jeudi 11 mai 2017

La Force et le Nombre


Un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble. Georges Bernanos 


Dans mon dernier billet intitulé Servitude et Libération où je proposais, entre autres, deux citations de Georges Bernanos, j’écrivais ceci : « Ces polémistes catholiques du siècle dernier - Bernanos, Péguy, Blois - témoignent, à travers un style éruptif, de l’effondrement des valeurs traditionnelles subverties par l’univers marchand. Leur indignation est proportionnelle au sens de la dignité, de la verticalité et de la grandeur qui les animent. Les petites âmes ont des colères d’étincelle qui leur ressemblent. Les grandes âmes ont des colères de feu qui embrasent et éclairent le monde. » Cette colère, aussi incendiaire que lumineuse, s’exprime avec talent dans La France contre les robots, un essai de Bernanos publié en 1947 qui propose une violente critique de la société industrielle fondée sur la technolâtrie c’est à dire l’idolâtrie de la technique. 

Bernanos y met en garde contre la civilisation des machines qui a pour conséquence d’abolir la liberté en niant l’âme et l’intériorité : « Le progrès n’est plus dans l’homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain. » Dans une préface à cet ouvrage, Jacques Julliard écrit que Bernanos n’est pas le dernier samouraï du monde préindustriel mais l’un des premiers prophètes d’une société post-industrielle et d’une "écologie spirituelle". Une société post-industrielle fondée sur l’intégration d'une rationalité abstraite et universaliste, issue la modernité, et des valeurs - qualitatives et spirituelles - issues de la tradition et reçues en héritage. La réflexion visionnaire de Bernanos passionnera tous ceux qui déconstruisent l'emprise de l'idéologie technolibérale en associant critique sociale, culturelle et spirituelle.

Après la présentation de La France contre les Robots par l’éditeur Le Castor Astral, nous proposerons des extraits d’un article inspiré où Matthieu Giroux analyse cet ouvrage comme une apologie de la vie intérieure. Ensuite nous proposerons quelques extraits de La France contre les Robots où Bernanos décrit, de manière assez visionnaire, ce qui ressemble à l’actualité internationale en général et en particulier à une actualité française illustrée par les élections présidentielles. Cette actualité est celle d’une tension entre deux pôles à la fois contraires et complémentaires que Bernanos nomme, de manière archétypique, la Force et le Nombre. 

La France contre les Robots

Un demi-siècle après sa parution, ce pamphlet reste d’une incroyable actualité. Cette apologie de la Liberté est un défi jeté aux idolâtries du profit et de la force. Georges Bernanos, dans une violente critique de la société industrielle, s’adresse à la "France Immortelle" face à la "France périssable", celle des combinaisons politiques et des partis. L’auteur y estime que le progrès technique forcené limite la liberté humaine. 

Bernanos conteste l’idée selon laquelle la libre entreprise conduirait automatiquement au bonheur de l’humanité. En effet, selon lui, « il y aura toujours plus à gagner à satisfaire les vices de l’homme que ses besoins »… Bernanos prédit également une révolte des élans généreux de la jeunesse contre une société trop matérialiste où ceux-ci ne peuvent s’exprimer, et cela plus de vingt ans avant la contestation de la société de consommation, qui sera l’un des aspects de Mai 1968. 

Ici, on sent en permanence le courage, la loyauté, la rectitude du jugement qui ont permis à Bernanos de se tenir toujours au niveau de l’histoire de son temps et de faire toujours les bons choix : contre le clergé assassin de la guerre d’Espagne, contre les dictatures, contre la collaboration, pour la résistance, pour la rectitude du cœur et du jugement. Cette polémique engagée contre la "société des machines" est un cri, un appel très moderne et même futuriste à la construction d’une société où il serait possible de mener une vie digne de l’être humain. Présentation de La France contre les Robots par l’éditeur Le Castor Astral.

Une apologie de la vie intérieure 

Sur le site Philitt, Matthieu Giroux analyse ce livre comme une apologie de la vie intérieure : « Dans La France contre les robots, Bernanos accuse la civilisation moderne d’être "une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure". Si l’ouvrage s’attaque tout particulièrement au règne de la technique engendré par l’âge industriel, c’est bien la mentalité moderne dans son ensemble qui doit être interrogée, car la civilisation des machines n’a été rendue possible que par un long processus philosophique, anthropologique et économique. Mais précisons d’emblée : l’antimodernisme de Bernanos a ceci d’original qu’il est une apologie de la liberté. 

