jeudi 3 août 2017

L'Esprit de Vacance (8) Travail fétiche


La morale du travail est une morale d’esclave, et le monde moderne n’a nul besoin de l’esclavage. Bertrand Russell


Normalement, le temps des vacances est celui d’une vie libérée des contraintes, des réflexes et du stress de la vie quotidienne. Une occasion pour se ressourcer à la présence subtile d’une intériorité trop souvent dévastée par un rythme de vie hypnotique et mécanique qui nous aspire vers l’extérieur, toujours plus loin de nous-même, dans un flux constant d’activités et de divertissement, de diversion et de dispersion. Fait d’attention à l’instant présent et de prise de distance avec nos habitudes, l’Esprit de Vacance permet de poser un autre regard sur une vie qui se déroule dans le contexte des sociétés marchandes où le travail est devenu une valeur centrale régissant toute l’organisation sociale. 

Il n’en a pas été toujours ainsi. Dans les sociétés pré-modernes, l’activité humaine est prise dans un réseau de contraintes et de significations, sociales et culturelles, religieuses et symboliques, qui donnent du sens à son contenu tout en reconnaissant son utilité pratique pour la satisfaction des besoins humains. Loin d’être une fonction naturelle, universelle et transhistorique, le  "travail" est une catégorie qui émerge avec la modernité capitaliste comme une dépense d’énergie humaine indifférenciée, mesurée par le temps, sans référence à aucun contenu concret. Considéré en dehors son contenu particulier, ce "travail abstrait", uniquement indexé sur le temps, devient la substance de la valeur des marchandises dans le mesure où il détermine leurs valeurs d'échange. 

La perspective évolutionnaire propre à la vision intégrale permet de retracer la généalogie, l’émergence et l’évolution du "travail abstrait" en contextualisant celui-ci dans l’univers mental et le stade développemental auxquels il correspond : une modernité fondée sur l’individu et la raison, la technique et l’économie. Une telle démarche généalogique ne peut faire l’impasse sur les analyses effectuées par la "Critique de la valeur". Inspiré par le Marx "ésotérique", décrypteur du fétichisme de la marchandise, ce mouvement de pensée propose une critique de l’économie politique qui déconstruit les formes sociales et les catégories de la modernité capitaliste que sont notamment la valeur, le travail, l'argent, la marchandise et l'État. Opposée à un certain nombre de dogmes du marxisme historique, celui du mouvement ouvrier, une telle déconstruction est nécessaire pour « envisager la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé » selon le Groupe Krisis, auteur de cette ouvrage fondateur qu'est le Manifeste contre le Travail.  

Après une introduction à la critique du travail et de l'économie, nous vous proposons ci-dessous un extrait d’un article de la philosophe Maria Wölflingseder intitulé Travail fétiche qui permet de se sensibiliser aux réflexions menées au sein de la "Critique de la valeur". L'auteure y évoque notamment la façon dont le travail aliène nos contemporains en agissant sur eux tel un fétiche doué de pouvoirs magiques déterminant subjectivité et comportements. En France, des auteurs comme André Gorz hier et J.C Michéa aujourd’hui (dans son dernier ouvrage Notre ennemi le Capital par exemple) se sont inspirés des analyses de la Critique de la Valeur pour nourrir leurs propres réflexions.

Revenu Universel

Dans notre précédent billet intitulé Contre le travail, nous évoquions l’idée la plus novatrice ayant émergée d’une campagne présidentielle très pauvre en débat de fond. Cette idée proposée par Benoît Hamon est celle d’un revenu universel qui remet en question le sens et le rôle fondateur du travail dans l’organisation des sociétés capitalistes. Pour Maria Wölflingseder le revenu universel représente une forme d’impasse : « Un revenu universel (inconditionnel et suffisamment élevé) peut certes représenter un authentique soulagement à l’intérieur du capitalisme… Mais cela ne changera rien à la logique insensée du capital. » 

