose sur une stratégie rhétorique. Ken et moi nous sommes demandés : comment décoiffer le VERT ? Comment le faire bouger ? Parce qu'une grande partie de ce mouvement n'est plus qu'un marais stagnant, à notre avis. Donc, nous nous sommes dits : inventons le Mauvais Mème Vert. Faisons-lui un peu honte. Tendons-lui un miroir et montrons-lui ce qu'il fait, avec l'espoir qu'il séparera le Mauvais Mème Vert du VERT légitime et sain. 

Bas les masques, donnons à voir à suffisamment de gens leur duplicité, leur superficialité, le côté complaisant et auto-satisfait de leurs propres systèmes de croyances sous leurs atours politiquement corrects, pour finalement faire passer la nouvelle qu'il existe quelque chose qui va plus loin. C'est une mesure drastique, une stratégie rhétorique pour afficher un symbole qui, nous l'espérons, aidera un certain nombre de gens à comprendre que ce qu'ils font revient en réalité à détruire cela même qu'ils désirent accomplir. 

WIE : Quelles sont les implications spirituelles et psychologiques du Mauvais Mème Vert

DB : Le VERT démarre par la quête de soi. " Je veux arriver à me connaître. Je veux me confronter à l'enfant caché en moi. Je veux faire la paix, je veux trouver la tranquillité. " Donc je vais à une séance d'entraînement à la sensibilité pour avoir un feed-back ; j'entre en moi-même, je vais au fond, pour examiner tout mon vécu et essayer de me débarrasser de la culpabilité. Le VERT déteste la culpabilité. Et il veut se confronter à la rage du point de vue de la victime, comme quelque chose qui lui est tombé dessus. Mais le VERT est un système relativiste. Et ce système de pensée comporte beaucoup de naïveté. " Tout le monde est bon ! C'est la société qui rend les gens mauvais. Il n'y a pas d'individu mauvais. Le mal n'existe pas. Tout cela est un mythe. Tout le monde va nous aimer. " Et bien, le 11 septembre a sonné les trompettes du réveil. Pour la première fois le VERT a commencé à voir le vilain visage du BLEU/ROUGE. Depuis ce jour-là, beaucoup plus de gens s'intéressent au travail que nous faisons. 

Les Conditions de Vie

WIE : Vous avez dit précédemment que de nouvelles intelligences, de nouveaux niveaux de mème se forment en réponse à nos Conditions de Vie. Personne ne peut nier que les Conditions de Vie auxquelles nous sommes actuellement confrontés en tant que communauté humaine globale sont plus dangereuses qu'elles ne l'ont jamais été dans l'histoire, et constituent de graves défis. Pourriez-vous parler de ces Conditions de Vie et indiquer le rôle qu'elles jouent dans notre prochaine transition évolutive ? 

DB : Ce qui est survenu à notre époque, pour le meilleur ou pour le pire, c'est que nous avons appris les codes de base et les principes de la vie elle-même. Nous sommes confrontés à des choix d'immense portée : transformer nos habitats naturels, croiser des gènes, utiliser la science de diverses façons pour modifier l'expérience humaine. Aucun de nous, je pense, n'a idée de ce que cela va engendrer. Nous sommes donc arrivés maintenant à cette position : nous agissons comme des dieux. Nous pouvons changer l'avenir, et nous n'avions jamais eu cette capacité auparavant en tant qu'espèce. Donc encore une fois, nous découvrons que, non par nos échecs mais par nos succès mêmes, nous sommes confrontés à des conditions extrêmement dangereuses. 

En outre, le pouvoir, sous la forme de l'armement nucléaire développé dans le système ORANGE, plus complexe que le code BLEU précédent et comportant donc l'influence stabilisatrice de ce dernier, est à présent sous le contrôle du mème ROUGE. Or celui-ci, dépourvu de l'influence du BLEU, dépourvu de discipline, du sens des responsabilités, n'a pas conscience du potentiel de destruction mutuelle qui a émergé au stade ORANGE en même temps que cette avancée technologique particulière. Le ROUGE a une vision à court terme du pouvoir, et ça, c'est un sacré problème. C'est bien cela, n'est-ce pas, qui constitue l'un des risques majeurs auxquels nous sommes confrontés en tant qu'espèce. 