Dans le cadre de cette critique, l’ancien camelot du roi se positionne donc plus comme un disciple de Charles Péguy que de Joseph de Maistre. En effet, Bernanos parle de la Révolution française comme d’une "aventure merveilleuse", d’un "grand mouvement d’espérance", d’une "illumination prophétique". À ses yeux, 1789 n’a été rendu possible que par l’homme du XVIIIe "tout hérissé de libertés"… La critique de la modernité que formule Bernanos dans La France contre les robots s’articule autour du problème de la liberté, entendue comme condition de possibilité de l’âme et, de son synonyme, la vie intérieure… 


Selon lui, c’est d’abord la philosophie libérale anglo-saxonne dans le sillage de Bernard Mandeville (La Fable des abeilles, 1714) et d’Adam Smith (La Richesse des nations, 1776) qui a développé une nouvelle anthropologie basée sur l’égoïsme et l’intérêt encourageant le matérialisme, le progressisme et le primat de la quantité sur la qualité. Cette conception de l’homme, qui fait des individus les simples rouages d’une logique politico-économique immanente, consacre la technique en même temps qu’elle dévalorise la spiritualité… 

Le monde que décrit l’auteur de Sous le soleil de Satan est celui de l’efficacité, de la performance, de la rentabilité. Dans une telle société, l’individu ne trouve sa place que dans la mesure où il est capable de produire quelque chose. L’homme réduit à l’utile n’est plus à proprement parler un homme, il n’est plus que l’exécutant remplaçable d’une tâche quelconque, un opérateur froid qui a depuis longtemps renoncé à l’usage de son libre arbitre. Voilà précisément l’homme idéal promu par la civilisation des machines...

A l'homme productif, modèle de la société technicienne, Bernanos oppose le modèle antique de l'homme contemplatif. L'homme contemplatif est celui qui ne se soumet pas à l'impératif de la production. Il lui préfère l'impératif proprement humain de la liberté. L'homme contemplatif est précisément celui qui ne "rougit" pas d'avoir une âme, qui s'en soucie et qui estime que la vie intérieure - parce qu'elle est partie liée avec l'Esprit - vaut infiniment plus que celle que tente de lui substituer la civilisation des machines... »


La Force et le Nombre. Georges Bernanos
Extraits de La France contre les Robots. 


Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des hautes valeurs de la vie... 

Dans la Civilisation des machines, tout contemplatif est un embusqué. La seule espèce de vie intérieure que le Technicien pourrait permettre serait tout juste celle nécessaire à une modeste introspection, contrôlée par le Médecin, afin de développer l’optimisme, grâce à l’élimination, jusqu’aux racines, de tous les désirs irréalisables en ce monde… 

L’homme n’a de contact avec son âme que par la vie intérieure, et dans la Civilisation des machines la vie intérieure prend peu à peu un caractère anormal… 

Dans la lutte plus ou moins sournoise contre la vie intérieure, la Civilisation des machines ne s’inspire, directement du moins, d’aucun plan idéologique, elle défend son principe essentiel, qui est celui de la primauté de l’action. La liberté d’action ne lui inspire aucune crainte, c’est la liberté de penser qu’elle redoute… 

L’État technique n’aura demain qu’un seul ennemi : "l’homme qui ne fait pas comme tout le monde" - ou encore : "l’homme qui a du temps à perdre" – ou plus simplement si vous voulez : "l’homme qui croit à autre chose qu’à la Technique"… 

La plus redoutable machine est la machine à bourrer les crânes, à liquéfier les cerveaux. Obéissance et irresponsabilité, voilà les deux mots magiques qui ouvriront demain le paradis de la Civilisation des Machines… 

La seule machine qui n’intéresse pas la Machine, c’est la machine à dégoûter l’homme des machines, c’est-à-dire d’une vie tout entière orientée par la notion de rendement, d’efficience et finalement de profit… 