C’est cette logique qu’il faut déconstruire pour la comprendre et qu’il faut comprendre pour la dépasser. Pour J.C Michéa : « Les analyses économiques de Marx sur la loi de la valeur, la nature du travail productif, la baisse tendancielle du taux de profit ou la dynamique de l’accumulation du capital restent, aujourd’hui encore, le point de départ obligé de toute compréhension critique du capitalisme » (Le Comptoir). A contre courant du marxisme traditionnel, la relecture de Marx opérée par la Critique de la Valeur jette une lumière vertigineuse sur le travail en lui faisant perdre le statut d’évidence qui est le sien dans la sphère capitaliste pour apparaître comme un rouage essentiel du "sujet automate", ce processus de valorisation abstraite qui permet l’accumulation sans fin du capital à travers l’exploitation des ressources naturelles, humaines et symboliques. 

Dans un texte intitulé Baudrillard, lecteur de Marx, Gérard Briche écrit : « Le travail n'existe que dans la société capitaliste marchande. Ce qui existe dans toute société, ce sont des activités variées au moyen desquelles les hommes, dans un métabolisme avec la nature, s'approprient des ressources pour satisfaire des besoins. Mais le concept général de "travail" qui subsume toutes ces activités n'a de sens que dans la société marchande, dans la perspective d'une régulation des échanges par une évaluation de chaque produit, pour qu'on puisse le mesurer comme valeur, indépendamment de son utilité pratique, évidemment particulière... S'il n'y a travail que parce qu'il y a capitalisme, il n'y a capitalisme que parce qu'il y a travail. » 

Un saut évolutif

Dans son livre Vie et Mort du Capitalisme, Robert Kurtz synthétise ainsi les relations entre travail et capital : "Le capitalisme n'est rien d'autre que l'accumulation d'argent comme fin en soi et la substance de cet argent réside dans l'utilisation de la force de travail humaine. Mais en même temps, la concurrence entraîne une augmentation de la productivité qui rend cette force de travail superflue... Critiquer le capitalisme du point de vue du travail est une impossibilité logique, car on ne peut critiquer le capital du point de vue de sa propre substance. Une critique du capitalisme doit remettre en cause cette substance même et donc libérer l'humanité de sa soumission à la contrainte du travail abstrait."

Parce que ce sont deux formes d'une même dynamique de valorisation, il ne s'agit pas de libérer le travail du capital mais plutôt de libérer l'individu du travail dans la mesure où selon Jean-Luc Debry : "Le travail n'a jamais été aliéné, il est en soi une aliénation". Dans L’insurrection qui vient, Le Comité Invisible fait le même constat : « Ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise ; ce n’est pas le travail qui manque, c’est le travail qui est en trop. » Le rôle essentiel du travail abstrait dans la valorisation capitaliste explique pourquoi alors même que le travail ne cesse de se raréfier au profit de la technologie et de la spéculation, notre société marchande se définit et s’affirme de plus en plus comme une société du travail. 

Un phénomène de déni ainsi analysé par le collectif Krisis dans son Manifeste contre le travail : « C'est au moment même où le travail meurt qu'il se révèle une puissance totalitaire qui n'admet aucun autre Dieu à ses côtés, déterminant la pensée et l'action des hommes jusque dans les pores de leur vie quotidienne et dans leur esprit. On ne recule devant aucune dépense pour maintenir artificiellement en vie l'idole Travail. Le cri délirant "De l'emploi !" justifie qu'on aille encore plus loin dans la destruction des bases naturelles devenue depuis longtemps manifeste. »


L’œuvre de déconstruction de l’économie politique effectuée par le courant de la Critique de la Valeur permet de "briser le monopole de l’interprétation détenu par le camp du travail"  pour imaginer de nouvelles formes sociales. Dans la perspective évolutionnaire qui est la nôtre, inspirée par les modèles développementaux concernant les hommes comme les sociétés, l’émergence de ces nouvelles formes sociales correspond à un saut évolutif vers un stade historique de plus grande complexité. " Si pour les hommes, écrit le groupe Krisis, l'instauration du travail est allée de pair à une vaste expropriation des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation de leur lien social à un niveau historique plus élevé. " (Manifeste contre le travail)

Le sociologue Michel Maffesoli nomme Écosophie la vision du monde qui préside à l'émergence de ce niveau historique plus élevé. Là où l’économie a transformé de manière abstraite un milieu de vie en un environnement pour en exploiter les ressources, l’écosophie est fondée sur la participation sensible de l’être humain à ce milieu d'évolution qui est à tout la fois naturel, social et culturel.

Une Vision Intégrale

" Ce que nous avons à conduire ensemble, c'est une révolution en profondeur de nos modèles : nos modèles de pensée, nos organisations économiques et sociales, nos façons de nous comporter." Contrairement à ce que l'on pourrait penser, ce discours n'est pas celui d'un visionnaire inspiré qui imagine la lente conversion de l'économie à l'écosophie, c'est le programme même du techno-capitalisme évoqué par Emmanuel Macron lors du salon VivaTech le 15 Juin dernier devant un parterre d'ingénieurs et d'entrepreneurs. 

Un tel discours a le mérite de montrer que le techno-capitalisme, loin de se limiter au champ économique, est un projet global qui concerne l'être humain en totalité : conscience, culture et société. Car, tel un cancer, le capitalisme ne peut se développer qu'en transformant en secteurs marchands des dimensions intimes ou relationnelles qui échappaient jusque-là à son contrôle et à son emprise. D'où l'émergence en France, suite aux dernières élections, de ce que certains ont appelé un "libéralisme intégral" associant les deux formes du libéralisme définies par J.C Michéa, à savoir le libéralisme culturel de gauche et le libéralisme économique de droite.


Ce libéralisme intégral est d'autant plus pernicieux que, sous ses apparences "cool" qui sont celles du libéralisme culturel, il détruit les valeurs traditionnelles et les solidarités communautaires au profit d'une monade égoïste et d'une compétition généralisée réduisant l'être humain au rôle fonctionnel d'une entité économique : celle de producteur/consommateur. Ce n'est pas un hasard si ce libéralisme intégral émerge sur la scène publique en même temps que le projet de revenu universel, celui-ci étant, de manière plus ou moins consciente, une réaction à celui-là. Face à ce fondamentalisme marchand profondément régressif, le saut évolutif de l'économie vers l'écosophie nécessite de se « déprendre d’un mode de vie, d’une culture et de représentations économiques faisant de l’être humain un être défini essentiellement par des besoins et, précisément, par le travail ». (Tu vois le travail ? Revue Réfractions) 

Fondé sur le primat de la relation, le projet écosophique est porté par une "vision intégrale" qui dépasse la rationalité abstraite par une intelligence intuitive adaptée à la complexité. Cette "vision intégrale" permet de sortir de l’impasse individualiste à travers des formes communautaires fondées sur l’intelligence collective et l'économie du don ; elle affirme le primat organique de la vie sensible et de la création humaine sur l’univers mécanique de la technologie et ses processus automatisés; elle transcende la valeur quantitative de l'économie marchande par les valeurs qualitatives d'une éthique évolutionnaire fondée sur le développement humain ; elle est animée par une inspiration spirituelle qui permet d'évoluer au-delà des limitations narcissiques et mentales de l'égo. Chacun de ces aspects a été développé dans divers billets du Journal Intégral et ceux qui s'intéressent à ces analyses peuvent se référer à ceux-ci.

Animés par ce nouvel esprit du temps, des réseaux et des communautés écosophiques se constituent aujourd'hui partout sur la planète dans un vaste mouvement évolutionnaire qui, comme à chaque époque de mutation, préfigure les changements culturels et sociaux. Mais, comme à chaque époque, les tenant de l'idéologie dominante opposent une résistance farouche à une dynamique jugée dangereuse pour leur pouvoir. Dans Les nouveaux bien-pensants, le sociologue Michel Maffesoli décrit ce combat entre les tenant d'une économie dominante et ceux d'une écosophie émergente : "La ligue des esprits asservis contre les esprits libres, celle des esclaves de l'économicisme voulant écarter ceux qui, avec désinvolture, plaident pour une écosophie beaucoup plus prospective, cette ligue donc mène un combat d'arrière garde. Et elle le pressent. Mais on le sait, ces combats-là sont les plus virulents, puisque ceux qui savent qu'ils ont perdu vendent chèrement leur peau."

Travail fétiche. Maria Wölflingseder 

Le “travail” est, de par son essence même, l’activité non libre, inhumaine, asociale... Karl Marx 


Tous exigent du travail, du travail, du travail ! Les uns réclament une protection sociale de base qui prenne en considération les besoins, les autres un revenu universel inconditionnel. Mais nul ne s’interroge sur les raisons cachées de ces rapports absurdes qui, au mépris de l’être humain, dominent aujourd’hui le monde du travail. Avoir la possibilité de travailler moins, pour consacrer enfin du temps à la « vraie vie », n’est-ce pas là un rêve aussi ancien que l’humanité ? 

Ce n’est pas sur les tâches nécessaires à la survie que nous devrions faire porter le plus clair de nos efforts, mais plutôt sur tout ce qu’il y a au-delà de la simple satisfaction du besoin : le loisir, l’art, le jeu, la philosophie, tout ce qui rend les hommes authentiquement humains. Aujourd’hui nous pourrions enfin réaliser ce rêve. La productivité du travail a fait un bond si formidable que tous sur cette terre, moyennant un effort minime (comparé à ceux des époques antérieures), nous pourrions ne manquer de rien. Mais en dépit de sa raréfaction, le travail se pose en puissance totalitaire qui ne tolère aucune autre divinité à ses côtés. Nous persistons à vénérer le travail comme un fétiche, comme s’il était doué de pouvoirs magiques. 

Une activité propre aux esclaves 

Pour mieux comprendre notre rapport servile au travail, il suffit d’ouvrir un dictionnaire étymologique ou un livre retraçant l’histoire du travail. Le mot allemand Arbeit est issu d’un verbe germanique signifiant « être orphelin, être un enfant astreint à un dur labeur physique » ; et, jusqu’à la fin du Moyen Age, ce mot garda le sens de "pénible épreuve", de "calamité", de "besogne indigne". En anglais, labour a pour racine le latin labor : "peine", "épreuve", "effort". Le français travail et l’espagnol trabajo trouvent leur origine dans le latin tripalium, un dispositif utilisé pour torturer et punir les esclaves ou tous ceux qui n’étaient pas de condition libre. De même, le russe robota provient du slavon rob, c’est-à-dire  "esclave", "serf". « La morale du travail est une morale d’esclave, et le monde moderne n’a nul besoin de l’esclavage », a dit le savant et prix Nobel anglais Bertrand Russell. 

Jusqu’à l’Antiquité la notion de travail était totalement inconnue. Le mot apparaît d’abord pour désigner une activité hétéronome, exécutée sous la surveillance et sur l’ordre d’autrui. Avant cela il y avait des termes pour désigner des activités concrètes mais aucun terme abstrait signifiant, comme le mot "travail", une dépense d’énergie humaine dont le but, le contenu, est indifférent aux exécutants. Là où nous avions par exemple les corvées, nous avons aujourd’hui le salariat, c’est-à-dire n’importe quelle activité effectuée pour de l’argent. 

Tandis que les époques précapitalistes considéraient le travail comme un mal nécessaire, l’avènement de la modernité marqua le début de sa transfiguration idéologique. On l’éleva au rang de "constante anthropologique", c’est-à-dire de caractéristique inhérente à l’être humain. Avec toute la brutalité possible et imaginable, on inculqua aux hommes le principe et l’éthos du travail. Il fallut des siècles pour les faire renoncer à leur rythme d’activité propre et les contraindre à une besogne quasi mécanique dans les usines. 


Le récit de cette transformation a ceci d’intéressant qu’on peut y voir la résistance capituler peu à peu. A la première génération d’ouvriers on inculqua l’importance du temps : personne, à l’époque, ne vivait « à l’heure ». Et voilà que dorénavant les hommes devaient se soumettre à une injonction extérieure, à une cadence qui leur était dictée. L’équivalence actuelle du temps et de l’argent commençait à se mettre en place. La deuxième génération lutta pour la journée de dix heures ; les hommes, il est vrai, étaient alors contraints de trimer jusqu’à seize heures d’affilée. La troisième génération avait fini par accepter les catégories des patrons et ne réclamait plus que le paiement des heures supplémentaires.

Dans les pays industrialisés il n’est maintenant plus nécessaire d’exercer la moindre contrainte : celle-ci est désormais totalement intériorisée. Elle est devenue pour les hommes une "seconde nature". Le problème du workaholisme et de l’épuisement professionnel a pris une ampleur sans précédent. On ne compte plus les sexa-, quinqua-, voire parfois quadragénaires qui meurent d’infarctus ou d’attaques cérébrales – bref se tuent à la tâche, comme le déplorent leurs proches. 

Transformer l’argent en plus d'argent 

Tout aussi éclairant, le parallèle entre développement du capitalisme et développement des armes à feu montre bien de quelle manière funeste s’additionnèrent leurs puissances de destruction respectives. Une fois la poudre à canon mise au point et les armées permanentes constituées, l’entretien de ces dernières nécessita de relever drastiquement la charge fiscale. Ce qui à son tour entraîna une augmentation de la charge de travail. S’agissant d’organiser les armées et les nouvelles technologies de la destruction, la forme argent et la forme marchandise s’avérèrent plus adaptées que les liens féodaux traditionnels. Aujourd’hui encore, les quatre cinquièmes de toute la recherche scientifique et technique sont au service de la guerre. La plupart de nos produits high-tech sont en réalité des sous-produits de la technologie militaire. 

La machine et la chaîne de montage ne furent inventées ni pour soulager le labeur des hommes ni pour améliorer nos relations avec la nature, mais pour transformer plus rapidement l’argent en davantage d’argent. Toute activité humaine se voit depuis lors appréciée en fonction de la valeur économique qu’elle crée. L’homme ne fabrique pas les produits qu’il serait judicieux de fabriquer (par exemple, une nourriture non polluée ou des biens d’usage durables et écocompatibles), il fabrique avant tout les plus susceptibles de rapporter de l’argent. A maints égards le capitalisme a donc davantage à voir avec la mort qu’avec la vie. 

Immanuel Wallerstein note, à propos de la genèse du capitalisme, que la plupart des gens travaillent aujourd’hui « incontestablement plus, un plus grand nombre d’heures par jour, par an, ou sur la durée d’une vie ». Et malgré cela, « une majorité de la population mondiale se trouve objectivement et subjectivement plus démunie matériellement que dans les systèmes antérieurs, mais je pense aussi qu’ils ont été placés dans des conditions politiques pires qu’auparavant ». 

Marchandiser tous les domaines de la vie


Serait-ce seulement la volonté politique qui fait défaut, ainsi qu’on l’affirme haut et fort de façon récurrente ? Celle-ci pourrait-elle effectivement résoudre la question du chômage et l’ensemble des problèmes de la société ? Ou bien est-ce le revenu minimum qui constitue la solution ? Un revenu universel (inconditionnel et suffisamment élevé) peut certes représenter un authentique soulagement à l’intérieur du capitalisme. Il peut contribuer à briser à jamais le mythe du plein emploi. Le revenu universel peut faire en sorte que les hommes ne soient plus l’objet des tracasseries de l’agence pour l’emploi et qu’on cesse de voir dans le travail salarié leur raison d’être. Mais cela ne changera rien à la logique insensée du capital.

Tous veulent rendre le capitalisme plus juste, plus humain et plus écologique, mais nul ne le remet en cause ! Nul ne s’attaque à ce qui en constitue l’essence : la logique meurtrière de la marchandise. Dans le capitalisme, la règle d’or consiste à faire du profit, c’est-à-dire multiplier l’argent, créer de la (sur)valeur (plus-value). Cela nécessite croissance et concurrence illimitées. Le travail ne sert pas – et servira de moins en moins – à produire ou accomplir ce qui est utile et nécessaire au genre humain ; le seul et unique critère, c’est ce qui se vend. Que les produits et les modes de production soient ou non bénéfiques à l’homme et à la nature, là n’est pas la question. 

La loi immanente du capitalisme conduit à marchandiser tous les domaines de la vie : qui aurait jamais cru possible que la poste, les chemins de fer, les écoles, les hôpitaux et même un nombre croissant de domaines interpersonnels, dussent un jour fonctionner suivant d’implacables critères économiques ? Cette évolution ne tient pourtant pas à un manque de volonté politique mais à la nature même du capitalisme. 

Comment en est-on arrivé là ? La richesse, dans la société capitaliste moderne, possède toujours deux aspects : elle est à la fois richesse sensible-matérielle (nourriture, maisons, vêtements, etc.) et ressource pécuniaire, fortune, somme d’argent. Cependant la richesse sensible-matérielle n’acquiert le droit à l’existence qu’à travers sa forme pécuniaire abstraite, autrement dit lorsqu’elle devient marchandise. La société capitaliste n’aurait absolument aucune difficulté à fournir à tous des biens en suffisance ; le seul problème, c’est que ces biens se transforment sans cesse en argent, en marchandise, en valeur (d’où le terme de "critique de la valeur"). Partant, il leur faut être valorisés. 

Une logique totalitaire 


Nous touchons là le nœud du problème : la crise générale du financement n’est nullement l’œuvre de dirigeants malveillants ; elle procède logiquement du découplage entre travail et production de richesse. Cela signifie que tous les êtres humains sur cette terre pourraient en théorie voir sans problème leurs besoins satisfaits sans qu’il soit nécessaire pour autant que chacun travaille quarante heures par semaine. Il est vrai que, travaillant moins, les hommes sont moins bien payés, voire pas payés du tout – mais n’est-ce pas déjà ce qui se passe de toute façon un peu partout ? Cela montre bien que l’argent, ou plutôt l’obligation d’en avoir, n’est plus un obstacle entre l’homme et la satisfaction de ses besoins ! Aussi le fossé ne cesse-t-il de s’élargir entre ce qui est bon pour l’homme et ce qui est bon pour l’économie ! On cherche pourtant continuellement à nous persuader du contraire. 

La logique meurtrière du monde marchand, en vertu de laquelle toute chose, avant même de pouvoir être utilisée, doit nécessairement d’abord être achetée en tant que marchandise – cette logique est devenue totalitaire. La valeur n’est pas une chose grossière relevant de la sphère économique mais bien une forme sociale à cent pour cent : à la fois forme du sujet et forme de pensée. Réclamer que la politique redevienne plus responsable dénote une piètre connaissance de la nature du capitalisme. En quoi la politique pourrait-elle nous aider aujourd’hui, elle qui, avec la démocratie, a grandi aux côtés du système capitaliste, main dans la main avec lui ? Ils sont inexorablement enchaînés l’un à l’autre. Démocratie, économie de marché, État de droit (et droits de l’homme) : autant de simples appendices du capitalisme. Paul Valéry écrivit : « La politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde ». 

La conscience démocratique moderne émane d’une pensée marchande qui ne reconnaît même plus ses propres bornes et pour qui, de ce fait, la moindre solution aux problèmes sociaux passe nécessairement par le travail et l’argent dans un contexte de croissance économique. Pour la plupart des gens, une production autodéterminée et un partage des biens sans échange ni contrainte sont littéralement impensables. D’où vient donc cette peur panique dès qu’il s’agit d’envisager le dépassement du système capitaliste et de sa logique mortifère ? 

L’exigence de solidarité et de compassion ose aujourd’hui à peine s’exprimer : elle porte atteinte à la suprématie de l’actuelle forme de travail et d’économie. Ça n’est même pas avec un revenu universel que nous briserons la logique meurtrière de la marchandise, car nous ne sommes tout bêtement plus en mesure d’imprimer les billets de banque à distribuer. Nous n’obtenons l’argent qu’aux conditions de l’économie capitaliste. Or, ces conditions se résument depuis longtemps à une spirale descendante que rien ni personne ne peut enrayer. Le capitalisme ne connaît plus que la fin en soi irrationnelle consistant à transformer jusqu’à la fin des temps l’argent en davantage d’argent. A l’intérieur de ce système, plus aucune perspective émancipatrice n’est possible. Il s’est heurté à ses propres limites. 

Ressources 

La traduction française du texte de Maria Wölflingseder est initialement parue dans la revue Variations. Revue internationale de théorie critique » en 2012. Traduction de l’allemand : Sînziana 

Travail fétiche de Maria Wölflingseder sur le site Critique de la Valeur

Dans la rubrique Ressources du précédent billet intitulé Contre le travail nous avons proposé de nombreuses références en ligne et dans Le Journal Intégral concernant la critique du travail et de l’économie.

Éloge de l'oisiveté  de Bertrand Russel en Pdf

Tu vois le travail ? Revue Réfractions N°38. Printemps 2017. 

Manifeste contre le travail par Krisis (en intégralité sous forme de brochure imprimable). Site Critique de la Valeur.

Robert Kurz : Voyage au cœur des ténèbres du capitalisme  de Anselme Jappe. Une approche synthétique de l’œuvre de Robert Kurz, principal théoricien de la critique de la valeur. Revue des Livres N°9

André Gorz, le philosophe qui voulait "libérer les individus du travail"  Site Critique de la valeur. Article paru dans L’Obs du 25/6/17. A propos, notamment, du revenu universel.

Que signifie être contre le travail ? Robert Kurz Site Critique de la Valeur

Notre ennemi, le Capital  Jean Claude Michéa  Éditions Climat
 
Entretien avec J.C Michéa sur le Site Le Comptoir  : Le concept marxiste de lutte des classes doit être remanié.

Baudrillard, lecteur de Marx par Gérard Briche Site Critique de la Valeur

L’insurrection qui vient par Le Comité Invisible en Pdf

Attention Danger Travail  Documentaire de Pierre Carles suivie d'une recension critique Site Pensée Radicale

Les nouveaux bien-pensants  Michel Maffesoli

L'économie du don  Site de Jean-François Noubel  Vivre dans l'économie du don Conférence de JF Noubel sur You Tube

Émission de radio : Critique radical du projet de loi-travail et du travail capitaliste (en crise) avec Jean-Luc Debry Site Sortir du Capitalisme

Dans le Journal Intégral : Ecosophie (1) Une sagesse commune. Civilisation, Décadence, Ecosophie 

Devoir de Vacance  Une présentation synthétique des six billets de la série L'Esprit de Vacance : L'Esprit de Vacance, L'Otium du peuple, Changer d'ère, L'Art de ne rien faire, Se libérer de l'horreur économique, La Cigale et la Fourmi 2.0

Théorie d'une Catastrophe  Les rapports entre la Critique de la valeur et les pensées de Michel Henry, Jean-Claude Michéa ou André Gorz.

Les Monnaies Libres (1)  Les Monnaies libres (2) Un paradigme post-capitaliste  Les Monnaies libres (3) Un paradigme post-capitaliste (fin)

Bibliographie sur la Critique de la Valeur
 
Les Aventures de la marchandise Pour une nouvelle critique de la valeur de Anselm Jappe (Denoël, 2003) 

Crédit à mort  La décomposition du capitalisme et ses critiques de Anselm Jappe (Lignes, 2011) 

Vie et mort du capitalisme de Robert Kurz (Lignes, 2011)

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