Les Systèmes de Valeurs de la Spirale Dynamique

WIE : Ajoutons à cette pression le fait que la vie change à une vitesse accélérée. La citation que je vais vous lire, de l'inventeur et futuriste Ray Kurzweil, exprime le changement énorme que nous précipitons, nous en tant qu'humains, dans le même temps que nous essayons de nous y adapter

« Il y a des siècles, les gens ne pensaient pas du tout que le monde était en train de changer. Leurs grands-parents avaient eu les mêmes vies qu'eux, et ils s'attendaient à ce que leurs petits-enfants aient la même, et cette attente était largement confirmée... Ce qui n'était pas pleinement compris, c'est que la vitesse de changement va elle-même en s'accélérant, et que les vingt dernières années ne sont pas un bon guide pour les vingt prochaines années. Nous doublons la vitesse de changement de paradigme, le taux de progrès, chaque décennie. Nous verrons dans les deux prochaines décennies autant de progrès que ce que nous avons accompli pendant tout le 20e siècle, car nous avons accéléré à ce point-là. Le 20e siècle a représenté l'équivalent de vingt-cinq années de changement à sa vitesse actuelle ; et dans les prochaines vingt-cinq années nous accomplirons quatre fois les progrès constatés au 20e siècle. Et nous accomplirons 20 000 années de progrès au cours du 21e siècle, ce qui est presque mille fois plus en termes de changement technique que ce que nous avons connu au 20e siècle. » 

DB : Oh, voilà une citation redoutable. Mais cela suppose que nos systèmes génétiques biologiques contiennent la complexité de codes nécessaire pour soutenir cette quantité de changement aussi rapidement. Il se présente déjà quelques doutes dans l'esprit de ceux qui étudient notre système immunitaire quant à savoir si oui ou non nous avons la capacité de gérer la complexité qui nous est demandée, même physiquement. Donc cette citation suppose un organisme qui est capable d'assimiler cette quantité de changement. Je ne sais pas si c'est le cas. Je sais qu'aujourd'hui nous sommes sujets à des changements incroyables parce qu'il y a des milliards de gens qui, de mon point de vue, traversent différentes couches et niveaux de la spirale simultanément. Donc, plutôt que notre espèce ne progresse uniquement le long d'une ligne horizontale, il apparaît que de multiples changements se produisent de haut en bas de la spirale. Beaucoup progressent maintenant dans des zones que nous avons quittées il y a trois cent ans.

On peut aussi ajouter d'autres choses, comme l'impact du microprocesseur. En outre, à mesure que nous en apprenons davantage sur nous-mêmes avec les études de biologie moléculaire, nous dévoilons ledit mystère de notre génétique. Nous pouvons faire du clonage ; nous pouvons croiser des gènes mais qu'arrivera-t-il si nous faisons du gâchis ? Si nous relâchons des agents biogènes, ou des virus, qui attaqueraient toute vie à base de carbone ? Quand nous nous mettons à jouer avec les codes les plus profonds de notre biologie, personne ne peut prévoir ce que les battements d'ailes d'un petit papillon dans la Théorie du Chaos* produira au bout du compte. C'est pour cette raison que nous sommes soumis à un tel stress, ce qui veut dire aussi que nous devrions rechercher de nouvelles formes d'organisation, rassemblant bien plus d’individus et de groupes d’individus, car aucun individu ne sera capable d’emmaganiser toutes ces informations. 

* (" L'effet papillon " illustre l'essence de la Théorie du Chaos. C'est la notion selon laquelle le battement d'ailes d'un papillon crée une perturbation qui, amplifiée par le mouvement chaotique de l'atmosphère, peut modifier les structures climatiques à grande échelle, de telle sorte que le comportement à long terme devient impossible à prévoir.) 

Jacques Ferber

WIE : La biologiste évolutionniste Elisabet Sahtouris a dit que " le stress est la seule chose qui cause l'évolution. " Y a-t-il une relation entre les niveaux toujours croissants de stress que nous éprouvons dans nos Conditions de Vie actuelle et la capacité, pour un pourcentage significatif d'entre nous, d'évoluer plus haut dans la spirale ? 

DB : Et bien, l'évolution profite des crises. Elle profite des appels à l'éveil. Mais cela ne garantit pas pour autant qu'il y aura un mouvement vers le haut. Si, pour les gens, les Huns sont à la porte, littéralement, ou s'ils sont soudain menacés de perdre leur travail pour cause de ralentissement ou d'effondrement économique, l'énergie et la capacité de penser de façon plus complexe s'affaiblissent, de fait, pour laisser place à un ordre de priorité inférieur ou remontant à un stade antérieur. Donc, en plus d'une crise, il doit y avoir une certaine stabilité dans le système mémétique de base. Et il doit y avoir la capacité de créer de nouveaux systèmes conceptuels, parce que le seul fait d'être exposée à des problèmes peut faire régresser la société tout entière.

C'est exactement ce qui s'est produit au Zimbabwe qui était un lieu très richement doté. A présent c'est quasiment la famine pour des millions de gens là-bas. C'est pourquoi le stress en lui-même n'est pas la clé. Comme dirait le prix Nobel Ilya Prigogine, quand un système commence à se désagréger, on atteint une phase où se produit soit une poussée vers un système plus complexe soit un recul vers un système moins complexe. Ce changement prend place lors de cette phase critique, ce point de rupture. Si les crises de stress sont certainement nécessaires pour sortir d'un paradigme mémétique, cela ne garantit pas pour autant que nous produirons l'émergence qui est nécessaire. Jusqu'à présent, ce fut le cas. 

Le Saut vers la Seconde Phase 


WIE : Votre collègue, feu Clare Graves, a eu l'intuition prophétique d'une transition évolutive que nous serions appelés à faire. Il y a trente ans, il a dit : " Les humains doivent se préparer à un saut important... Ce n'est pas simplement une transition vers un nouveau niveau d'existence mais le début d'une nouveau "mouvement" dans la symphonie de l'histoire humaine. " Pouvez-vous parler de la transformation qui nous est demandée pour survivre à nos Conditions de Vie actuelles, et évoluer vers la Seconde Phase ? 

DB : A la fin des années 70, Graves a commencé à découvrir, dans ses recherches et par l'observation, des schémas de pensée qu'il ne pouvait pas expliquer. Il a observé chez certains sujets soumis à des tests une qualité et une complexité extraordinaires dans la prise de décision et dans d'autres aspects des facultés cognitives. Ces individus semblaient avoir un type d'esprit différent. Ils pouvaient trouver davantage de solutions plus rapidement. Ils ne semblaient pas motivés par le statut. Il y avait un abandon de la peur, ce qui est peut être le point le plus significatif. La peur semblait s'être évanouie. La prudence n'avait pas disparu, mais la peur oui. La sécurité tribale (VIOLET), le pouvoir brut (ROUGE), le salut pour l'éternité (BLEU), la réussite individuelle (ORANGE), et le besoin d'être accepté (VERT), ces aspects avaient tous perdu de l'importance. A la place, on notait une curiosité accrue quant au fait d'être simplement en vie dans un univers en expansion. 

WIE : L'abandon de la peur signifierait certainement un changement énorme dans la conscience humaine et dans les motivations qui modèlent notre existence humaine. Clare Graves a-t-il trouvé d'autres indices de l'imminence de cette transition évolutive ? 

DB : Je crois qu'il a eu rapidement la preuve que certains esprits devenaient conscients des problèmes auxquels nous faisons face aujourd'hui, bien avant que ces problèmes ne deviennent visibles au reste d'entre nous. Il me disait qu'à son sens un cerveau sur dix mille naissait avec des traits biologiques et des fréquences différentes. Et que ces individus ne se conforment pas aux normes de la société parce que leur esprit est déjà organisé pour un paradigme différent. Il est finalement arrivé à la conclusion que dans ce domaine quelque chose d'unique était en train de se produire, qui ne semblait pas être seulement une nouvelle étape faisant suite au niveau VERT. Cela semblait être une nouvelle catégorie. Les Conditions de Vie qui demanderaient cette nouvelle complexité de pensée, celle qu'il a observée il y a une trentaine d'années, sont finalement apparues sur le devant de la scène. Mais il a fait ces constats bien avant le microprocesseur, avant la fin de la guerre froide, et avant la découverte de l'ADN et de la biologie moléculaire. 

Ainsi Graves a senti qu'un changement de nature profonde était en train d'avoir lieu, un changement qui se situait au-delà de la somme combinée des six premiers codes mémétiques. Bien sûr, tout cela était une théorie. Mais quand on regarde la complexité extraordinaire à laquelle nous faisons face, cette théorie semble gagner de plus en plus en crédibilité. Car maintenant nous pouvons voir la planète depuis la lune, nous avons ces merveilleux instruments d'analyse et ces satellites qui peuvent même sonder sous les surfaces, et, pour la première fois, nous pouvons commencer à comprendre la planète elle-même comme un écosystème global, d'une façon qui n'était pas possible auparavant. 

En outre, le monde actuel se trouve agité en tous sens par l'apparition en même temps d'expressions culturelles de tous les mèmes : tribus ethniques, seigneurs de guerre égocentriques, les " ismes " dangereux, supposés rédempteurs, toute une gamme d'opportunistes et de matérialistes en essor, et une multitude de structures postmodernes égalitaristes dans les domaines politiques, religieux ou professionnels. On ne sait plus où donner de la tête. Et que faisons-nous ? 

Jacques Ferber

WIE : Exact c'est la grande question. Comment le saut vers le second étage va-t-il répondre à cette question ? 

DB : A ce stade, on a jaugé tous les vieux systèmes mémétiques et on les a tous trouvés défaillants. Alors que la pleine manifestation du mème JAUNE, le premier niveau de la Seconde Phase, se trouve des années dans le futur, gardez à l'esprit que la texture et la capacité finale de ce niveau mémétique suivant doit s'ajuster à, et/ou dépasser, la complexité des Conditions de Vie à laquelle il est confronté. Il doit percevoir le tableau général et l'interconnexion de tout. Ainsi le JAUNE aura une perspective verticale rehaussée, avec la capacité de transcender et d'inclure, tout en les valorisant, les niveaux d'existence qui l'ont précédé, mais aussi d'anticiper ce qui va suivre. 