Ceux qui m'ont déjà fait l'honneur de me lire savent que je n'ai pas l'habitude de désigner sous le nom d'imbéciles les ignorants ou les simples. Bien au contraire. L'expérience m'a depuis longtemps démontré que l'imbécile n'est jamais simple, et très rarement ignorant. L'intellectuel devrait donc nous être, par définition, suspect ? Certainement. Je dis l'intellectuel, l'homme qui se donne lui-même ce titre, en raison des connaissances et des diplômes qu'il possède. Je ne parle évidemment pas du savant, de l'artiste ou de l'écrivain dont la vocation est de créer - pour lesquels l'intelligence n'est pas une profession, mais une vocation. Oui, dussé-je, une fois de plus, perdre en un instant tout le bénéfice de mon habituelle modération, j’irai jusqu’au bout de ma pensée. L'intellectuel est si souvent un imbécile que nous devrions toujours le tenir pour tel, jusqu'à ce qu'il nous ait prouvé le contraire


Ayant ainsi défini l’imbécile, j’ajoute que je n’ai nullement la prétention de le détourner de la civilisation des machines, parce que cette civilisation le favorise d’une manière incroyable aux yeux de cette espèce d’hommes qu’il appelle haineusement les "originaux", les "inconformistes". La Civilisation des Machines est la civilisation des techniciens, et dans l’ordre de la Technique un imbécile peut parvenir aux plus hauts grades sans cesser d’être imbécile, à cela près qu’il est plus ou moins décoré. 

La Civilisation des Machines est la civilisation de la quantité opposée à celle de la qualité. Les imbéciles y dominent donc par le nombre, ils y sont le nombre. J’ai déjà dit, je dirai encore, je le répéterai aussi longtemps que le bourreau n’aura pas noué sous mon menton la cravate de chanvre : un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble. 

La Force fait tôt ou tard surgir des révoltés, elle engendre l’esprit de Révolte, elle fait des héros et des Martyrs. La tyrannie abjecte du Nombre est une infection lente qui n’a jamais provoqué de fièvre

Le Nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux, mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales. Il est fou de confier au Nombre la garde de la Liberté. Il est fou d’opposer le Nombre à l’argent, car l’argent a toujours raison du Nombre, puisqu’il est plus facile et moins coûteux d’acheter en gros qu’au détail. Or, l’électeur s’achète en gros, les politiciens n’ayant d’autre raison d’être que de toucher une commission sur l’affaire. Avec une Radio, deux ou trois cinémas, et quelques journaux, le premier venu peut ramasser, en un petit nombre de semaines, cent mille partisans, bien encadrés par quelques techniciens, experts en cette sorte d’industrie. Que pourraient bien rêver de mieux, je vous le demande, les imbéciles des Trusts? 

Mais, je vous le demande aussi, quel régime est plus favorable à l’établissement de la dictature ? Car les Puissances de l’Argent savent utiliser à merveille le suffrage universel, mais cet instrument ressemble aux autres, il s’use à force de servir. En exploitant le suffrage universel, elles le dégradent. L’opposition entre le suffrage universel corrompu et les masses finit par prendre le caractère d’une crise aiguë.

Pour se délivrer de l’Argent — ou du moins pour se donner l’illusion de cette délivrance — les masses se choisissent un chef, Marius ou Hitler. Encore ose-t-on à peine écrire ce mot de chef. Le dictateur n’est pas un chef. C’est une émanation, une création des masses. C’est la Masse incarnée, la Masse à son plus haut degré de malfaisance, à son plus haut pouvoir de destruction. 

Ainsi, le monde ira-t-il, en un rythme toujours accéléré, de la démocratie à la dictature, de la dictature à la démocratie, jusqu’au jour… 


Ressources 

La France contre les Robots  Ed. Le Castor Astral 

La France contre les Robots. Chapitre 7 d’où est tiré l’extrait sur la Force et le Nombre. Site Chroniques Désabusées.

La France contre les Robots : une apologie de la vie intérieure  Matthieu Giroux. Site Philitt.

Une recension par Didier Smal de La France contre les Robots édité par Le Castor Astral. Site La cause littéraire. 

Citations choisies de Georges Bernanos   Site Dernière Gerbe

Emmanuel Macron, un putsh du CAC 40  Aude Lancelin. Site Le feu à la plaine

Macron, le spasme du système Frédérique Lordon. La pompe à phynance in Les Blogs du Monde Diplomatique.

Dans Le Journal IntégralServitude et Libération

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire