mardi 15 mai 2018

De quoi la ZAD est-elle le nom ?


Ils ont essayé de nous enterrer. Ils ne savaient pas que nous étions des graines. Proverbe Mexicain


Dans notre dernier billet intitulé Vers une Synthèse Évolutionnaire nous évoquions le saut évolutif nécessaire pour résoudre une crise systémique qui pourrait conduire à l’effondrement de notre civilisation comme à la régression brutale de l’humanité. Nous définissions ce saut évolutif comme celui d’une véritable métamorphose de l’économie en écosophie. A travers certains évènements l’actualité vient illustrer concrètement la pertinence d’une théorie : c’est ainsi que la ZAD de Notre Dame des Landes est depuis quelques années le théâtre d’un affrontement entre ces deux visions du monde qui sont celles de l’économie, d’une part, et de l’écosophie d’autre part. Si la ZAD est un signe des temps c'est qu'elle donne à voir, de manière spectaculaire, les forces qui opèrent de manière conflictuelle dans une conscience collective en évolution.

Le 9 Avril, 2.000 gendarmes ont envahis violemment la ZAD pour détruire des habitats et déloger des habitants. Depuis cette date plus de 11.000 grenades ont déjà été tirées par les gendarmes mobiles. Résultat : on recense aujourd’hui près de 272 blessés parmi les zadistes et 77 blessés parmi les gendarmes. Dans ce billet nous ne reviendrons ni sur la chronique de ces évènements, ni sur les différentes analyses politiques et conjoncturelles qui mettent ceux-ci en perspective : de nombreux articles nous informent à ce sujet et des sites y sont consacrés. Nous chercherons simplement à décrypter, derrière l’écume des évènements, les véritables enjeux de civilisation qui sont ceux d’un affrontement spectaculaire entre deux visions du monde. 

En ce sens, nous donnerons la parole à de grands témoins – Raoul Vaneigem, Naomi Klein, Vananda Shiva, Isabelle Stengers, Alain Damasio, François Cusset – qui ont réagi à cette violence d’état pour en déconstruire les mécanismes et pour expliquer en quoi la ZAD de Notre Dame des Landes représente un laboratoire où s’ébauchent de nouvelles formes de vie, de sensibilité et de pensée au sein de communautés post-capitalistes qui pourraient devenir les vecteurs d'un véritable saut qualitatif. Ce faisant, nous essaierons d’apporter des éléments de réponses à la question que beaucoup se posent : "De quoi la ZAD est-elle le nom ?" »

De l’Économie à l’Écosophie 

La rationalité économique est fondée sur un impératif de gestion quantitative incapable de prendre en compte la dimension qualitative de la vie humaine et des relations qui la lie à son milieu. C’est ainsi qu’elle transforme de manière abstraite un milieu de vie en un environnement dont il faut exploiter techniquement les ressources naturelles et technocratiquement les ressources humaines. En détruisant les liens sociaux, culturels, écosystémiques qui unissent les hommes entre eux et ceux-ci à leur écosystème naturel, cette rationalité purement instrumentale et utilitaire tend à l’uniformisation des mentalités et des modes de vie, des subjectivités comme des comportements. 

En réaction à cette abstraction déshumanisante et destructrice, émerge une autre vision du monde fondée sur la relation organique et sensible entre l’homme et son milieu d’évolution qui à la fois social et naturel, culturel et cosmique. Cette vision "écosophique" s’exprime dans la ZAD à travers des formes de vie conviviales, écologiques, communautaires. 


Dans un billet intitulé Ne Travaillez Jamais, nous évoquions l'évolution des mentalités décrite par Michel Mafessoli, sociologue de la post-modernité : « Aujourd’hui, la valeur travail, la foi dans un progrès matériel et technique infini, la croyance en la démocratie représentative qui ont permis la cohésion de la population et des élites ne font plus sens. Il est donc urgent de repérer les valeurs post-modernes en train d’émerger… Une époque fondée sur le triptyque : "Individualisme, Rationalisme, Valeur travail" cède la place à un monde fondé plutôt sur un autre triptyque : "Tribalisme, Raison sensible, Créativité". » (Les nouveaux bien-pensants

Une telle évolution est évoquée par la citation de Raoul Vaneigem mise en exergue dans notre dernier billet : "Nous sommes au cœur d'une mutation où s'annonce un renversement de perspective". Depuis le fameux Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, l’œuvre du penseur situationniste auquel nous avons consacré plusieurs billets (voir Ressources), exprime de manière à la fois lyrique et radicale, l’insurrection de la vie contre le fétichisme de l’abstraction. Dans Nous qui désirons sans fin, Raoul Vaneigem écrivait ceci : "Nous sommes dans le monde et en nous-mêmes au croisement de deux civilisations. L’une achève de se ruiner en stérilisant l’univers sous son ombre glacée, l’autre découvre aux premières lueurs d’une vie qui renaît l’homme nouveau, sensible, vivant et créateur, frêle rameau d’une évolution où l’homme économique n’est plus désormais qu’une branche morte."

Les slogans situationnistes imaginés par Guy Debord, Raoul Vaneigem et quelques autres furent au cœur du mouvement de Mai 68 dont nous fêtons ces temps-ci en grande pompe le cinquantième anniversaire pour mieux en désamorcer la charge subversive. Il faut être aveugle pour ne pas voir que la ZAD de Notre Dame des Landes s’inscrit dans la continuité d’une insurrection des consciences qui, aujourd’hui comme hier, met l’imagination au pouvoir en décolonisant nos imaginaires de l’économisme dominant. Ce processus de décolonisation vise à libérer les consciences de l'emprise du l'individualisme libéral et du fétichisme de la marchandise pour expérimenter de manière concrète et collective des modes de vie où le sens du commun se conjugue à cette sagesse du vivant qu'est l'écosophie. Il ne s'agit donc pas de commémorer Mai 68, comme le fait de manière morbide le parti médiatique, mais d'actualiser ici et maintenant son énergie subversive et créatrice en inventant de nouvelles formes de vie comme le font, de manière courageuse, les habitants de la ZAD.

Le Parti Pris de la Vie

Raoul Vaneigem
C’est donc tout sauf un hasard si, dans la continuité de son œuvre comme de son engagement, Raoul Vaneigem a rédigé un texte où il réagit à la destruction partielle de la ZAD en analysant les enjeux de civilisation dont cet événement est l'expression : « Ce qui se passe à Notre Dame des Landes illustre un conflit qui concerne le monde entier. Il met aux prises, d’une part, les puissances financières résolues à transformer en marchandise les ressources du vivant et de la nature et, d’autre part, la volonté de vivre qui anime des millions d’êtres dont l’existence est précarisée de plus en plus par le totalitarisme du profit. Là où l’État et les multinationales qui le commanditent avaient juré d’imposer leurs nuisances, au mépris des populations et de leur environnement, ils se sont heurtés à une résistance dont l’obstination, dans le cas de N.D des Landes, a fait plier le pouvoir.

La résistance n’a pas seulement démontré que l’État, "le plus froid des monstres froids", n’était pas invincible – comme le croit, en sa raideur de cadavre, le technocrate qui le représente – elle a fait apparaître qu’une vie nouvelle était possible, à l’encontre de tant d’existences étriquées par l’aliénation du travail et les calculs de rentabilité. Une société expérimentant les richesses de la solidarité, de l’imagination, de la créativité, de l’agriculture renaturée, une société en voie d’autosuffisance, qui a bâti boulangerie, brasserie, centre de maraîchage, bergerie, fromagerie. Qui a bâti surtout la joie de prendre en assemblées autogérées des décisions propres à améliorer le sort de chacun. C’est une expérience, c’est un tâtonnement, avec des erreurs et ses corrections. C’est un lieu de vie. 

Que reste-t-il de sentiment humain chez ceux qui envoient flics et bulldozer pour le détruire, pour l’écraser ? Quelle menace la Terre libre de N.D des Landes fait-elle planer sur l’État ? Aucune si ce n’est pour quelques rouages politiques que fait tourner la roue des grandes fortunes. La vraie menace est celle qu’une société véritablement humaine fait peser sur la société dominante, éminemment dominée par la dictature de l’argent, par la cupidité, le culte de la marchandise et la servitude volontaire. C’est un pari sur le monde qui se joue à N.D des Landes. Ou la tristesse hargneuse des résignés et de leurs maîtres, aussi piteux, l’emportera par inertie ; ou le souffle toujours renaissant de nos aspirations humaine balaiera la barbarie. Quelle que soit l’issue, nous savons que le parti pris de la vie renaît toujours de ses cendres. La conscience humaine s’ensommeille mais ne s’endort jamais. Nous sommes résolus de tout recommencer 

Dire Non ne suffit plus 

Naomi Klein est une journaliste, essayiste et réalisatrice canadienne internationalement reconnue depuis la publication de ces best-sellers que furent No Logo et La Stratégie du Choc. Si son dernier ouvrage s’intitule Dire non ne suffit plus, c’est parce que ce moment de notre histoire exige un "OUI" assourdissant à des solutions alternatives et démocratiques, un "OUI" qui fixerait un cap audacieux pour prendre soin du monde que nous voulons et dont nous avons besoin. Dans un entretien publié par Médiapart le 23 Avril, Naomi Klein évoque ce "OUI" dont la ZAD est le nom : 

Naomi Klein
« Les images des attaques féroces de la police contre la ZAD sont très choquantes et tellement révélatrices : le système n’aime pas qu’on lui dise non. Il aime encore moins qu’on construise une alternative radicale. Des personnes sont venues vivre sur la ZAD pour empêcher une infrastructure néfaste pour le climat. La ZAD représente une vision essentielle de la politique : il ne suffit pas de dire non aux injustices et à la destruction du monde par le profit et les pollutions. Il faut faire advenir le monde que l’on veut défendre. Ces encoches où des gens se retrouvent pour construire un bel avenir sont importantes. En ce sens, la ZAD est un modèle. Elle est née du mouvement d’opposition à un aéroport mais elle est devenue bien autre chose. Elle est devenue un "OUI" : un lieu collectif de vies et d’inventions, avec des projets agricoles, d’artisanat, une bibliothèque. 

"Dire non ne suffit plus", c’était le titre de mon dernier livre sur Donald Trump. En 2008, quand a éclaté la crise financière, l’imagination utopique en était réduite à un stade très atrophié. Les générations qui avaient grandi sous le régime néolibéral avaient beaucoup de mal à imaginer autre chose que le système qu’ils avaient toujours connu. Nous devons raconter une histoire qui tranche avec celle des néolibéraux, des militaristes et des nationalistes. Développer une vision du monde suffisamment forte et entraînante pour concurrencer leur storytelling. Je suis convaincue que ce récit ne peut naître que de processus sincèrement collaboratifs. Ce travail sur l’imaginaire me semble de plus en plus crucial et urgent. Les gouvernements néolibéraux ont peur de celles et ceux qui disent « oui » contre lui.

... Ces encoches où des gens prouvent tous les jours qu’on peut vivre différemment, qu’il est possible d’extirper un autre modèle économique, social et politique, sont si précieuses. C’est la raison pour laquelle ces images ont fait le tour du monde et ont déclenché des signes de solidarité partout. C’est le pouvoir de l’exemple. Ça a toujours existé. Voir la force brutale d’une police militarisée face à des milliers de personnes et des gens qui veulent juste qu’on les laisse tranquilles pour vivre leur vie dans la beauté, de façon soutenable, ça résonne pour les gens. » 

Cultiver le futur 

Vandana Shiva
Vandana Shiva est sans doute l’une des militantes écologistes et altermondialistes les plus connues dans le monde aujourd’hui. Elle défend la biodiversité en faisant la promotion de l'agriculture paysanne traditionnelle et biologique. Elle s’est engagée dans la défense des semences libres en luttant contre le génie génétique, le brevetage du vivant et la politique d'expansion des multinationales agro-alimentaires.

Le 24 février dernier, elle a visité la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en s'exprimant ainsi sur ce que représente la ZAD : « Cette zone montre le chemin pour d’autres lieux… Voilà le futur que tous les jeunes devraient être capables d’apprendre… Vous êtes le laboratoire vivant qui montre comment on peut cultiver le futur, en retrouvant notre place sur la terre, et notre humanité. » Réalisateur de L’urgence de ralentir et d’Un monde sans travail, le documentariste Philippe Borrel a filmé cette rencontre dans une vidéo à visionner ici

Lors de sa venue sur la ZAD, Vandana Shiva a visité la ferme des "100 Noms" détruite par la suite le 9 Avril lors de l'invasion policière. Historien des idées et auteur du livre Le Déchaînement du monde : logique nouvelle de la violence, François Cusset analyse la violence d'état qui s'est déchainée à Notre Dame des Landes : " L'usage de la violence d’État a un but : en finir avec tout projet d'émancipation collective, qui ne passe pas par le marché ou l’État au service du Marché. C'est pourquoi défendre les ZAD, c'est construire un projet d'écologie sociale. C'est au nom des valeurs de l'individualisme, de la compétition et du productivisme que sont détruites les habitations collectives comme les "100 noms". Oser dire "Nous" c'est la première étape pour reprendre le pouvoir sur nos vies" (France Culture)

Lutter pour un avenir commun 

En partant de la philosophie des sciences, Isabelle Stengers a étudié la construction de nouveaux savoirs à partir de pratiques et d’intelligences collectives. C'est parce-que la pensée de cette philosophe renommée tend à interroger et à subvertir l'abstraction des catégories dominantes qu'elle a fait connaître en France l’œuvre de Starhawk, cette "sorcière" écoféministe américaine à laquelle nous avons consacré deux billets et avec laquelle Isabelle Stengers s'est rendue à Notre Dame des Landes.  Les récents travaux de la philosophe s'inscrivent dans une "Cosmopolitique" qui articule la réappropriation des communs et celle de l’animisme dans la perspective décoloniale de Viveiros de Castro qui entremêle les mondes humains et non humains. Avec le professeur de droit Serge Gutwirth, elle analyse la situation à Notre Dame des Landes dans un article profond et passionnant intitulé Pourquoi ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes nous importe-t-il?

Isabelle Stengers

 « … Emmanuel Macron lui-même ne s’est-il pas auto-promu grand défenseur de la Terre en danger, annonçant de manière dramatique que nous pourrions bien ne pas réussir à répondre au défi climatique ? N’aurait-il pas dû alors dire plutôt sa dette envers les Zadistes, dont la résistance obstinée a mené à mettre un frein à l’un de ces "grands aménagements" qui continuent à se planifier comme si de rien n’était ? Mais surtout, n’a-t-il pas pensé, ne serait-ce qu’un instant, à la possibilité de transformer le renoncement à l’aéroport en annonce solennelle, proposant à tous l’État français comme donnant l’exemple de ce qu’il faudra oser si la Terre doit "redevenir grande" ? 

Car si la COP 21 permet d’anticiper quelque chose, c’est bien que les efforts que les États ont finalement accepté d’envisager seront très insuffisants pour parvenir au but recherché. L’optimisme volontariste de façade ne trompe pas grand monde, et nul n’a d’idée très précise sur ce que signifie ce fameux "changement de mode de vie" auquel il faudrait consentir. Des voitures électriques et de la viande bio pour tous? 

Pour beaucoup d’entre nous, ce qui s’est réussi à Notre-Dame-des-Landes constitue une dimension vitale de la réponse à créer. Là-bas, on a appris à s’attacher au lieu où l’on habite et à en faire un lieu d’hospitalité pour celles et ceux qui passent – quitte à décider de rester – parce qu’ils aspirent en effet à changer de mode de vie, ce qui signifie aujourd’hui apprendre à "lutter pour un avenir commun". Là-bas, on apprend ce que veut dire coopérer, prendre soin, se réapproprier des savoirs artisans détruits par l’industrialisation mais aussi des arts d’explorer ensemble les situations de tension. Ils appellent cela l’assemblée des usages, car ce qu’il s’agit d’agencer, ce ne sont pas des opinions individuelles, mais des manières parfois divergentes de faire, de cultiver, d’habiter. 

La Résurgence des Communs 

La ferme des 100 Noms détruite le 9 Avril

Un spectre hante le monde d’aujourd’hui, celui des "communs" dont l’éradication correspond avec l’impératif sacré de la modernisation, avec l’industrialisation qui absorbe ceux qui ont été séparés de leurs moyens de vivre et la colonisation qui détruit ainsi la culture vive des peuples "à civiliser". De fait, ce qui nous semble aujourd’hui "normal", l’individu isolable, pour qui la propriété est synonyme de liberté, de droit de faire, sans scrupule mais en toute sécurité juridique, ce que la loi et les juges n’interdisent pas, est une bizarrerie anthropologique au vu de la multiplicité des manières éco-sociales de "faire commun" qu’ont cultivées les peuples partout sur terre. 

Et un large mouvement se dessine aujourd’hui qui plaide pour une renaissance des communs en tant que manière de répondre au ravage de la terre mais aussi de nos modes de faire société (1). Nous préférons quant à nous parler de "résurgence", de ce qui revient après éradication ou destruction, pour souligner que ce qui tente de faire retour le fait dans un milieu hostile, où prévalent le droit des propriétaires (qu’ils soient individus, entreprises ou États) et les habitudes apprises d’attendre du progrès qu’il répare ce que nous détruisons. … 

Ce qui, à travers le choix des zadistes, demande à perdurer, on peut, avec Philippe Descola, l’appeler un "milieu de vie", un de ces milieux auxquels, plaide-t-il un droit intrinsèque devrait être reconnu (2). Ce droit appartient à l’avenir. Peut-être les juristes pourront-ils concocter une de ces fictions dont ils ont le secret. Si Monsanto ou Vinci sont dotées d’une personnalité juridique morale, pourquoi, mais dans une toute autre perspective, une forme de personnalité ne pourrait-elle être attribuée à ces milieux que nous pourrions appeler "génératifs", parce qu’ils génèrent des relations, des sensibilités nouant les humains et les non humains qui le composent et lui appartiennent, entrelaçant des pratiques qui réclament leur interdépendance (3). 

Ce qui peut être demandé dès aujourd’hui, ce n’est pas de «tolérer», mais de respecter un devenir qui nous concerne tous – un peu comme on respecte quelqu’un qui, à tâtons, se trompant parfois, est en train d’apprendre et de comprendre. De respecter ce milieu où s’apprennent des modes de vie que l’on dit «alternatifs», sachant que les nôtres nous condamnent à détruire la majeure partie des vivants terrestres et, lorsque nous devrons reconnaître qu’"il n’y a plus d’autre choix", à nous résigner à la folie irresponsable qu’on appelle "géo-ingénierie". 

Du point de vue de ceux qui nous gouvernent, il est indiscutable que Notre-Dame-des-Landes offre un "mauvais exemple". Si la Terre doit "redevenir grande", si un avenir doit y être vivable, il doit, selon eux, être bien entendu que cela ne pourra advenir que dans le respect des droits indissolubles du marché et des propriétaires. Et c’est évidemment ce "bien entendu" que Notre-Dame-des-Landes fissure, repeuplant nos imaginations dévastées et résignées, c’est-à-dire dociles. » 

La Cosmologie du Futur

Alessandro Pignocchi
Alessandro Pignocchi est chercheur en sciences cognitives et philosophie de l’art, illustrateur et auteur de bandes dessinées. Inspiré par les travaux du grand anthropologue Philippe Descola, il est aussi l’auteur du blog Puntish dans lequel il imagine, en le dessinant, à quoi ressemblerait le monde si nos dirigeants avaient adopté la cosmogonie animiste des Indiens d’Amazonie. Dans un texte publié sur ce blog, il évoque la ZAD de NNDL comme un lieu où s’expérimente la cosmologie du futur : 

« Lorsque les habitants de Notre-Dame-des-Landes se battent pour protéger une mare, un bosquet ou une prairie, ils ne le font pas au nom d’un principe abstrait de biodiversité, mais parce qu’il leur semble inenvisageable de ne plus partager leur quotidien avec des tritons, des tariers pâtres ou des campagnols amphibies. Les multiples liens, des plus concrets aux plus métaphoriques, qui se tissent avec les plantes, les animaux et le territoire deviennent des composantes essentielles de la vie sociale. Les questions environnementales ne sont plus séparées, et encore moins antagonistes, des questions sociales ; les unes et les autres se mêlent pour être reposées sous forme de questions existentielles touchant directement la façon dont on souhaite vivre sur un territoire donné, que l’on partage avec une foule d’humains et de non-humains. En somme, ici se posent les bases de la cosmologie du futur. » 

Pour mieux comprendre de quoi la ZAD est le nom et le signe, il faut être à l’écoute de ces diverses voix – politiques, philosophiques, écologiques, juridiques, sociales, anthropologiques – qui participent toutes au  chœur battant d'une inspiration commune. Toutes ces voix évoquent une nouvelle manière d’habiter le monde qui réconcilie l'homme avec son milieu de vie. "Moins de biens, plus de liens" : ce slogan de la décroissance rend bien compte du changement de paradigme au cours duquel l'économie se métamorphose en écosophie. Alors que l'économie est l'expression d'une culture de séparation où règne l'abstraction, l'écosophie est une "sagesse du milieu" fondée sur la relation. Une telle sagesse habite et pense le monde comme une totalité vivante : un vaste écosystème, tissé de liens et d’interdépendance entre les divers règnes du conscient, du vivant et de l’inerte.

"Zad Partout"


Quand Isabelle Stengers parle de cosmopolitique et Alessandro Pignocchi de cosmologie du futur, le cosmos auquel il font référence est celui d'un écosystème où règne la complexité (cum-plexus : tissé ensemble) c'est à dire où "tout est lié". Commun, Cosmos, Complexité, Écosophie, autant de mots qui participent d'un même champ lexical à travers lequel s'exprime un nouvel état d'esprit : celui d’un homme incarné dans un territoire, participant à une communauté, interconnecté à l’humanité comme aux différents non humains qui habitent ensemble l’écosystème d’une planète évoluant au sein d'un totalité cosmique en évolution.

Cet état d'esprit correspond à un nouveau paradigme - celui de la complexité - qui émerge simultanément dans tous les domaines de la connaissance : "sciences exactes", sciences humaines et spiritualité. Nous avons consacré une partie de ce blog à l'émergence de ce nouveau paradigme et, tout dernièrement, dans les deux billets consacrés au livre de Serge Carfantan : "Connaissance de la Totalité. Pourquoi l’univers fonctionne comme une totalité vivante ?". La métamorphose de l'économie en écosophie relève d'un saut cognitif et épistémologique qui dépasse l'abstraction d'une pensée mécanique pour participer intuitivement et intimement, via une raison sensible, à son milieu d'évolution.

Défendre la ZAD, ce n’est donc pas seulement défendre un territoire, ses habitants et leurs projets de vie, c’est aussi et surtout défendre un état d’esprit : la vision d’un monde perçu et vécu comme totalité vivante. Ne nous laissons pas distraire par l’illusion des apparences et le tourbillon des évènements. Comme Zone à Défendre, la ZAD est (aussi) un paysage intérieur, une intuition commune, une intensité de vie. Comme Zone à Développer, la ZAD est un futur post-capitaliste à inventer à partir d'une raison sensible, d'un imaginaire radical et d'une intelligence collective dont Notre Dame des Landes est une manifestation spectaculaire mais dont les expressions diverses se multiplient par milliers sur l’hexagone comme aux quatre coins de la planète autour du même slogan : "ZAD partout". 

Un Combat Spirituel


Aveuglés par l’idéologie dominante, les technocrates au service de l’oligarchie ne veulent ni ne peuvent voir dans la graine l’arbre qui va pousser. Ils cherchent donc à enterrer la graine de l'utopie sans comprendre que c’est le meilleur moyen pour qu'elle se développe (en renforçant sa résistance). Défendre et prendre soin de cette graine fragile, celle d’un futur commun, ce n’est pas seulement participer à un combat politique, c’est comprendre que ce combat politique relève aussi et peut-être surtout d'un combat spirituel "aussi brutal que la bataille d'hommes" selon Rimbaud.

Ce combat spirituel est celui d'un saut évolutif qui concerne à la fois et en même temps la conscience, la culture et la société. A la création de nouvelles formes  sociales et politiques doit correspondre l'émergence de nouvelles formes de subjectivité individuelle et d'intersubjectivité culturelle. D'où la nécessite de développer une vision intégrale pour habiter et pour penser cette totalité vivante dans les termes d'une participation organique, sensible et intuitive, à un système en évolution. 

L'écrivain de science-fiction Alain Damasio évoque ce combat spirituel dans un poème intitulé Notre Âme des Landes : "La ZAD est une joie qui est appelée à durer. Un peu d'herbe qui perce une chape de béton coulée sur nos soifs de confort. La possibilité d'une brèche, d'une flèche. D'une friche qui pousse dans nos cœurs, sous nos crânes. Le murmure furieux d'un appel d'air. Le bruissement d'un nid, d'une niche, d'un "vas-y chiche !". C'est un dehors dans un système qui a cru décider qu'il n'y aurait plus ni ailleurs, ni dehors : seulement lui. Seulement lui et ses valeurs de mort. La ZAD, ce sont ces corps de boue sortis de l'argile du bocage qui sont devenus golems et sylphes, pistes et emblèmes, créateurs plutôt que créatures. La ZAD, c'est la réponse aux zombies pendus aux branches du capital avec leur cravate, qui oscillent sous les rafales du fric et qui nous hurlent d'être comme eux ! La réponse au zoo où ils veulent nous mettre en cage. La réponse de nos mots à leur mise en page. Le cri de nos dessins à leur mise en case..."

(1) Voir notamment David Bollier, La Renaissance des communs. Pour une société de coopération et de partage, éditions Charles Léopold Mayer, 2013. 

(2) Voir Philippe Descola, « Humain, trop humain ? » dans Penser l’Anthopocène, direction R. Beau et C. Larrère, Presses de Science Po, 2018, et surtout p. 32-34. 

(3) Sarah Vanuxem propose ainsi que, même dans notre tradition juridique, les milieux eux-mêmes, qui accueillent leurs habitants, pourraient en venir à être définis juridiquement comme "propriétaires ultimes" ». A Voir :  "La propriété comme faculté d’habiter la terre". 

Ressources 

Solidarité avec ND des Landes  Un texte de Raoul Vaneigem. Blog de la Zad. 23/04. 

Terre Libre par Fanchon Daemers, paroles de Raoul Vaneigem. Chanson sur les Zad. You Tube

Naomi Klein : "La ZAD est un modèle". Article publié dans Médiapart le 23/4/18

Visite de Vananda Shiva à la Zad. 24/02/18 Vidéo You Tube 

Pourquoi ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes nous importe-t-il? Isabelle Stengers et Serge Gutwirth. 24/04/18. Blog Médiapart 


Sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes se vit la cosmologie du futur. Alessandro Pignocchi. 7/4/18. Reporterre - Puntish Blog d’Alessandro Pignocchi

Dans les ZAD, on apprend à penser par delà nature et culture. Alessandro Pignocchi. Site Reporterre

Notre Âme des Anges  Poème et Vidéo d'Alain Damasio Site Lundi Matin

Vent d'Ouest  Un vrai faux court-métrage sur la ZAD attribué à Jean-Luc Godard.

Le vieux Monde contre les ZAD. Un article passionnant sur les fondements géographiques de l'état moderne. Blog Géographie en mouvement. Manouk Borzakian

Écologie : maintenant, il faut se battre  Une sélection de textes écologique. Hervé Kempf. Site Reporterre

Pour suivre la situation à NDDL : Zone à Défendre, le site de la ZAD, Reporterre, le quotidien de l'écologie, Lundi Matin

Dans Le Journal Intégral :

jeudi 19 avril 2018

Vers une Synthèse Evolutionnaire


Nous sommes au cœur d'une mutation où s'annonce un renversement de perspective. Raoul Vaneigem 

Vers la synthèse entre Intégralisme américain et Progressisme européen

Nous venons de consacrer nos huit derniers billets à trois livres qui témoignent, chacun à sa façon, du saut évolutif et conceptuel effectué par des avant-gardes intellectuelles et culturelles inspirées par une même Vision Intégrale. Face à une crise systémique qui rend nécessaire l’émergence d’un nouveau paradigme, la Vision Intégrale permet de mieux comprendre, loin de la fragmentation disciplinaire et du réductionnisme dominant, la complexité de l’expérience humaine vécue dans ses multiples dimensions, intérieures et extérieures, individuelles et collectives. 

Cette Vision Intégrale est l'expression contemporaine d’une sensibilité évolutionnaire enracinée dans une longue généalogie. A la différence de cette théorie scientifique qu'est l'évolutionnisme à laquelle on ne peut la réduire, l'approche évolutionnaire est globale : elle consiste à vivre, percevoir, ressentir et se représenter l'évolution du monde et de l'être humain, des subjectivités et des cultures comme des sociétés. Dans ce billet nous évoquerons les différences historiques et culturelles qui existent entre Europe et États-Unis pour mieux comprendre la façon dont cette sensibilité évolutionnaire s’est incarnée sur les deux continents à travers l’intégralisme américain d’une part et le progressisme européen de l’autre. Alors que l’intégralisme américain s’est concentré sur l’évolution individuelle et culturelle, le progressisme européen s’est plutôt focalisé sur le progrès social et politique.

Si l’intégralisme américain a permis une percée de la pensée évolutionnaire, notamment grâce aux apports très significatifs des modèles développementaux, il véhicule, de manière souvent inconsciente, certains stéréotypes d’un imaginaire capitaliste qui fonde historiquement la culture américaine. Quant aux progressistes européens, suite au long combat mené contre l’hégémonie culturelle de l’Église, ils considèrent trop souvent toutes formes de transcendance ou de spiritualité comme autant d'"opiums du peuple" utilisés par les classes dominantes pour asseoir leur domination.

Le temps est venu d’opérer une synthèse qui pourrait associer le meilleur de l’intégralisme américain - sa connaissance très fine du développement individuel et culturel - et le meilleur du progressisme européen c’est-à-dire la radicalité de sa critique et de son imaginaire social. Cette "Synthèse Évolutionnaire" associe et intègre dans un niveau supérieur ces deux expressions majeures de la sensibilité évolutionnaire que sont l'intégralisme et le progressisme. Forts de leurs particularités culturelles, des chercheurs des deux continents doivent avancer ensemble sur la voie de cette synthèse novatrice née du dialogue interculturel comme du débat intellectuel. Si cet article a une longueur inhabituelle sur ce blog c'est qu'il pose les bases d'une réflexion et d'un débat qui seront proposés à diverses composantes du mouvement intégral.

La Dynamique de l’Évolution Culturelle

L'évolution culturelle selon la Spirale Dynamique
Les trois ouvrages évoqués dans nos derniers billets sont inspirés par une même approche intégrale qu’ils revendiquent. Connaissance de la Totalité de Serge Carfantan évoque le changement de paradigme majeur qui concerne tous les aspects de la connaissance : sciences exactes, sciences humaines et spiritualité. Écrit par trois auteurs sous l’égide de Ken Wilber, Pratique de Vie Intégrale rend compte d’une méthode de développement humain dont le but est d’incarner ce changement de paradigme en passant de la théorie à la pratique pour vivre cette transformation au quotidien dans tous les aspects de soi-même. Quant au livre de Marc Gafni intitulé De l’égo au Moi Unique, il participe à cette mutation en posant les bases d’une spiritualité évolutionnaire qui opère la synthèse entre l’éveil oriental fondé sur l’ouverture à l’impersonnel, et l’éveil occidental fondé sur la dynamique d’individuation. 

Ces trois ouvrages sont autant d'exemples d'une même dynamique évolutive qui touche d'abord les individus les plus créatifs regroupés par affinités dans des réseaux d'avant-garde. Ceux qui participent à ces réseaux estiment que l’émergence d’un nouveau paradigme doit inspirer et accompagner le changement de civilisation devenu indispensable pour affronter une crise systémique que les modes de pensée et les modèles du passé sont incapables de résoudre. Rien d’étonnant si un tel mouvement évolutif reste imperceptible pour les tenants des institutions et ne puisse être saisi par une pensée dominante qui regarde le monde d’aujourd’hui avec les lunettes d’hier… quand ce n’est pas d’avant-hier !... 

Et pourtant, l’évolution culturelle s’est toujours opérée ainsi, en se diffusant au cours du temps à partir du noyau créatif d’une avant-garde inspirée, à travers des cercles de plus en large de population, en rencontrant toujours sur son chemin les résistances et les obstacles décrits par Schopenhauer : « Toute vérité franchit trois étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant été une évidence. » 

Généalogie 

Une lignée de grands penseurs évolutionnaires
La philosophie intégrale est une des expressions contemporaines de cette dynamique évolutive qui prend, aujourd’hui comme hier, de multiples formes selon les contextes sociaux et culturels à travers lesquels elle se manifeste. On ne comprend rien à la vitesse et à l’ampleur avec laquelle s’est développé un "mouvement intégral" au cours de ces vingt dernières années si on ne saisit pas son profond enracinement dans l’histoire des idées. Dans leur passionnant Guide de la Spiritualité, David Dubois et Serge Durand évoquent ainsi les différents courants d’une spiritualité évolutionnaire dont les racines plongent dans les traditions philosophiques et spirituelles de l’Europe et de l'Inde : 

« Le plus ancien historiquement en Occident s’écrit en pointillé au sein de la tradition monothéiste avec des figures de l’idéalisme allemand comme Schelling ou plus tard des penseurs de l’évolution comme Bergson et Teilhard de Chardin. Le deuxième groupe s’est constitué dans les années 1920 en Inde autour de Sri Aurobindo et Mirra Alfassa connue le plus souvent sous le nom de Mère. Le troisième a véritablement émergé aux USA à la fin des années 1990 autour de Ken Wilber. Ce dernier d’ailleurs voit en Sri Aurobindo ainsi qu’en Schelling, Bergson ou Teilhard de Chardin ceux qui ont ouvert le chemin. Ces trois groupes d’initiateurs ont influencé nombre de personnes pour lesquelles ces influences s’entrecroisent souvent » (A lire dans le J.I : Les racines du mouvement intégral). 

Ce blog est né, entre autre, de l'intérêt que nous portions à l'expression contemporaine de cette spiritualité évolutionnaire qu'est l'intégralisme américain. A partir du contexte contre-culturel des années 60 qui a permis l'émergence d'une psychologie transpersonnelle dont il est en partie issu, l'intégralisme américain a donné corps à cette vision évolutionnaire en utilisant une information documentée, à la fois scientifique et phénoménologique, qui provient de nombreux modèles développementaux issus aussi bien des sciences humaines que des grandes traditions spirituelles. Ces modèles ont identifié avec précision les principaux stades évolutifs à travers lesquels l'être humain se développe dans de nombreux domaines de sa vie individuelle et collective.

A partir de tous ces modèles, les tenants d'une théorie intégrale ont proposé un spectre complet des états de conscience et des stades de développement. Les premiers de ces stades sont ceux d'une fusion pré-personnelle entre celui qui est encore un individu en devenir et son milieu de vie; la dynamique du développement passe ensuite par les stades d'une conscience individuelle et rationnelle jusqu'aux divers stades transpersonnels et supra-rationnels d'une conscience transcendante évoquée dans toutes les grandes traditions spirituelles. Les personnes qui s'intéressent à cette cartographie pourront se référer aux nombreux billets qui l'évoquent dans Le Journal Intégral.

Cette recherche sur le développement intégral de l'être humain s'est accompagnée d'une profonde réflexion épistémologique sur les "Trois Yeux de la Connaissance" (sensation, raison et intuition) qui a redonné à la spiritualité le statut d'une connaissance à la fois phénoménologique et intuitive, complémentaire de la rationalité.  A travers cette réflexion fondamentale, la spiritualité retrouve une place éminente qu'elle occupait dans les sociétés traditionnelles et que le positivisme de la modernité avait dénié et occulté. En affirmant un nouvel équilibre entre esprit et raison, cette véritable révolution épistémologique permet de se libérer de l'hégémonie positiviste d'une science sans conscience à l'origine d'une technocratie sans humanité. Une telle révolution épistémologique implique donc une transformation culturelle et sociale comme cela s'est passé dans toutes les grands carrefours évolutifs de l'humanité.

Contextes historiques

Pour mieux comprendre l'émergence de cette approche intégrale aux États-Unis, il faut resituer celle-ci dans son contexte historique et culturel. Les dissidents anglais et européens qui ont fui les persécutions religieuses pour créer sur le continent américain une "Nouvelle Jérusalem" sont à l’origine d’une culture et d’une constitution refusant toute forme d'absolutisme pour affirmer la primauté du droit qui protège les libertés individuelles : liberté spirituelle toujours solidaire de la liberté d’entreprendre. On pourrait résumer de manière caricaturale la culture américaine en disant que c’est la somme du libre examen protestant et de la libre entreprise capitaliste. Dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber a bien analysé ce lien organique entre protestantisme et capitalisme.

Seule l’histoire des États-Unis permet de comprendre cette alliance entre spiritualité et capitalisme qui apparaît si étrange, voire contre-nature, aux yeux des Européens issus d’une toute autre histoire. Ce contexte historique et culturel propre aux États-Unis explique pourquoi un "mouvement intégral" a pu s'y développer sans être ni limité ni censuré dans ses recherches par l'inquiétude que suscite la spiritualité ainsi que par le rejet de toute transcendance qui règnent si souvent en Europe où le milieu intellectuel, ayant du combattre l’hégémonie du dogme et du pouvoir catholiques durant plusieurs siècles, identifie de manière quelque peu névrotique toute forme de spiritualité à cette hégémonie.  

Un tel rejet se manifeste plus particulièrement en France – ancienne fille aînée de l’Église – où l'absolutisme d'Ancien Régime s'est mué en son contraire : une nouvelle forme d'absolutisme laïc et "républicain" qui sert trop souvent de paravent aux préjugés d'un matérialisme athée plus ou moins militant, associés à ceux d'un relativisme propre aux sociétés de consommation. Parce qu'au fond, il conçoit la spiritualité comme une forme d'arriération mentale, ce laïcisme opère l'amalgame entre fanatisme, communautarisme, religion et spiritualité. Une telle idéologie est pourtant ambiguë : si elle cherche à limiter au maximum toute expression publique de la foi, elle est bien obligée de reconnaître aux religions un rôle de cohésion sociale dans une société déstabilisée par la montée de l'individualisme consumériste. Une cohésion que le laïcisme est bien en peine d'assurer dans la mesure où, fondé sur une vision réductrice et abstraite de l'être humain, il tend à nier les appartenances culturelles, les constructions symboliques et  les enracinements historiques qui fondent les communautés humaines.

Si le laïcisme est bien obligé de reconnaître ce rôle de cohésion sociale c'est aussi qu'il voit dans les religions institutionnelles un moyen pour neutraliser l'émergence de nouvelles formes de spiritualité qu'il juge d'autant plus subversives qu'elles lui sont incompréhensible. Ces spiritualités émergentes traduisent chez les jeunes générations - en mal de repères éthiques et existentiels - une quête d'absolu qui s'exprime à travers des pratiques et des discours, des imaginaires et des visions métaphysiques auxquels elles s'identifient et dans lesquels elles se reconnaissent. Ces spiritualités émergentes qui échappent aux stéréotypes abstraits de l'idéologie dominante sont hélas bien souvent diabolisées par les inquisiteurs du "Rationnellement Correct" qui les accusent de sectarisme. Le rejet et le déni de cet élan transcendant conduisent parfois les individus atomisés à se perdre dans des conduites addictives, nihilistes et autodestructrices, ou à se jeter dans les bras de mouvements fanatiques dans lesquels ils pensent trouver une forme de fraternité (dévoyée) - celle des frères d'armes - qui épanchera de manière perverse leur soif d'absolu et d'engagement.

Intégralisme américain

Les 4 Quadrants du modèle AQAL de Ken Wilber

Ces différences historiques et culturelles entre Europe et États-Unis permettent de mieux comprendre la façon dont la sensibilité évolutionnaire s’est incarnée sur les deux continents à travers l’intégralisme américain d’une part et le progressisme européen de l’autre. A partir d'une tradition fondée sur la prééminence du droit et de la liberté individuelle, l'intégralisme américain s’est concentré plus particulièrement sur le développement de l’individu et l'évolution de son milieu culturel. Pour le dire autrement, il a surtout pris en compte les champs de la conscience et de la culture correspondant aux deux "Quadrants Gauche" du modèle AQAL de Ken Wilber. Une telle focalisation évite le plus souvent toute remise en question radicale d’une organisation sociale fondée sur ces principes capitalistes que sont la compétition généralisée et la réussite individuelle identifiée à la richesse monétaire et au pouvoir économique.

Dans leur cartographie du développement des organisations sociales, la majorité des intégralistes américains, nourris au lait de l'idéologie libérale, considèrent le capitalisme et l’économie de marché comme des évidences si naturelles qu’elles n’ont pas besoin d’être questionnées. D'où une tendance à prospérer dans des activités de conseil aux entreprises plutôt que de participer au mouvement social en quête de nouveaux modèles. L’économie de marché leur semble être une forme supérieure d’organisation qui répond aux besoins des individus quand l’avènement des systèmes politiques libéraux leur apparaît comme la "Fin de l’histoire" pour reprendre la célèbre formule empruntée à Hegel par Francis Fukuyama. C'est pourquoi un certain nombre d'intégralistes américains conçoivent le développement futur des organisations et des sociétés dans le cadre d'un capitalisme réformé : le mouvement Conscious Capitalism est typique de cet état d'esprit.

Alors que ce réformisme vise à faire évoluer le modèle économique, ce qu'il faut aujourd'hui c'est se libérer de l'économie comme modèle dominant. Cette déconstruction de l'économie et son dépassement ont pour horizon  une véritable "écosophie" (post-capitaliste) où se joue la relation organique et sensible entre l'être humain et les divers milieux - naturel, social et culturel - où il évolue. Le temps est donc venu de passer d'une économie d'appropriation à une écosophie qui redonne aux Communs un place prépondérante. On ne pourra effectuer ce saut évolutif qui conduit de la compétition économique à la communauté écosophique sans dépasser les illusions de cette conscience séparée qu'est l'égo, afin de libérer et de mobiliser les ressources intérieures et les intuitions spirituelles qui furent au cœur de toutes les sagesses traditionnelles (lire Civilisation, Décadence, Écosophie). D'où la nécessite de se référer à une cartographie des états supérieurs de conscience élaborée par la théorie intégrale.

Une Transe Culturelle


Obstacle à l'émergence de cette écosophie, l'imaginaire capitaliste est à l'origine d'une "transe culturelle" qui rend aveugle aux mécanismes destructeurs d'un système qui exploite les individus réduits à l'état de ressources humaines comme il saccage les écosystème réduits à l'état de ressources naturelles. Un système responsable de la montée spectaculaire des inégalités sociales au profit d'une oligarchie qui instrumentalise la démocratie en imposant sa vision marchande à travers les médias dont elle est propriétaire et la publicité dont elle est commanditaire. Un système dont l'impérialisme économique désintègre les solidarités sociales et l'ordre symbolique, les modes de subsistance et d'organisation qui assuraient la cohésion des communautés traditionnelles. Un système à l'origine d'une véritable régression anthropologique enfermant l'individu dans un état narcissique de toute puissance infantile qui le conduit à satisfaire chacune de ses pulsions, même les plus destructrices, en ignorant toutes formes de limite et d'altérité.

Celui qui participe à cette vision du monde tend à nier ou à minimiser la violence de ces phénomènes, éclatante aux yeux de tous les autres. Parce qu'au-delà de la poursuite d'un intérêt personnel, son imaginaire est partie prenante d'un récit messianique qui vise à transformer le monde par l'économie de marché et la "libre entreprise". Un tel récit halluciné s'inscrit dans la continuité du messianisme religieux qui animait les pionniers voulant faire de l'Amérique une "Nouvelle Jérusalem". Il y a longtemps que la pensée critique a déconstruit cette forme de "transe culturelle" en affirmant comme le fait Guy Debord : " L'économie transforme le monde, mais le transforme seulement en monde de l'économie".

Rien d'étonnant donc si cet inconscient capitaliste qui imprègne aussi l'intégralisme américain est à l'origine de ce que le maître tibétain Chogyam Trungpa nomme le Matérialisme spirituel. Trungpa a analysé la façon dont les Occidentaux utilisent bien souvent les pratiques spirituelles non pour se libérer mais pour transformer celles-ci en techniques instrumentales au service de l'égo et de l'individualisme qui en est la conséquence. Dans cette perspective, on peut observer par exemple comment le yoga a été réduit à une gymnastique exotique destiné au "bien-être" et comment la méditation est devenue ces temps-ci un "outil de gestion du stress" permettant à l'"Homo œconomicus" d'être plus efficace dans sa lutte pour le profit.

On n'en finirait pas de décrire toutes les pratiques qui illustrent ce matérialisme spirituel et qui s'inscrivent  dans une Culture du Narcissisme analysée par l'historien et sociologue Christopher Lasch à propos de la nébuleuse américaine du New-Age. Si la théorie intégrale est irréductible à cette nébuleuse et si l’"américanisation" de la pensée évolutionnaire a permis à celle-ci d’effectuer des progrès fondamentaux, elle s’accompagne aussi de préjugés régressifs liés à l’identification de la culture américaine à l’imaginaire capitaliste, à son matérialisme spirituel, à son individualisme mortifère et à sa logique d'accumulation, prédatrice des milieux naturels et humains.

Progressisme Européen


Héritiers d’une culture catholique fondée sur les valeurs de justice et de fraternité, les progressistes européens ont développé une perspective plus collective, à la fois sociale et politique. En Europe et plus particulièrement en France, la sensibilité évolutionnaire s'est diffusée à travers les penseurs des Lumières animés par l'idée de progrès, sous la forme d'un universalisme abstrait qui remet en question l'hégémonie de l’Église et l'absolutisme de droit divin. C'est pourquoi on trouvera toujours chez les penseurs des Lumières une méfiance et chez leurs héritiers un rejet de la transcendance en général et de la religion en particulier qui apparaissent comme des formes d'obscurantisme empêchant le libre exercice de la raison et de l'esprit critique. Il ne faut pas oublier que Voltaire signait toutes ces lettres en abrégé "Ecr. L'inf.", ce qui signifie "Écrasons l'infâme". Cet "infâme" c'est bien sûr l’Église (catholique) et son intolérance comme produit de son hégémonie.

Cette lutte contre l'hégémonie religieuse a pris au cours du temps la forme d'un progressisme considérant l'émancipation des individus non pas comme l'effet d'une évolution morale et spirituelle soumise aux dogmes religieux, mais comme la conséquence d'un progrès social. C'est ainsi que les progressistes européens se sont plutôt concentrés sur l'évolution des sociétés qui conditionnerait, selon eux, celle des comportements individuels. Une telle évolution des comportements et des structures sociales déterminant à son tour celle des subjectivités et des représentations collectives. Marx théorisera plus tard, de manière caricaturale, ce déterminisme socio-économique en faisant de la "superstructure" culturelle le simple reflet d'une "infrastructure" socio-économique. Il n'empêche qu'une telle focalisation sur les champs des "Quadrants Droits" du modèle AQAL de Wilber a permis l'élaboration d'une pensée critique, à la fois sociale et politique, qui s'est plus particulièrement manifestée à travers les mouvements socialistes et communistes.

Mais on ne se libère en quelques décennies ni d'une imprégnation religieuse millénaire ni d'une quête spirituelle fondamentale. On ignore bien souvent que, parmi les premiers socialistes, certains accompagnèrent leurs réflexions sociales de préoccupations spirituelles et métaphysiques. Il s'agissait pour eux de promouvoir une "religion civile" fondée sur le développement humain et sur une transcendance spirituelle libérée de l'intolérance, dépouillée des archaïsmes et des dogmes comme des richesses et des pouvoirs temporels accumulés par une religion millénaire. C'est ainsi que Jean Jaurès, grand leader du socialisme français, a pu écrire :  "L'essence même de la vie religieuse consiste à sortir de son moi égoïste et chétif, pour aller vers la réalité idéale et divine... Je ne suis pas de ceux que le mot Dieu effraie. J'ai écrit il y a vingt ans sur la nature et Dieu et sur leur rapport, et sur le sens religieux du monde et de la vie, un livre dont je ne désavoue pas une ligne, qui est resté la substance de ma pensée."

La Pensée Critique

Au cours du 19ème siècle, au fur et à mesure que le progrès social s'identifiait à la prospérité économique et au progrès technique qui en était à l'origine, ces considérations spirituelles disparurent peu à peu alors même que le progressisme s'associait au scientisme à travers une pensée positiviste. C'est ainsi que  le "socialisme scientifique" des marxistes - terme conçu en opposition au  "socialisme utopique" des pionniers - jugea toutes les formes de spiritualité comme autant de constructions idéologiques utilisées par les classes dominantes pour maintenir leur emprise. Inspiré par Hegel, Darwin et par l'esprit du temps, Marx a une conception évolutionniste de la société qui se développe selon lui à travers des stades successifs liés aux rapports dialectiques entre forces productives et rapports de production. 

Marx s'est inspiré du mouvement dialectique de l'histoire dévoilé par Hegel pour le "remettre sur ses pieds" selon ses propres mots. Ce qui l'a conduit à proposer, notamment dans Le Capital, une critique de l'économie politique à partir de l'observation du capitalisme au 19ème siècle. De nos jours, la pensée critique a elle-même évolué en analysant aussi bien l'hégémonie de la technique que celle d'un capitalisme financier emporté dans une forme de délire spéculatif qui ne correspond plus à rien dans l'économie réelle mais qui permet à ce système en crise de survivre encore quelque temps à ses contradictions. Cette pensée critique concerne aujourd'hui toutes les dimensions, individuelles et collectives, de l'être humain en prenant des formes aussi multiples que diverses : libertaire, écologique, féministe, décroissante, altermondialiste, convivialiste, anti-industrielle, antispéciste, post-coloniale, théorie du genre etc...

Malgré leur grande diversité et la différence de leurs analyses, toutes ces pensées critiques remettent en cause l'économicisme dominant qui se manifeste par une marchandisation progressive de toutes les sphères de la vie individuelle et sociale. Les plus radicales de ces critiques - celles qui étymologiquement vont à la racine du problème - analysent le "fétichisme de la marchandise" comme l'emprise de cet équivalent général et abstrait qu'est l'argent sur les rapports sociaux. Alors que la cohésion des sociétés traditionnelles était assurée par un principe de transcendance qui donnait lieu à des formes de fétichisme religieux, la cohésion des sociétés modernes est assurée par un principe d'équivalence générale qui, sous la forme d'argent, donne naissance à une nouvelle forme de fétichisme : celui de la marchandise.

Au cœur du fétichisme de la marchandise : l'hégémonie d'une abstraction quantitative, propre à la valorisation du capital et à son accumulation illimitée, qui nie ainsi toute dimension qualitative et concrète liée à la vie subjective, sociale, culturelle et spirituelle. La puissance totalitaire de cette abstraction quantitative conduit progressivement à la destruction des liens qualitatifs qui unissent les hommes entre eux et ceux-ci avec leur milieu naturel. C'est à partir de cette analyse que le mouvement dit de la Critique de la valeur déconstruit rigoureusement les catégories du capitalisme : la valeur, le travail abstrait, la marchandise et l’argent. Nous avons évoqué cette critique catégorielle du capitalisme dans plusieurs billets (voir rubrique Ressources ci-dessous).

Dans l'ouvrage qui vient de paraître, intitulé La société autophage, Capitalisme, démesure et destruction, Anselm Jappe, un des principaux penseurs de ce courant, analyse la dynamique auto-destructrice du capitalisme en l'illustrant par le mythe grec d'Érysichton, ce roi qui s'auto-dévora parce que rien ne pouvait assouvir sa faim, punition divine pour un outrage fait à la nature. Mehdi Benallal résume ainsi le propos de l'auteur : "Forme sociale totale et dynamique qui oblige les sujets à orienter leurs capacités vers un seul but abstrait - la production de valeur - le capitalisme détermine une profonde mutation anthropologique en détruisant toutes les limites symboliques et matérielles à son expansion" (Le Monde Diplomatique).

En nous libérant des diktats de l'économicisme dominant, la théorie critique nous aide à résister à cette régression anthropologique pour inventer et expérimenter de nouvelles formes de socialisation au sein de communautés post-capitalistes. Il manque cependant à cette pensée critique l'inspiration créatrice qui lui permettrait d'opposer à cette régression une anthropologie évolutionnaire. Pour ce faire, il faut pouvoir intégrer et dépasser la pensée abstraite propre au stade rationnel pour développer une vision intégrale qui prend en compte l'être humain dans toutes ses dimensions, sans exclusive, et notamment une dimension spirituelle qui lui a été déniée par la modernité technocratique. C'est ainsi que pensée critique et vision intégrale peuvent s'associer en une forme de "critique intégrale" fondée sur une anthropologie évolutionnaire et sur une vision systémique des relations entre conscience, culture et société. Parce qu'elle maîtrise les modèles de développement humain, cette critique intégrale est à même de contextualiser les récits collectifs et les constructions idéologiques, les fétiches sociaux et les hégémonies culturelles, en les mettant en relation avec la vision du monde dont ils procèdent et le stade de développement auxquels ils sont reliés.

Conscience, Culture et Société

La perspective intégrale des Quatre Quadrants définis par Wilber dans son modèle AQAL permet de mieux saisir les complémentarités et les contradictions existant entre le champ libéral de l'intégralisme américain et le champ social du progressisme européen. Le modèle AQAL, qui prouve ici son intérêt, peut s'appliquer à de nombreux phénomènes étudiés par les sciences sociales. Ce que nous apprend notamment l’approche intégrale c’est la solidarité systémique qui existe au sein d’un même stade de développement entre conscience, culture et société. On ne peut pas évoluer dans les "Quadrants Gauche" de la conscience et de la culture sans transformer simultanément les formes d’organisation sociale et de comportement qui leur correspondent dans les "Quadrants Droit"... et inversement.

C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner de trouver dans Le Journal Intégral à la fois une réflexion sur le développement psycho-spirituel des individus et sur l’évolution culturelle des groupes humains, mais aussi sur les philosophies politiques et les critiques sociales qui inspirent et expérimentent de nouvelles formes de socialisation. Conscience et culture pour les Quadrants Gauche, société et comportement pour les Quadrants Droit doivent évoluer de concert à un stade de développement donné : ce qu’ont tendance à oublier l'intégralisme libéral comme le progressisme social.  Le premier s'inscrit dans une tradition capitaliste fondée sur le déni du politique, réduit idéalement aux relations contractuelles entre monades individuelles, alors que le second est fondé sur le déni d'une transcendance considérée comme obstacle à la prise de conscience de l'aliénation individuelle comme des inégalités sociales.

Si nous avons bien conscience que la réalité est bien plus complexe, la description et la distinction de ce que le sociologue Max Weber nomme des Idéaux-Types (Intégralisme et Progressisme) met en scène et en lumière les différences fondamentales existant des deux côtés de l'Atlantique. La construction de ces Idéaux-Types est méthodologique : elle permet de saisir les grandes tendances à l’œuvre dans chacun de ces deux champs culturels même si nous avons bien conscience que le réel, dans sa complexité, est irréductible à toute distinction abstraite surtout quand celle-ci est construite sous la forme d'un dualisme. C'est ainsi qu'il existe, parmi les intégralistes américains, des individus ayant développés une critique sociale radicale comme il existe parmi les progressistes européens des individus et des mouvements qui cherchent à vivre et à penser ensemble le progrès des organisations, l'évolution des représentations et le développement des individuations.

Pour enrichir encore la complexité de nos observations, on fera remarquer qu'il existe des intégralistes européens, notamment dans le champ du conseil aux entreprises, qui sont les promoteurs sur le vieux continent de l'intégralisme libéral initié par les américains comme il existe aux États-Unis des progressistes qui militent dans la perspective d'un engagement radical !... On ne saurait donc réduire la complexité des situations à une simple dichotomie - Intégralisme libéral versus Progressisme social - même si celle-ci peut être utilisée de manière méthodologique pour mieux décrire les polarités qui définissent le champ d'une pensée évolutionnaire.

S'il coule différemment des deux côtés de l'Atlantique, le flux d'une même sensibilité évolutionnaire trouve sa source dans une pensée pré-socratique incarnée dans la parole d'un Héraclite selon laquelle "On ne se baigne jamais dans le même fleuve". Face aux défis d’une crise systémique qui nous oblige à changer de paradigme, ce retour aux sources permet d'envisager un saut évolutif : celui d'une synthèse associant intégralisme et progressisme dans un niveau supérieur de complexité. Loin d'être contradictoires, intuition créatrice et pensée critique sont complémentaires. L'intuition créatrice permet d'imaginer les formes inédites à travers lesquelles se manifeste la dynamique de l'évolution alors que la pensée critique permet de déconstruire les paradigmes du passé dont les évidences doivent être questionnées et dépassées dans le mouvement d'émergence d'une nouvelle vision du monde sur la spirale de l'évolution.

Une Synthèse Evolutionnaire


Comme l’écrit Galaad Wilgos à propos des recherches menées par le courant freudo-marxiste au sein de l’École de Francfort : « Pensée individuelle, rapports entre les individus, influence des structures devaient être analysés ensemble et non au détriment de l’un ou l’autre angle. Et vouloir se changer soi ne devait pas pousser à se replier sur son égoïsme ou ses intérêts personnels, mais bien au contraire à s’ouvrir au collectif et favoriser une transformation sociale, étant entendu qu’on ne saurait s’épanouir individuellement dans une société où règnent l’aliénation, la domination, les inégalités ou le totalitarisme d’État. » (Eric Fromm : l'art d'aimer contre la société marchande)

Quand le modèle capitaliste révèle, jour après jour, sa dimension profondément destructrice des milieux naturels, culturels et sociaux, il devient urgent d'inventer d'autres manières de vivre-ensemble à travers des formes d'organisations inspirées par une nouvelle vision : celle d’un monde perçu comme une totalité vivante en évolution et d’un être humain, partie prenante et apprenante de celle-ci. Les connaissances de l’intégralisme américain concernant la cartographie du développement individuel et culturel sont fondamentales, mais elles doivent être complétées, à partir d’une critique sociale radicale, par la mobilisation d’une intelligence collective susceptible d'imaginer et d'expérimenter des formes inédites de communautés humaines. 

Parmi ceux qui se sentent animés par une sensibilité évolutionnaire, un certain nombre de personnes ne se reconnaissent ni dans un intégralisme américain trop souvent fondé sur le déni du politique et du collectif au profit de l’économie et de l’individualisme, ni dans un progressisme européen égaré dans les limbes abstraites d'un rationalisme et d'une technolâtrie totalement dépassés à l'heure d'une crise écologique majeure. Ceux qui désirent surmonter ces impasses et apories doivent participer à l’émergence d’une synthèse correspondant à un nouveau stade de développement de la pensée évolutionnaire. Aidé par le regard critique de l’autre, chacun de ces deux courants doit prendre conscience des biais historiques et des filtres culturels qui conditionnent sa démarche en limitant ainsi sa vision et sa capacité de réflexion.

Il ne s'agit pas simplement de refonder le progressisme par un retour aux sources des valeurs transcendantes qui l'animent, ni de refonder l'intégralisme en lui ajoutant une pensée critique qui lui fait défaut, il faut élargir chacun de ces points de vue historiques dans une nouvelle approche synthétique. Une telle approche permet de dépasser les contradictions entre ces deux visions du monde pour envisager une complémentarité qui enrichit chacun de ces points de vue en les ouvrant sur une perspective commune, à la fois plus globale et plus complexe. C'est ainsi que les intégralistes américains doivent progressivement se décoloniser le cerveau de l’imaginaire capitaliste qui les prend en otage en constituant un biais qui rend souvent leur propos inaudible ou déplaisant pour les populations issues d’autres aires culturelles.

De même les progressistes européens doivent être capables de remettre en question les préjugés anti-spirituels dont ils ont les héritiers et dont ils ont beaucoup du mal à se libérer, pris qu'ils sont dans un conflit de loyauté envers leurs prédécesseurs. Si de tels préjugés sont des obstacles fondamentaux à l’idéal d'émancipation humaine véhiculé par le progressisme c'est qu'ils réduisent cet idéal à des formes sociales et conviviales, politiques et techniques qui ne prennent pas en compte la dimension transcendante et l'intuition holiste qui fondent cet idéal et qui furent au  cœur de toutes les cultures traditionnelles. Comme l'intégralisme libéral ne peut concevoir une autre forme d'organisation sociale que celle fondée sur l'économie de marché, le progressisme social ne peut concevoir des modes de conscience qui transcendent et relativisent une rationalité abstraite, hypostasiée en principe fondateur  de toute progrès humain.

C'est ainsi que le progressisme européen et l'intégralisme américain représentent en fait les deux faces complémentaires - culturelle et sociale - d'un même fétichisme de l'abstraction qui fonde l'hégémonie de la pensée technocratique comme celle de la rationalité instrumentale. Les progressistes restent enfermés dans les limites réductrices de cette pensée abstraite tout en déplorant ses effets avec une énergie d'autant plus passionnée qu'elle est sans issue. Ils devraient longtemps méditer, de manière collective, la célèbre phrase de Bossuet selon laquelle "Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes".

Un renversement de perspective


C’est d’un tel dialogue interculturel fondé à la fois sur l’échange des points de vue et sur un débat intellectuel aussi vigoureux que rigoureux que doit émerger une Synthèse évolutionnaire capable de penser de manière systémique l’évolution de la conscience, de la culture et de la société. Dans l’élaboration de cette Synthèse évolutionnaire, il faudra aussi donner toute sa place à l’intégralisme indien initié par Sri Aurobindo, enrichissant la pensée évolutionnaire des ressources d’une spiritualité millénaire. Mais ceci est encore un autre chantier qui dépasse le cadre de ce billet.

Penser aujourd'hui de manière systémique l'évolution de la conscience, de la culture et de la société c'est mettre à jour ce mouvement décrit par le situationniste Raoul Vaneigem comme "une mutation où s'annonce un renversement de perspective". La situation actuelle est fondée sur la domination de la raison analytique sur l'intuition holiste; sur la domination de l'égo dont l'individualisme résiste à la dynamique de l'individuation; sur la domination de l'abstraction (technique et quantitative, instrumentale et utilitariste) sur la vie concrète (sensible et qualitative, évolutive et créatrice); sur la domination fétichiste de la marchandise (capitalisme, économicisme) sur les Communs (usages communs, intelligence collective, intersubjectivité culturelle).

A travers une forme de métanoïa, l'émergence d'une Synthèse Évolutionnaire doit opérer un changement de perspective qui remet à l'endroit ce qui avait été inversé par le paradigme abstrait et réductionniste de la modernité. Dans cette nouvelle vision du monde, l'intuition holiste inspire la raison analytique qui se met à son service; animé par une dynamique d'individuation, le Moi Unique, c'est à dire la singularité créatrice, maîtrise l'infantilisme de l'égo et ses fantasmes individualistes de toute-puissance; la vie concrète circonscrit l'abstraction au domaine de la pensée instrumentale qui est le sien;  les communautés humaines dirigent l'allocation des ressources à partir d'une intelligence collective qui vise à intégrer les divers milieux - naturels, sociaux et culturels - au service du processus d'individuation.

Une telle Synthèse évolutionnaire est à même d'inspirer ce renversement de perspective qui constitue un saut évolutif aussi urgent que nécessaire, aussi nécessaire qu'essentiel. A l'heure d'une crise systémique qui pourrait préfigurer l'effondrement de notre civilisation, le temps est venu pour les avant-gardes créatives de se mobiliser pour dépasser leurs préjugés culturels et promouvoir une nouvelle vision du monde correspondant à nos sociétés connectées dans un monde globalisé. A l'heure où les fondamentalismes religieux et marchands s'attaquent violemment à une civilisation occidentale rongée par le nihilisme, le relativisme et l'individualisme, ces avant-gardes visionnaires, guidées par une même intelligence collective, sont les agents actifs et les acteurs créatifs d'une même dynamique évolutive.

Tous ceux qui sont portés et emportés par cette dynamique participent à l'émergence du nouveau paradigme en inventant et en affirmant de nouvelles formes de spiritualité, de culture et d'organisation sociale qui offrent aux individus une perspective de développement intégral. Beaucoup nous diront qu'une telle vision est utopique mais ce qui est utopique c'est de croire que l'on peut vivre aujourd'hui comme hier, avec des modèles qui, ayant fait leur temps (dans le double sens de cette expression), sont devenus incapables de penser le présent et d'imaginer l'avenir. Une perspective enthousiasmante et créatrice s'ouvre donc à tous ceux qui, animés par la même sensibilité évolutionnaire, désirent collaborer à cette vision synthétique des deux côtés de l'Atlantique... et d'ailleurs.

Ressources 

Connaissance de la Totalité - Pratique de Vie Intégrale - De l'égo au Moi Unique

Sur la pensée intégrale : Introductions à la Vision Intégrale - Paris Integral Vision (relations entre les cultures française et américaine) - Les Trois Yeux de la Connaissance - Les racines du mouvement intégral - Guide de la Spiritualité - Voir les billets regroupés sous les libellés Théorie Intégrale, Ken Wilber, Sri Aurobindo

Quelques réflexion (critiques) sur l’intégralisme américain : Ne travaillez jamaisPratique de Vie Intégrale 

Quelques réflexions (critiques) sur le progressisme européen : De la Crise Religieuse à la Révolution Intérieure (où il notamment question du rapport de Jaurès et des socialistes à la spiritualité) - Déconstruire le pseudo-réalismeTranslation et TransformationFemmes, magie et politiqueMagie et ImaginaireUne (R)évolution intérieure - Le paradigme perduMétamorphoses de l’esprit européen - Civilisation, Décadence, Écosophie -

Vers un Intégralisme Synthétique : Éveil à une révolution totale  -  Une Insurrection Spirituelle - Éthique de l'existence post-capitaliste (3 billets)


Sur la Critique de la Valeur : Ne travaillez jamais (J.I) - Devoir de Vacance (J.I) La société autophage d'Anselm Jappe - Une présentation dense et structurée de cet ouvrage en vidéo sur la chaîne You Tube Le Labo de la Légiste  (9') -  Manifeste contre le Travail par Krisis (en intégralité sous forme de brochure imprimable) - Site Critique de la Valeur

Sur la pensée critique :  voir les billets regroupés sous les libellés Sortir de l'économie, Société Post-Capitaliste