Je crois que le huitième code organisateur ou mème, le TURQUOISE, émergera en conjonction avec le septième, le JAUNE. On pourrait voir le JAUNE comme " un cerveau gauche avec des sentiments " et le TURQUOISE comme " un cerveau droit avec des données. " Le TURQUOISE se focalisera sur les vagues les plus amples, sur les grands courants d'énergie, et agira au nom de la Force de Vie elle-même, dans ses nombreuses manifestations et diverses formes de vie sur la planète. La seconde phase, à travers des structures, combinera les éléments du JAUNE et du TURQUOISE pour rechercher la qualité et la profondeur de pensée aptes à régler des problèmes complexes. Et avec tout ça, il y a la reconnaissance que la spirale entière elle-même est spirituelle, et que nous nous trouvons sur cette échelle montante de l'émergence humaine. C'est cela, la spiritualité. 

Mais puisque les mèmes ne sont pas des types d'individu, mais des formes d'intelligence adaptative chez les individus, le JAUNE et le TURQUOISE existent rarement pleinement chez nos contemporains. Différentes personnes en possèdent différents fragments, ou composants, ou mêmes versions, et cela rend encore plus nécessaire la formation de ce que j'appellerais des " syndicats de cerveau créatif ", produisant par interactions et dialogues des plongées plus profondes dans la connaissance. Donc cela doit donner lieu, pour la première fois, à des discussions vraiment sérieuses, au lieu de ces conférences isolées où chacun expose son petit topo personnel. Cette émergence va appeler des échanges de vues en profondeur. Et savoir si, encore une fois dans leur histoire, les humains seront capables de s'élever à la hauteur de l'occasion est la question existentielle du moment. 

Ressources


On trouvera des références bibliographiques et netographiques concernant la Spirale Dynamique dans la rubrique Ressources des trois précédents billets ainsi que de nombreuses autres dans le billet intitulé : Une Spirale Dynamique aux couleurs de l’évolution. On pourra aussi se référer aux billets classés sous le libellé Spirale Dynamique dans le Journal Intégral.

jeudi 13 octobre 2016

La Spirale Dynamique (3) Un Modèle Evolutionnaire


Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur. Winston Churchill 



L'évolution de la science depuis un siècle a permis une série de datations précises concernant la terre et l'univers, la vie et l’humanité. C'est ainsi que nous voyons émerger aujourd’hui un Grand Récit : celui d’une histoire universelle datant de 15 milliards d’années dont les principales étapes sont ainsi décrites par le philosophe des sciences Michel Serres : « le Big Bang, la formation de la Terre par accrétion il y a 4 milliards d’années, l’arrivée de la vie, c’est-à-dire des molécules qui se répliquent il y a 3,8 milliards d’années, puis l’arrivée des espèces, l’évolution, l’arrivée des humains. »

Pour Michel Serres, ce Grand Récit modifie profondément l'imaginaire et les représentations des nouvelles générations incarnées par une  Petite Poucette  habile à écrire et à envoyer des sms avec son pouce : « Petite Poucette va avoir dans le dos un passé que n’avait pas ses prédécesseurs. Ses prédécesseurs avaient un passé historique derrière eux (8 à 10 mille ans). Petite Poucette a 15 milliards d’années : elle a changé de Monde. Elle a changé de temps. Elle a changé de durée. Elle a changé d’Histoire. Il y a là un changement de culture considérable. » 

Ce changement de culture correspond en fait à un véritable changement de paradigme qui passe par l’émergence de nouveaux modèles décrivant la trajectoire de l’humanité à travers le temps. Dans cette nouvelle vision du monde, l’être humain n’est plus considéré dans la perspective "moderne" d'une entité abstraite - anhistorique et acosmique - cherchant à dominer un environnement qui lui est extérieur mais dans la perspective "cosmoderne" d'une entité dynamique participant à son milieu d'évolution. La dynamique évolutionnaire qui anime l'être humain se manifeste ainsi à travers les diverses étapes d'un développement correspondant à une montée en complexité de la conscience dans le temps. 

Crée par Don Beck et Christopher Cowan, la Spirale Dynamique est un des modèles développementaux les plus connus. Dans ce billet nous vous proposons la suite de l’entretien donné par Don Beck à l’automne 2002 au magazine américain What is Enlightenment ? où il décrit les différentes visions du monde ou « mèmes » à travers lesquelles passe l’humanité au cours de son évolution. Ce billet est la suite des deux précédents qu'il faut avoir lu pour comprendre et intégrer celui-ci. 

La Spirale de l’évolution. Une quête infinie vers le haut (3) Jessica Roemischer 

Le Même Beige 


Wath is EnlightenNext ? : Votre modèle de dynamique en spirale figure notre mouvement évolutif en commençant il y a 100 000 ans avec l'apparition du premier " niveau d'existence ", le mème BEIGE. A quoi correspond ce premier stade du développement humain ? 

Don Beck : Le BEIGE, dans notre modèle, est un état d'existence pour ainsi dire automatique, induit par les besoins physiologiques impérieux qui actionnent le dispositif primaire de survie avec lequel nous sommes nés. Dans sa forme originelle, si on remonte à 100.000 ans, le niveau d'existence BEIGE a été la première étape qui a fait de nous des humains. Il s'agit d'humains luttant simplement pour leur survie dans des environnements où se trouvent d'autres animaux. Néanmoins, nous sommes plus sophistiqués et semblons avoir plus de talents conceptuels pour nous réunir en clans protecteurs afin de préserver ce que nous avons et nous protéger des prédateurs. Le père, dans le clan de survie, mange en premier, parce que si le plus fort meurt, la famille n'a plus d'espoir. Ainsi, la clé du BEIGE est la survie par l'utilisation d'une intelligence instinctive, avec un système sensoriel plus affûté qui nous permet de mieux voir et de mieux entendre - nous pouvons ressentir des choses avec la racine de nos cheveux dans la nuque. Le simple fait de rester en vie est ce qui compte le plus. 

WIE : Reste t-il des exemples de BEIGE de nos jours ? 

DB : Le seul vrai BEIGE qui existe encore aujourd'hui dans sa condition primitive est caché en Indonésie et dans certaines parties d'Afrique. Nous avons étudié les aborigènes pendant quelque temps : il est tout à fait clair qu'ils ont la troublante capacité de retrouver de l'eau enfouie, ou des œufs d'autruche. Ils peuvent aussi sentir les changements de temps. Donc, " primitif " ne veut pas dire pour nous " primitif-et-imbécile ", parce qu'il pourrait bien y avoir jusqu'à seize sortes de sens, y compris la capacité de voir à grande distance, une multiplicité de sens activés à ce niveau d'existence. Mais aujourd'hui, la plupart de ces sens sont atrophiés, submergés par nos systèmes conceptuels plus complexes. 

 WIE : Est-ce que les conditions de vie forcent parfois les gens à exister au niveau BEIGE, même s'ils ne sont pas réellement primitifs ni ne sont représentatifs de la forme " primaire " de ce mème ? 

DB : Oh, on peut trouver des traces de BEIGE chez les gens qui vivent dans la rue et sont avant tout des chasseurs-cueilleurs, qui mangent ce qu'ils dégotent sur leur chemin. On peut certainement en voir l'exemple dans les horribles conditions d'extrême pauvreté de Somalie ou d’Éthiopie, où l'existence se réduit au geste de la main à la bouche. C'est aussi évident chez les nouveaux-nés, qui mangent quand ils ont faim. Et puis un certain nombre de gens, quand ils sont exposés à une catastrophe, peuvent régresser jusqu'au BEIGE. Le sens de priorités plus hautes disparaît brusquement quand on se trouve pris dans une tragédie personnelle, dans des situations de souffrance ou de privation extrême. Il se crée une sorte de vide, certainement induit par la peur, parce que les limites et les attentes se dissolvent soudain et que l'on se retrouve seul sur ses pas, livré à ses propres moyens. C'est ce sentiment que nous avons quand nous avons à faire quelque chose d'entièrement différent, quelque chose que nous n'avons jamais fait auparavant et que nous ne sommes même pas sûrs de pouvoir faire. Je pense qu'après le 11 septembre 2001 nous avons vu des gens rentrer temporairement dans le BEIGE parce que la crise les a mis dans une condition psychologique différente. 

Le Mème Violet 


WIE : Le second niveau ascendant de la spirale est le VIOLET. Quels développements évolutifs caractérisent le passage de l'existence primitive du BEIGE au niveau d'existence suivant, le mème VIOLET ? 

DB : Le VIOLET est animiste, tribal et mystique. Dans le monde du VIOLET, nous trouvons les premiers signes de communauté humaine, le sentiment d'une parenté d'esprit : " Je suis quelqu'un parce que j'appartiens à un certain clan ou à une certaine tribu. " Durant la période glacière, le monde est devenu surpeuplé. Il y avait plus d'humains par kilomètre carré que jamais auparavant. Dans le système BEIGE, des clans ont commencé à se heurter à d'autres clans, avec un début de compétition pour investir les niches écologiques. Soudain, un clan approximativement structuré se consolide en une tribu mettons, quatre à cinq cents individus de sorte qu'il peut désormais survivre dans une situation de compétition avec d'autres clans. 

Donc, l'un des changements de Conditions de Vie menant au passage du BEIGE au VIOLET concernait la territorialité et l'accès aux ressources. Au même moment, une mutation est intervenue pour éveiller dans le cerveau la première véritable capacité d'associer la cause et l'effet. Ce furent les premières notions de métaphysique. Dans l'esprit BEIGE, les événements semblent être dispersés, chacun isolé, sans grand caractère prévisible. Mais, par exemple en Afrique, si la lune est pleine et qu'une vache meurt, l'esprit VIOLET fait la corrélation entre les deux événements, l'un devenant la cause de l'autre. Ainsi, l'émergence du système métaphysique, en même temps que la capacité de travailler plus solidement en équipe, s'est produite lors de la transition de l'Individu des premiers âges (BEIGE) vers l'Individu Mystique (VIOLET), émergence précipitée par les changements de Conditions de Vie intervenus lors de l'ère glacière, il y a environ cinquante mille ans. 

WIE : Il semble que l'émergence de la capacité de s'unir et travailler ensemble augmente littéralement nos chances de survie. 

DB : Vous avez parfaitement raison. Littéralement. Et dans la mesure où ces étapes d'existence, ou niveaux de mème, représentent des systèmes bio-psycho-sociaux, ils indiquent l'émergence évolutive de capacités et d'aptitudes biologiques et physiques. Par exemple, nous savons que le niveau d'ocytocine, hormone biochimique du cerveau dont les bienfaits pour la santé sont divers, est plus élevé quand les humains mangent en groupe. Ainsi, manger ensemble, rompre le pain ensemble, les fêtes de toutes sortes, tout cela élève le niveau d'ocytocine dans le cerveau et améliore la survie. Autre chose s'est développé à cette époque, c'est le processus chimique interne au cerveau, quel que soit ce mécanisme, qui permet à une personne d'entendre intérieurement des voix, les voix des esprits. Le mème VIOLET est fortement corrélé aux tendances dites de cerveau droit telles que l'intuition aiguë, l'attachement émotif aux lieux et aux choses, et un sens mystique des rapports de cause à effet. J'ai moi-même un sens VIOLET bien développé, ayant passé tellement de temps avec les Zoulous dans des lieux sacrés. 

Le Mème Rouge 


WIE : Avec ses tribus et ses rituels, le mème VIOLET semble avoir constitué un saut significatif par rapport à l'existence primitive du BEIGE… Comment le prochain niveau de mème de la spirale, le ROUGE, émerge-t-il du VIOLET, et quelles sont les caractéristiques qui le définissent ? 

DB : Dans la zone ROUGE, nous avons les débuts du moi brut, égocentrique. Je suis quelqu'un. Ce qui a commencé à causer, il y a environ dix mille ans, les changements de Conditions de Vie conduisant au ROUGE ne furent pas des échecs, mais plutôt des succès. Dans le VIOLET, nous avons fort bien réussi. Nous avons trouvé de la nourriture, nous avons stabilisé notre mode de vie, nous avons conquis ce que nous pensions être les dragons de notre vie. Tout était lisse, ennuyeux. Beaucoup de jeunes sont devenus mécontents. Ils ont vu que quelque chose de leur essence, plutôt que d'être protégé, était en train d'être contenu, limité. C'est alors que le ROUGE progresse à grands pas. Maintenant nous avons des individus élitaires qui commencent à s'extraire de l'élément unifiant du VIOLET, devenu dépassé. Ainsi, ce que le VIOLET a produit, par ses succès, était le besoin d'individus forts accédant au pouvoir, qui dominent, par exemple dans un environnement militaire où l'on n’a pas le temps de voter s'il faut ou non " prendre la colline ". Ce qui commence à se libérer est l'affirmation du moi brut le renégat, l'hérétique, le barbare, le vas-y-seul, le moi puissant, l'hédoniste.

WIE : Il est plus difficile de voir les attributs positifs du mème ROUGE. Le VIOLET m'attire franchement plus, avec cette mise en avant de l'union humaine et du sens de la métaphysique. 

DB : Il y a à la fois des expressions positives et négatives dans tous les mèmes, y compris le ROUGE. Dans le ROUGE, nous voyons des taux de crimes élevés, nous voyons toutes sortes de rage et de rébellion, mais nous pouvons aussi voir de merveilleux élans de créativité, des actes héroïques, la capacité de briser la tradition et de frayer de nouveaux chemins. Et la rébellion, l'impulsivité de mode ROUGE ne pouvaient se manifester que parce que le VIOLET, à travers l'union, avait stabilisé les choses. Et puis le ROUGE était en rébellion contre les rituels et les sacrifices imposés à la jeunesse par le système VIOLET les rites douloureux de passage, par exemple. C'est pourquoi le ROUGE succède au VIOLET, et pourquoi le VIOLET dispose la scène du ROUGE. 

C'est très important - je veux que vous voyiez les interconnections.  Les mèmes ne sont pas des entités qui flottent dans le vide. Le ROUGE n'est pas meilleur que le VIOLET. C'est différent. Donc vous devez vous demander, avant tout : quelles sont les Conditions de Vie ? Si les Conditions de Vie vous demandent d'être fort et de vous affirmer, ou de combattre pour sortir d'une horrible situation, alors le mème ROUGE est la voie à suivre. Le ROUGE n'est pas une aberration, mais une partie normale du répertoire des mèmes humains. Cette perspective est fondamentale dans la dynamique en spirale : vous acceptez que les mèmes ne représentent pas une hiérarchie de "mieux", mais plutôt que chacun peut s'exprimer de manière positive ou négative, et que toute la spirale, avec son assortiment de codes de type mème, existe à l'intérieur d'une seule personne, prête à être invoquée en réponse aux sollicitations de ses fluctuantes Conditions de Vie. 

Le Mème Bleu 


WIE : Et maintenant, le quatrième niveau de mème de la spirale. Pourriez-vous commencer par parler des problèmes de Conditions de Vie produites par l'individualisme et l'égocentrisme du ROUGE, qui finalement ont nécessité une transition vers le niveau suivant, le BLEU ? 

DB : Dans le BLEU, il y a la recherche d'un but transcendant, une reconnaissance de l'importance de l'ordre et du sens, d'un univers contrôlé par un pouvoir unique et supérieur. La société ne peut plus fonctionner avec la présence constante du ROUGE, avec ses entités de type guerrier, gangs ou seigneurs de guerre ; ainsi nous devons grandir pour résoudre les problèmes créés par le succès du ROUGE. Ici, pour la première fois, naît la capacité de ressentir la culpabilité (le ROUGE se sent honteux mais pas coupable). Dans le système BLEU, les individus acceptent avec joie l'autoritarisme et le sacrifice de soi pour le bien commun. Quand le BLEU commence à se développer, il doit prendre en main le ROUGE. C'est pourquoi dans l'Ancien Testament on trouve des mesures punitives telles que " œil pour œil et dent pour dent ". S'il existe un composant ROUGE fort, alors on a, dans les systèmes religieux et légaux, une forme punitive très accentuée de BLEU. Ceci est conçu pour traiter la menace du ROUGE, et aussi longtemps que la menace ROUGE est présente, l'expression punitive du BLEU continuera d'exister. 

Mais dès que le BLEU a moins à contenir la violence du ROUGE, il continue son cycle de vie en s'orientant vers une version plus saine de lui-même, prenant la forme de systèmes plus institutionnalisés, dans lesquels prévalent rigueur, discipline, responsabilité, stabilité, persévérance et ordre. Ce qui semble également se produire dans le cerveau est une meilleure capacité d'abstraction, et cette faculté d'abstraction est associée à une cause, une " cause célèbre ", un " isme " par exemple le Chemin Octuple du bouddhisme, ou l'idée de l'islam, qui sont tous les deux des abstractions. Donc encore une fois, nous sommes dans une zone métaphysique, mais cette fois les esprits VIOLET sont organisés en " notre Dieu est une forteresse puissante... ". Et donc nous avons la naissance du monothéisme, du Zoroastrisme et de tous les " ismes ", qui ont commencé soudain à émerger il y a environ cinq mille ans. Et bien qu'ils aient eu des contenus différents, leurs modes de pensée étaient tous identiques. 

WIE : Je n'avais jamais envisagé les religions du monde sous cet angle, à savoir qu'en dépit de leurs différences de " contenu ", elles sont l'expression du même stade évolutif de développement. 

DB : Oui, parce que ces codes de mème sont comme des empreintes, ou comme des aimants. Le code de mème que nous désignons par BLEU rencontre un but transcendant. Quel est ce but transcendant ? Cela peut être le bouddhisme, le judaïsme ou l'islam. Le code de ce mème s'est attaché à de telles expressions religieuses car elles lui fournissent un moyen de s'exprimer. Par conséquent nous pouvons avoir des guerres sacrées entre deux " ismes " qui, tous deux, relèvent du code BLEU. Car il y a une différence entre les manifestations superficielles d'un système de valeurs de base - le mème régi par un code - et ce système de base lui-même

Le Mème Orange 


WIE : Comment le BLEU absolutiste, discipliné et institutionnel, a-t-il engendré le mème ORANGE, le cinquième niveau du modèle en spirale ? 

DB : L'ORANGE, dans notre modèle, est associé à l'avancement, à l'amélioration et au progrès. Là encore, le thème précédent, ici le BLEU, a été poussé jusqu'à ses limites. On en tire le maximum de réussite ; et ensuite, qu'arrive-t-il ? L'individu en nous s'agite. " Mais je suis un individu. Je veux affirmer mon autonomie personnelle ". Le BLEU dit " Non, tu dois rester dans le rang et te conformer aux ordres du système. Ne veux-tu pas aller au paradis ? Ne veux-tu pas avoir une bonne retraite ? " Et l'ORANGE répond : " Oui, mais je pense que je peux produire le paradis sur terre. Je pense que je peux augmenter la part du gâteau. " C'est ainsi que nous avons eu le Siècle des Lumières, qui était essentiellement l'émancipation de l'esprit individuel par rapport à des forces devenues très restrictives. 

Quand le système BLEU est apparu, il était pertinent et nécessaire. Mais l'individualisation ORANGE a commencé à se manifester il y a environ trois cents ans, lorsque les chefs consacrés sont devenus trop punitifs, et aussi discrédités parce qu'ils ne réussissaient pas à protéger les gens des épidémies. C'est ainsi qu'est née, Dieu merci, la méthode scientifique. On a vu également grandir la foi dans l'optimisme, la mobilité, la croyance que nous sommes de fait capables de façonner notre avenir, que nous sommes les administrateurs de l'univers et pouvons par conséquent le dominer. Nous pouvons nous créer une bonne vie à notre profit. 

Et à nouveau, certaines choses fascinantes se sont produites pour la première fois, semble-t-il, et ceci dans les cerveaux européens des années 1700 : le sens mathématique, le sens du rythme, le sens linéaire qui ont rendu possible l'écriture de la musique, la quantification et la mesure. Ces capacités classiques du cerveau gauche se sont développées magistralement dans les cerveaux occidentaux à partir du système ORANGE. Ce grand mouvement merveilleux est qualifié à l'envie d'" occidental ", mais c'est réellement ce que c'est. 

WIE : Il est rafraîchissant de vous entendre parler de l'ORANGE en ces termes, parce que j'étais en train de penser aux nombreux effets négatifs de ce mème particulier, notamment les ravages écologique auxquels l'industrialisation ORANGE a conduit. 

DB : C'est pourquoi nous devons regarder trois choses : les Conditions de Vie, le code/mème lui-même et la façon dont ce code s'exprime dans un certain contexte. Si nous n'aimons pas le capitalisme ou le consumérisme, qui sont des expressions du code/mème ORANGE, il faut voir que ces expressions ne sont pas le code " Orange " en lui-même, qui est la capacité de fabriquer les choses, d'améliorer les choses. La créativité et la capacité technique inhérentes à ce même code ORANGE peuvent à présent servir à nettoyer l'environnement. C'est pourquoi nous ne pouvons nous permettre de minimiser aucun de ces systèmes mémétiques. Nous pouvons remettre en question l'une de ses manifestations, mais sans le système de pensée ORANGE, nous ne pourrions pas résoudre les problèmes médicaux, nous ne pourrions pas imaginer comment purifier l'eau ou l'air, et nous régresserions dans les mythes et le mysticisme du BLEU. Je pense que personne ne souhaite que cela arrive. 

Le Mème VERT 


WIE : Le mème VERT est le niveau final de la première phase de la spirale. Pouvez-vous parler du mème VERT, comment il a émergé de l'ORANGE, et indiquer le rôle qu'il joue dans l'émergence humaine vers le haut de la spirale ? 

DB : A son mieux, le VERT est communautaire, égalitaire et consensuel. Sans l'ORANGE nous n'aurions pas eu le VERT, parce que dans l'ORANGE l'être intérieur était court-circuité et ignoré. Notre science nous a engourdis, laissés sans cœur ni âme, nantis des seules manifestations extérieures de la réussite. La " bonne vie " était mesurée seulement en termes matériels. Nous découvrons que nous sommes devenus séparés de nous-mêmes, aussi bien que des autres. Donc le VERT, ce code mémétique assez récent, a commencé à émerger il y a environ cent cinquante ans, des âges de l'Industrie, de la Technologie, de l'Abondance et des Lumières, pour déclarer que dans chacune de ces entreprises, l'être humain de base a été négligé. Le point focal se déplace de l'accomplissement personnel vers des buts et des objectifs communautaires et de groupe pour le VERT, nous sommes tous une seule famille humaine. 

Le VERT commence par faire la paix en nous-même, puis prend de l'ampleur en portant l'attention sur les dissonances et les conflits de notre société. Il veut instaurer la paix là aussi, en prenant en considération les fossés économiques et les injustices créés par l'ORANGE, mais également par le BLEU et le ROUGE, pour apporter la paix et la fraternité permettant le partage égalitaire. On s'attaque à la rigidité des rôles masculin/féminin, on ouvre les plafonds en posant des verrières, on met en œuvre des programmes de soutien, on tend à effacer les distinctions de classe sociale. La spiritualité est de retour grâce à une approche unitaire dépassant les confessions particulières et le sectarisme. 

WIE : Et puisque le mème VERT est le dernier niveau de la " première phase ", il doit nous préparer à faire la transition vers les niveaux " Être " de la seconde phase de la spirale. 

DB : Oui, car ce que le VERT a accompli, dans un sens très positif, est l'épuration de la spirale, en proclamant l'égalité de toutes les différentes expériences de vie. Il affaiblit le contrôle du BLEU et de l'ORANGE, permettant aux populations indigènes du VIOLET ou du ROUGE d'avoir leur place au soleil et leur temps d'antenne sur CNN. Il œuvre, vous voyez, à la découverte de l'égalité, la ressemblance et la sensibilité. Et il agit ainsi pour une très bonne raison : car sans le VERT, nous ne pourrions pas atteindre le JAUNE ni la Deuxième Phase. 

Suite et fin de cet entretien avec Don Beck dans le prochain billet....

Ressources


Le Grand Récit  Michel Serres France Culture

Dans Le Journal Intégral : Charlie et la Spirale (1) et (2La Spirale Dynamique à la première personne

On trouvera des références bibliographiques et netographiques concernant la Spirale Dynamique dans la rubrique Ressources des deux précédents billets ainsi que de nombreuses autres dans le billet intitulé : Une spirale Dynamique aux couleurs de l’évolution. On pourra aussi se référer aux billets classés sous le libellé Spirale Dynamique dans le Journal Intégral.