jeudi 21 septembre 2017

Incitations (8) Le Déni ou le Défi


Obéissez à vos porcs qui existent. Je me soumets à mes Dieux qui n'existent pas. René Char

Photo Gert van den Bosch

Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui font écho aux thèmes développés par ailleurs, de manière plus systématique, dans Le Journal Intégral. De par leurs concisions, aphorismes et fragments synthétisent la pensée et formalisent l’intuition en éveillant chez le lecteur une résonance intérieure qui mobilise sa conscience et fertilise son imaginaire. Inspirées par l'esprit du temps, ces "Incitations" nous invitent donc à la méditation, à la réflexion... et à l’action. 

Face à toute épreuve, il existe deux stratégies : le déni ou le défi. 

La crise systémique que nous vivons nous oblige à choisir de toute urgence entre la marchandisation ou le réenchantement, c’est-à-dire entre la soumission aux mécanismes de la quantité ou l’insurrection qualitative de la vie/esprit. Choisir entre les porcs qui existent et les Dieux qui n'existent pas, en référence à la belle formule de René Char.

La marchandisation est l'expression d'une déchéance spirituelle fondée sur la réification du vivant. Le réenchantement est la voix intérieure qui nous libère de cette déchéance.

Le déni c'est le refus de voir et de réagir à la dévastation du monde opérée par le fondamentalisme techno-marchand. Le défi consiste à se libérer du fétichisme de l'abstraction pour développer une relation immédiate et poétique à son milieu - naturel, social et spirituel. Le déni est économique quand le défi est écosophique.

Telle est la dynamique de l'évolution culturelle : déconstruire les stéréotypes d'une époque pour accompagner les archétypes qui se manifestent à travers la suivante.

Dans un monde où règne l’hégémonie de l’utilitarisme, le mot d’ordre évolutionnaire consiste à devenir inutile c’est-à-dire inutilisable par le Système. Devenir inutile c’est être inappréciable, inappropriable et irremplaçable en développant une singularité créatrice irréductible à toute valeur marchande et utilitaire.

"En Marche", tel est l’hymne des marchands qui défile d’un même pas, au rythme du marché, en chantant ce refrain tous en chœur : « En Marche. En Marche. La liberté guide nos pas sur la voie sacrée du pouvoir d’achat. Pour que les affaires marchent, amis, marchons sans peur sur les concurrents. En Marche. En Marche. Qu’un sang impur abreuve nos actions. La richesse vient à qui travaille, le jour, la nuit, Dimanche et fêtes, pour la grandeur du Capital ».

Quelle déchéance de l'âme et de l'esprit peut-elle conduire l'homme contemporain à s'identifier totalement à son rôle économique de producteur/consommateur au point d'en oublier l'essentiel, c'est à dire sa vie intérieure ? L'essentiel, sans cesse menacé par l'insignifiant, selon René Char, c'est la qualité intérieure sans cesse menacée par ce qu'un autre René (Guénon) nommait "le règne de la quantité". Celui qui n'est pas hanté par cette question est d'ores et déjà un mort-vivant ayant intériorisé la logique mécanique et inhumaine de l'abstraction dont l'économie n'est qu'une manifestation morbide.

Dégradation moderne de la conscience :  de la spiritualité à la sagesse, de la sagesse à la philosophie, de la philosophie au journalisme, du journalisme à la communication, de la communication au markéting et du markéting au mercantilisme !... Quand la spiritualité nous libère de ces illusions que sont les évidences, le mercantilisme nous aliène aux besoins qu'il ne cesse de créer.

Misère de l’individu castré de son intériorité : de l’autonomie abstraite à l’atomisation sociale jusqu’à l’automatisation dans la grande machine techno-économique.


Dans sa profonde immaturité, l’homme moderne a conçu un droit du travail sans sa contrepartie équivalente qui serait un devoir d’oisiveté. Ce lent, long et indispensable apprentissage de l’inutilité, cette "sainte paresse" évoquée par Erik Sablé, au cœur de nombreuses sagesses traditionnelles, éviterait la dévastation du monde. Comme le dit Raoul Vaneigem : « On nous a si bien mis dans les dispositions de travailler que ne rien faire exige aujourd’hui un apprentissage. »

Pour accéder à la sagesse, cet apprenti sage qu’est le philosophe doit dépasser cet apprentissage de la pensée qu’est la philosophie.

A notre époque, que de professeurs de philosophie... et si peu de sages ! Les professeurs de philosophie enseignent les chaînes causales qui réduisent la conscience à la pensée et la pensée à la logique. Les sages sont des professeurs de l'être qui brisent ces chaînes. Ils enseignent l'art de transcender la pensée en nous libérant d'un système entièrement conçu pour nous avoir.

La philosophie se lit, la sagesse se vit et le sage se rit de la sagesse comme de la philosophie.

Si le sage est la mémoire externe de ce disque dur qu’est l’Esprit, la sagesse se situe bien au-delà du mental et de ses programmations instrumentales.

Philosophe médiatique : quel oxymore !.. La pudeur de la sagesse répugne au spectacle comme à la publicité : elle ne dévoile ses secrets que dans l’intimité de l’âme et dans la profondeur des relations initiatiques indexées sur celle-ci. 

Comme il existe des "universités populaires" destinées à transmettre le savoir exotérique au plus grand nombre, il existe des "communautés initiatiques" destinées à transmettre une connaissance ésotérique au petit nombre de ceux qui peuvent l’intégrer.

Quand la quantité s'impose par le nombre, de façon spectaculaire, la qualité reste discrète, voire secrète, assemblant de manière magnétique ceux qui se ressemblent autour d'un noyau spirituel et rayonnant. L'intensité qualitative du petit nombre s'étend ainsi discrètement, par cercles successifs, jusqu'à présider aux destinées du grand nombre : le rythme créateur de la qualité inspire et anime la quantité qui le suit par mimétisme, de manière plus ou moins consciente. Tel est le rôle des avant-gardes inspirées sur le chemin de l'évolution.

Dès lors qu’elle n’est pas au service d’une dimension supérieure, la volonté se transforme en servitude volontaire dans le projet prédateur de l’ego. 

Quand le sage montre la lune, l’imbécile se met le doigt dans le cul en prenant ce geste pour une technique de développement personnel !... Un développement personnel qui est bien souvent, hélas, celui de l'égo, conscience de séparation neutralisant et sabotant tout développement spirituel permettant de la transcender.


L’ascèse est à la fois exercice et exorcisme. Exercices du corps, de l'âme et de l’esprit permettant d’exorciser tout ce qui les pervertit.

Si tu veux être comptable, sois-le du temps que tu consacres à l’insignifiance et au divertissement, à la distraction et à la diversion comme à la dispersion. 

La réflexion est cette ascèse intellectuelle qui décentre le regard que nous portons sur les évidences. La méditation est cette ascèse spirituelle qui décentre notre attention de la pensée vers la présence où elle s'origine. 

Parce qu'ils ne veulent pas en payer le prix, jugé exorbitant pour leur égo, le principal usage que nombre de contemporains font de la liberté, c’est de renoncer à celle-ci en échange d'une servitude volontaire qui les apaise tout en les détruisant.

La science dégénère en dogme dès lors qu’elle institue sa méthode d’objectivation en vérité absolue. Hier l’ignorance se parait des habits liturgiques de la religion, aujourd’hui elle se travestit dans les blouses immaculées de la science. 

L’ignorance et l’arrogance sont les deux visages complémentaires de ce Janus qu’est la bêtise : plus on est ignorant et plus on est arrogant. Selon Maurizio Ferraris, auteur de L'imbécilité est une chose sérieuse : " Le monde est plein de couillons dont la majorité s'estime originaux, géniaux, créatifs". Une hygiène de l'esprit consisterait à appliquer cette observation  à soi-même pour mettre à distance la mégalomanie, cette face noire de l'inspiration.

Paradoxe : l'ignorant se prend pour un savant quand le savant se sait profondément ignorant. Comme le disait Friedrich Schlegel : " Qui augmente sa connaissance, augmente son ignorance".

Née de cette paresse intellectuelle qu'est la crédulité, la croyance fait l'économie de l'expérience vécue, au cœur de la véritable connaissance. Aujourd'hui, la croyance est technocratique : l'expertise prend la place de l’expérience.

La connaissance est cette fleur spirituelle qui se développe sur l'humus de l'humilité en participant de manière immédiate à la vie de son milieu. C'est cet humus qui fonde l'humain et c'est l'arrogance qui le détruit.

La vérité a besoin de l’erreur comme d’une matrice où elle peut naître et se développer avant de s’en émanciper. 

Rien de plus religieux que ce "philosophe" auto-proclamé qui prêche à longueur de temps et sur toutes les ondes un dogme matérialiste qui relève en fait d'une croyance aveugle en l’abstraction intellectuelle. "En réduisant la nature à une représentation construite par un individu conscient, le rationalisme tend à asservir la vie, à l'abstractiser, à la déconnecter du sensible. Paradoxe, le matérialisme devient pure idéologie." Michel Maffesoli

L’arrogance intellectuelle est cet art abstrait de l’autoportrait qui ne voit dans l’autre comme dans la nature qu’un reflet narcissique de soi-même.

L’intelligence est parfois si bête, si crédule, si arrogante !... " Tout se ravale et s'effrite dans une torsion de l'intellect sur lui-même, dans une stupeur rageuse". Emil Cioran

G.Manzoni

La sagesse est une méthode intégrale qui relève à la fois de l'expérience intérieure, de la réflexion et de l'observation, ces trois yeux de la connaissance décrits par Saint Bonaventure : l’œil de chair, l’œil de raison et l’œil de contemplation. Pour le sage, il ne s'agit donc pas de croire mais de croître en développant à la fois ses facultés sensorielles, intellectuelles et spirituelles.

Silence, solitude et immobilité sont nécessaires à la lecture et à l’écriture comme à la méditation et à la contemplation. Un homme qui consacrerait sa vie à une telle ascèse serait considéré comme un fou dans ce monde inversé où, selon Guy Debord, "le vrai est un moment du faux" comme le fou est le vrai nom du sage. 

Tout un chacun se situe entre le Un de l’Esprit et le Tout à travers lequel il se manifeste. Ce Tout est le milieu - naturel et cosmique, humain et spirituel - dans lequel chacun évolue.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la plénitude ne consiste pas à planer mais à être profondément enraciné dans l’Unité, en reconnaissant celle-ci derrière la multiplicité infinie de ses manifestations. 

Prendre conscience que Tout est Un comme Un est Tout c’est faire l’expérience non-duelle de la Continuité, c’est-à-dire du continuum de l’Unité à travers toutes ses expressions, subtiles et formelles, visibles et invisibles.

L’Esprit de vacance est cette ouverture de conscience qui, en libérant la présence d’esprit, nous apprend à ne rien faire du tout pour que Tout advienne à travers nous.

"Le Vrai est le Tout" disait Hegel. Sans cette conscience du Tout, nous sommes condamnés à errer dans cet univers fragmenté et insignifiant de la vie privée, c'est à dire privée de la relation à une totalité permettant à la vie humaine de se développer en intégrant des éléments issus des divers milieux - naturel et cosmique, social et spirituel - où elle évolue. Cette vie privée réduit ainsi la plénitude d'une vie multidimensionnelle à une simple survie techno-économique.

C'est parce qu'elle a fait l'économie du Tout que la mentalité moderne transforme tout en économie.

Dépasser le stade de l'abstraction économique, c'est faire l'expérience vécue d'une sagesse concrète - l'écosophie - qui permet d'évoluer en immersion dans ce milieu multidimensionnel qu'est la Totalité.

La vie c’est, littéralement, le commun des mortels. Entre la vie et l’esprit, il n’y a pas une différence de nature mais de degré (de complexité).

Avançant dans sa voix à travers la forêt du langage, le poète est l’avocat de la vie et son porte-parole face à tout ce qui la menace, la contrarie et la détruit. C’est pourquoi, selon René Char, "le poète est la partie de l’homme réfractaire aux projets calculés". 

Ne demande pas à l’Esprit ce qu’il peut faire pour toi. Demande-lui ce qu’il peut faire à travers toi


La conscience aliénée se reconnaît à sa peur du mystère, ce pont fragile entre la pensée et ce qui la transcende. 

Appel à la profondeur et au dépassement de la pensée, le mystère est une des formes poétiques à travers laquelle se manifeste la transcendance. 

En donnant de l’espace au temps et du temps à l’intemporel, le méditant fait l’expérience immédiate et libératrice du mystère, cette matrice du sacré.

Figure de l’homme cosmoderne, le poète est cet agent du mystère qui participe intérieurement à la secrète complexité d’une vie tissée de mille et un liens, d’interactions, de correspondances et d'analogies entre l’homme et la Totalité. 

Si les mots du poète donnent le vertige c’est que, situés au bord de l’indicible, ils sont les porte-paroles du mystère. 

Ne pas confondre ambition et orgueil. Matrice où se développe l’intention créatrice, l’ambition est dépassement de l’égo. L’orgueil est l'œil de cet ogre qu'est l'égo. Vampirisant l’énergie de l’ambition à des fins de reconnaissance narcissique, l'égo transforme l’intention créatrice en intérêt prédateur.

La pensée est un outil permettant l'adaptation de l'homme à son milieu. Cette origine instrumentale explique pourquoi le mental réduit toute forme, vivante ou inerte, à une fonction utilitaire. D'où la nécessité de transcender la pensée pour retourner à la présence vivante dont elle procède.

Méditer c’est dépasser le mental et sa vision instrumentale pour accéder à cette présence non duelle qui perçoit le monde comme une épiphanie de l’Esprit.

L’intuition permet de faire l’expérience de la totalité quand le mental sépare celle-ci en diverses parties reliées causalement, c'est à dire mécaniquement, dans une visée instrumentale.

La science est une méthode qui réduit l'univers physique aux lois mécaniques de la raison instrumentale quand la sagesse inscrit chaque phénomène dans une totalité non-duelle qui associe symboliquement les univers physiques et métaphysiques.

G. Manzoni

Parce qu’elle ne se laisse jamais enchaîner par les liens logiques d’un raisonnement mécanique, l’intuition est à même de démystifier les dogmes abstraits d’une rationalité close sur elle-même. C’est pourquoi l'intuition effraie les tenants de l’abstraction  qui la juge "irrationnelle" alors même qu’elle est "transrationnelle".

L’intuition est unique quand les explications sont multiples. Expliquer c’est déployer la singularité d’une intuition dans toutes les dimensions de l’espace mental.

Notre époque nomme réalité la résignation au conformisme majoritaire en qualifiant de rêve ou d’utopie toute intensité qui lui résiste. 

Ne sentez-vous pas dans l'air ce climat d'insurrection qui commence à saturer l'atmosphère ? Quelle étincelle fera le contact explosif entre le feu de la vie et la foudre de l'esprit ?

Ne laissons pas aux fanatiques l'usage exclusif de cette énergie insurrectionnelle. Mobilisons la force créatrice de l'esprit pour canaliser la puissance explosive de ce feu vital et pour la transmuer en lumière rayonnante, puis en verbe inspirant.

Progressisme et réaction dont deux expressions complémentaires d’une même confusion des consciences qui mène au statu-chaos. Le slogan des progressistes : "Que tout change pour que rien ne change". Celui des réactionnaires : "Vivement demain que tout soit comme hier".

A l’heure d’une nécessaire écosophie, rien n’apparaît plus réactionnaire que l’idée mécanique et linéaire du progrès, et rien de plus actuel que l’idée organique et spiralée d’évolution, avec ses trois temps : conservation du passé, subversion du présent, conversion à l'à-venir.

Devenir ce que l'on est : telle est la maxime du progrès qui soumet l'immanence du devenir à la permanence de l'être. Être ce que l'on devient : telle est la maxime de l'évolution qui perçoit, de manière non-duelle, l'immanence du devenir comme une manifestation de l'être. Dans le monde formel, il n'est de permanence que le changement. Comprenne qui pourra la grande mutation à venir qui transforme les rapports de l'être et du devenir.

Ce n’est pas nous qui pensons l’époque mais l’époque qui pense à travers nous. Observer cette pensée à partir d'une présence attentive et inspirée, c'est voyager dans le temps : enjamber notre époque et la dépasser. La présence du méditant est un aimant qui convoque l'à-venir et l'énergétise. 

Penser c’est penser contre soi-même, ses préjugés et ses conformismes, mais aussi contre les stéréotypes de l’époque, cette mégère acariâtre et narcissique en quête de mâles dociles, géniteurs et enthousiastes à l'idée de lui faire des enfants à son image.

Ressources 

Les billets de la série Incitations à lire à partir du libellé Incitations : Incitations (1) Le Souffle de l’Inspiration (2) Tout est son contraire (3) Éros et Ego (4) Les Droits de l’Âme (5) Décadence et Métamorphose (6) Servitude et libération (7)

René Char. Une poétique intégrale (1) René Char. Une poétique intégrale (2) René Char. Une poétique intégrale (3)

L'Esprit de vacance (7) Contre le Travail (8) Travail Fétiche (9) Ne travaillez jamais

Éloge de la sainte paresse  Erik Sablé éd. Almora

Comics retournés  Gabriella Manzoni

vendredi 1 septembre 2017

L'Esprit de Vacance (9) Ne Travaillez Jamais


Travailler signifie anéantir le monde ou le maudire. Hegel 

Inscription écrite à la craie sur un mur de la rue de Seine en 1953 par le situationniste Guy Debord, auteur de La société du spectacle.

Dans une perspective intégrale, il est impossible d’avancer sur la voie évolutionnaire et libératrice de l'individuation sans comprendre et dépasser les limitations propres à chaque stade évolutif. C’est ainsi qu’on ne peut pas dépasser l'identification au paradigme abstrait de la modernité - lié au Mème Orange de la Spirale Dynamique - sans déconstruire les mécanismes de l’aliénation économique et ses justifications idéologiques. 

C’est dans cet esprit que nous évoquions, dans notre avant-dernier billet, la critique morale et spirituelle du travail menée par Giuseppe Rensi dans son livre paru en 1932 et intitulé Contre le travail. Dans notre dernier billet, nous proposions un texte de Maria Wölflingseder intitulé Travail fétiche où cette philosophe évoque la façon dont le travail agit sur nos contemporains dans nos sociétés capitalistes, tel un fétiche doué de pouvoir magique, déterminant subjectivités, comportements, représentations et organisation sociale.

Maria Wölflingseder appartient au courant de la Critique de la Valeur qui, depuis la fin des années 80, propose une critique de l’économie politique et du travail à partir d’une relecture d’un Marx "ésotérique" et de son analyse du fétichisme de la marchandise. Après une rapide réflexion sur le contexte dans lequel a pu émerger un tel mouvement de pensée, nous vous proposons ci-dessous une passionnante vidéo de la chaîne Politikon sur You Tube intitulée Faut-il abolir le travail ? Pédagogique sans être ennuyeuse, cette vidéo de 15 minutes propose une réflexion concise et synthétique sur le travail en général et sur la Critique de la valeur en particulier. 

Plusieurs auteurs y sont évoqués : Marx bien-sûr (valeur d'échange, valeur d'usage, travail abstrait/travail concret, fétichisme de la marchandise), mais aussi Aristote (différence praxis/poeisis), Locke (la propriété est fondée sur le travail), Adam Smith et David Ricardo (valeur travail dans l'économie classique). Un telle vidéo est à voir absolument (et à revoir) pour tous ceux qui voudraient s'initier à tout un courant de pensée qui ouvre de nouvelles perspectives à la critique sociale et, bien au-delà, à une "critique intégrale" prenant en compte l’évolution humaine dans sa totalité - individuelle, culturelle et socio-économique.

Rentrée dans l’atmosphère 

Gabriela Manzoni. Comics retournés

1er Septembre : voici donc venue l’heure de la rentrée et du blues qui toujours l'accompagne en fond sonore. La fête du travail ne devrait pas avoir lieu le 1er Mai, mais à la rentrée de Septembre quand chacun peut mesurer dans son âme et dans sa chair le pouvoir hypnotique de cette idole à laquelle nos contemporains sacrifient ce qu'ils ont de plus cher - leur liberté - contre une forme de plus en plus précaire de sécurité matérielle. Ce terme de rentrée évoque, par analogie, le processus de rentrée dans l’atmosphère après une sortie spatiale hors du champ de la gravitation terrestre. La gravitation sociale, dans nos sociétés marchandes, c'est l'économie et l’économie c’est le pseudonyme que prend le capitalisme quand il voyage incognito en se donnant une apparence naturelle et transhistorique.

La rentrée est donc cette période de l’année durant laquelle il nous faut rentrer dans notre coquille, en repliant les ailes entr’ouvertes par le corps et l’esprit durant le temps libre des vacances, pour retrouver le temps contraint et le rythme aliénant du travail. Cet "entre-deux" qu’est la rentrée permet de mesurer, quelques jours durant, l’abîme existant entre la plénitude d’une vie choisie et la misère d’une survie soumise aux mécanismes du capital... pardon... de l'économie. Face à un tel vertige et pour ne pas souffrir de notre résignation, on maquille celle-ci en pseudo "éthique du travail" ou en idéologie managériale qui cachent mal, en fait, la soumission volontaire aux lois impérieuses de l'économie... pardon... du capital. On peut donc essayer de faire taire cette souffrance en suivant de manière aveugle le conformisme dominant, quitte à le payer ensuite par un effroyable retour du refoulé, tant individuel que collectif, qui s'exprime à travers un profond malaise psychique et social.

Mais on peut aussi essayer de comprendre et déconstruire ce processus de déshumanisation qui exerce son emprise sur les esprits comme sur les corps. Si de nombreux auteurs ont analysé l'exploitation et l'aliénation des travailleurs en système capitaliste, peu ont remis en question de manière radicale le rôle central du travail dans ce système, focalisant leur attention sur la circulation et la distribution inégale des richesses et non sur leur production. Au-delà de ces analyses, il existe une famille d’esprits visionnaires - de Marx à Raoul Vaneigem en passant notamment par Nietzsche et Paul Lafargue, Giuseppe Renzi et Bertrand Russel, Martin Heidegger et Hannah Arendt, Georg Luckacs et André Gorz, les plus connus parmi tant d’autres - qui, chacun à leur manière, ont opéré une critique du travail, devenu le mode de socialisation aliéné de nos sociétés marchandes. Cette famille de pensée pourrait se reconnaître dans le célèbre cri blasphématoire proféré par le situationniste Guy Debord contre la religion économique : "Ne travaillez jamais". 

Sortir de l’économie

"Ne travaillez jamais" ne signifie pas refuser toute activité productive mais refuser de participer à un système qui met celle-ci au service exclusif de l’accumulation du capital. Selon Benoît Bohy-Bunel " Une critique du travail n'est pas une critique de l'activité humaine en vue de la survie, mais bien une critique qui cible la modernité capitaliste".

Adhérer à un tel slogan c’est refuser de jouer le rôle d'acteur inconscient dans la dynamique de valorisation définie par Marx comme le "sujet automate" qui anime le capitalisme en détruisant les milieux naturels, sociaux et symboliques.

"Ne travaillez jamais" c’est affirmer que l’activité productive doit être régie par une exigence fondamentale : répondre à des besoins concrets dans une perspective de solidarité et de justice sociale, de respect des équilibres écologiques, du bien commun et d'un sens partagé.

C'est aussi pointer le fait que l'activité productive n'est qu'une partie de l'activité humaine, celle-ci échappant le plus souvent à toute visée utilitaire à travers les dimensions du don et du jeu, du désir et des affects, du symbolique et du sacré, de la fête, de l'imaginaire et de la créativité. Réduire l'activité humaine à sa composante utilitaire et réduire cette dernière à une valorisation quantitative c'est castrer les individus de leur humanité en leur refusant toute forme de croissance autre que matérielle.

La Critique de la valeur reprend donc la réflexion sur le travail menée par cette famille de penseurs radicaux en la complétant par une critique globale des catégories pseudo-naturelles qui sont à la base de la socialisation capitaliste : la marchandise, l'argent, la valeur, le travail abstrait. Selon Anselm Jappe, ce courant de pensée met à jour « l'"inversion réelle" causée par la valeur : toute l'activité sociale prend la forme de son contraire, la valeur. » 

De l'économie à l'écosophie

En nous libérant d'une hypnose économiciste présentée comme naturelle, une telle réflexion crée les conditions pour "sortir de l’économie", c'est à dire de rapports sociaux médiatisés par le travail et l'argent, en favorisant l’émergence de nouvelles formes sociales. Si la critique de la valeur s'arrête le plus souvent à ce constat, on ne peut s'empêcher de penser, dans une perspective évolutionnaire, que ces nouvelles formes sociales ne seraient plus indexées sur une valorisation quantitative mais sur les valeurs qualitatives qui naissent des relations entre l'homme et son milieu - naturel, social et spirituel. Ces relations qualitatives sont à l'origine d'une "écosophie", cette sagesse du milieu qui va progressivement remplacer une économie abstraite et quantitative suite à l'évolution des individus comme des sociétés.

Une telle mutation de l'économie à l'écosophie nécessite effectivement une évolution de la subjectivité individuelle, de l’intersubjectivité culturelle et de l’organisation socio-économique. D’où l'impérieuse nécessité de développer une "vision intégrale" à même de prendre en compte les interactions systémiques entre conscience, culture et société, dans la perspective d’une dynamique évolutionnaire. Une telle nécessité implique un engagement des acteurs du mouvement intégral qui devraient utiliser leurs connaissances et leur créativité pour accompagner les promoteurs de cette mutation. Pour cela il faut remettre en question l'imprégnation capitaliste propre à l'intégralisme américain, issue de l'histoire et de la culture protestante des États-Unis.

Nourris au lait de l'idéologie libérale, beaucoup d'intégralistes américains et de leurs épigones continentaux ont du mal à dépasser une forme d'économicisme qui leur apparaît naturel. D'où leur tendance à prospérer dans les activités de coaching et de conseil aux entreprises, vecteurs de l'ancienne vision économique du monde. Cette imprégnation capitaliste fait souvent obstacle au développement d'une "vision intégrale" dans un contexte européen qui est l'héritier d'une critique sociale provenant notamment d'une tradition catholique millénaire avec ses valeurs de justice, de charité et de  fraternité.

Cette critique économique et sociale s'est élaborée progressivement au cours de l'histoire pour s'exprimer, suite au siècle des Lumières, à travers les mouvements socialiste, communiste, libertaire, situationniste et écologique quand ce dernier, à ses débuts, était encore anti-productiviste et non soumis au "greenwashing". D'où la nécessité de développer les spécificités d'un intégralisme européen qui assume cet héritage de critique économique et sociale en le réactualisant avec les outils théoriques et les intuitions véhiculées par une "vision intégrale". Ce que nous tâchons de faire dans Le Journal Intégral.

Le Goulag plus la Clim !...

Le sociologue Michel Maffesoli décrit ainsi la mutation de l'économie vers l'écosophie : « Aujourd’hui, la valeur travail, la foi dans un progrès matériel et technique infini, la croyance en la démocratie représentative qui ont permis la cohésion de la population et des élites ne font plus sens. Il est donc urgent de repérer les valeurs post-modernes en train d’émerger… Une époque fondée sur le triptyque : "Individualisme, Rationalisme, Valeur travail" cède la place à un monde fondé plutôt sur un autre triptyque : "Tribalisme, Raison sensible, Créativité"… 

Ce que je pointe quand je parle de la fin de la valeur travail, c’est le changement de rythme sociétal : la vie quotidienne n’est plus toute entière tournée vers la production, les activités domestiques ne sont plus ressenties comme de la pure reproduction de la force de travail, les identités individuelles ne sont plus déterminées par le statut professionnel. Et ce qui met en mouvement les jeunes générations, ce n’est plus tant la carrière, ni même la paye, que l’ambiance de l’entreprise, le copinage dans et hors temps de travail, la possibilité de participer à une aventure collective, bref la créativité commune. C’est cela la fin de la valeur travail et aussi de la valeur assistance. C’est de réciprocité qu’il s’agit, d’implication commune. » Les nouveaux bien-pensants 

Le Travail c'est le goulag plus la clim !

Au moment même où cette mutation s’opère dans les profondeurs de la conscience collective, le peuple français se met "en marche" vers l’impasse d’un "libéralisme intégral " (à la française, c’est-à-dire jacobin et technocratique) associant libéralisme culturel de gauche et libéralisme économique de droite. A contre-courant historique, cette démarche est condamnée à moyen terme, tout comme le système capitaliste à laquelle elle s’adosse et qui ne survit plus que grâce à l’oxygène d’une bulle financière ne correspondant plus à rien dans l’économie réelle. 

La limite interne du capitalisme

Les théoriciens de la critique de la valeur estiment que le capitalisme a atteint sa limite interne suite au grand remplacement du travail vivant par l'automatisation de la production. Anselme Jappe explique ainsi les origines de cette limite interne : "Dans sa critique de l'économie politique, Marx a déjà démontré que le remplacement  de la force de travail humaine par l'emploi de la technologie diminue la "valeur" représentée dans chaque produit, ce qui pousse le capitalisme à augmenter en permanence sa production... Au-delà de la limite externe représentée par l'épuisement des ressources, le système capitaliste contenait dès le début une limite interne : devoir réduire - à cause de la concurrence - le travail vivant qui constitue la seule source de la valeur. Depuis quelques décennies, cette limite semble être atteinte, et la production de valeur "réelle" a été largement remplacée par sa simulation dans la sphère financière. D'ailleurs la limite externe et la limite interne ont commencé à apparaître au grand jour dans le même moment : vers 1970." (Décroissants encore un effort)

Gonflée à l'hélium du "capital fictif", cette bulle financière vise donc à compenser la perte de valeur, due à la raréfaction du travail vivant, par un pari spéculatif sur de futurs profits. Contrairement à ce que pensent de nombreux progressistes, le "capital fictif" généré par la sphère financière n'est pas ce qui vampirise le système capitaliste mais la drogue addictive qui lui permet de survivre encore quelques temps et qui prolonge son agonie en maintenant l'illusion de profits futurs totalement fantasmés vu la raréfaction du travail vivant et la perte de valeur entraînée par celle-ci.

Cette bulle n'a cessé de croître et son destin est d'éclater, tôt ou tard, en provoquant une crise majeure qui fera apparaître par comparaison celles que nous avons déjà vécues (1929, 2007) - avec toutes les conséquences que l'on sait - comme autant des crises mineures. La solution ne consiste donc pas à réformer la sphère financière comme nous y invite une critique tronquée du capitalisme mais à sortir de ce système en le dépassant par le haut pour accéder à un nouveau stade évolutif fondée sur une autre vision du monde. Sinon, sa destruction entraînera celle de nos structures collectives et l'on sait bien ce que peut entraîner une telle régression : la souffrance, la violence et la guerre.

L'analyse proposée par les théoriciens de la critique de la valeur s'est trouvée jusqu'ici confortée au fil des trente dernières années par l'évolution des nombreuses crises financières prédites et annoncées comme autant de conséquences naturelles d'un processus qu'ils ont décrit de manière détaillée. Dans son dernier ouvrage Notre ennemi, le Capital Jean-Claude Michéa reprend les analyses développées par deux membres éminents de la critique de la valeur, Ernst Lohoff et Norbert Trenkle, dans La Grande Dévalorisation. Il évoque la phase finale du capitalisme dans un entretien donné à la Repubblica et traduit en français par l'Obs sous un titre évocateur : "Nous entrons dans la période des catastrophes". Ceux qui s'intéressent à ces analyses théoriques sur la limite interne du capitalisme peuvent se référer au billet du Journal Intégral intitulé Théorie d'une catastrophe. Théorie loufoque d'intellectuels hallucinés ? Pour répondre à cette question, écoutez donc l'émission diffusée par ce média institutionnel qu'est France Culture le 30 Août dernier et intitulée 2007-2017 : vers une nouvelle crises financière mondiale ? en regardant sur le site de l'émission cinq vidéos, issues de diverses sources, éloquentes sur ce sujet.

Faut-il abolir le travail ?

Dans ce contexte de fin de cycle et en évitant toute forme de catastrophisme, l'utopie ne consiste pas à imaginer et à construire collectivement un autre système mais à croire de manière aveugle à la pérennité de celui qui est en train de s'effondrer suite au franchissement de ses limites tant internes qu'externes. Parce-que l'urgence de cette mutation est ressentie par les jeunes générations et les avant-gardes culturelles, celles-ci imaginent  des formes innovantes de réflexion et de socialisation fondées sur la participation sensible et créative de l’être humain à son milieu. L'émergence de cette nouvelle "vision du monde" nécessite de redéfinir l’activité humaine en la libérant des contraintes du "travail abstrait" propre à la valorisation capitaliste. La vidéo de la chaîne Polikiton proposée ci-dessous participe de cette prise conscience en posant de manière frontale la question Faut-il abolir le travail ? Une question à laquelle chacun répondra à partir de sa réflexion individuelle mais surtout de la vision du monde à laquelle il s’identifie sur la spirale évolutive d’un développement intégral.



Ressources

Faut-il abolir le travail ?  Vidéo de la chaîne Politikon sur You Tube. 

Autres vidéos de la chaîne Politikon sur le thème du travail : Arnaque ou révolution ? L’allocation universelle - Hannah Arendt. Condition de l’homme moderne

Éloge de la Sainte Paresse  Eric Sablé éd. Almora L'état d'illumination est un état de paresse absolue, de parfaite détente, d'abandon au flux de la vie.

Les nouveaux bien pensants Michel Maffesoli Ed. du Moment

Nous entrons dans la période des catastrophes Entretien avec Jean-Claude Michéa donné à la Repubbica et traduit par l'Obs.

Notre ennemi, le Capital  Jean-Claude Michéa  Ed. Climats

La Grande Dévalorisation Pourquoi la spéculation et le dette de l’État ne sont pas à l'origine de la crise. Ernst Lohoff et Norbert Trenkle. Post-éditions 2014

Présentation du livre La Grande Dévalorisation. Exposé de Ernst Lohoff lu par Gérard Briche sur la chaîne You Tube de la Critique de la valeur (1h).

2007-2017 : vers une nouvelle crise financière mondiale France Culture. Les Enjeux internationaux. Sur le site de l'émission, cinq vidéos issues de diverses sources explorent ce thème.

Décroissants encore un effort  Anselm Jappe site Critique de la Valeur

Les Aventures de la marchandise  Anselm Jappe Réédition en livre de poche de cet ouvrage incontournable qui présente la critique de la valeur. 350pages, 12 euros.

La Société Autophage Capitalisme, démesure et autodestruction. Le nouveau livre d'Anselm Jappe à paraître en Septembre.

Un XXI ème siècle à la bougie Débat sur la décroissance entre Anselme Jappe et Laurence Boone  Émission TV. 30' Arte

Comics retournés  Gabriella Manzoni Editions Séguier

Dans Le Journal Intégral : Dans la rubrique Ressources des deux précédents billets nous avons proposé de nombreuses références en ligne et dans Le Journal Intégral concernant la critique du travail et de l’économie.

L’Esprit de Vacance (8) Contre le Travail - L’Esprit de Vacance (9) Travail Fétiche 

Devoir de Vacance Une présentation synthétique des six premiers billets de la série L'Esprit de Vacance : L'Esprit de Vacance, L'Otium du peuple, Changer d'ère, L'Art de ne rien faire, Se libérer de l'horreur économique, La Cigale et la Fourmi 2.0. 

Voir le libellé L’Esprit de Vacance dans la "Galaxie intégrale".

Théorie d'une Catastrophe

jeudi 3 août 2017

L'Esprit de Vacance (8) Travail fétiche


La morale du travail est une morale d’esclave, et le monde moderne n’a nul besoin de l’esclavage. Bertrand Russell


Normalement, le temps des vacances est celui d’une vie libérée des contraintes, des réflexes et du stress de la vie quotidienne. Une occasion pour se ressourcer à la présence subtile d’une intériorité trop souvent dévastée par un rythme de vie hypnotique et mécanique qui nous aspire vers l’extérieur, toujours plus loin de nous-même, dans un flux constant d’activités et de divertissement, de diversion et de dispersion. Fait d’attention à l’instant présent et de prise de distance avec nos habitudes, l’Esprit de Vacance permet de poser un autre regard sur une vie qui se déroule dans le contexte des sociétés marchandes où le travail est devenu une valeur centrale régissant toute l’organisation sociale. 

Il n’en a pas été toujours ainsi. Dans les sociétés pré-modernes, l’activité humaine est prise dans un réseau de contraintes et de significations, sociales et culturelles, religieuses et symboliques, qui donnent du sens à son contenu tout en reconnaissant son utilité pratique pour la satisfaction des besoins humains. Loin d’être une fonction naturelle, universelle et transhistorique, le  "travail" est une catégorie qui émerge avec la modernité capitaliste comme une dépense d’énergie humaine indifférenciée, mesurée par le temps, sans référence à aucun contenu concret. Considéré en dehors son contenu particulier, ce "travail abstrait", uniquement indexé sur le temps, devient la substance de la valeur des marchandises dans le mesure où il détermine leurs valeurs d'échange. 

La perspective évolutionnaire propre à la vision intégrale permet de retracer la généalogie, l’émergence et l’évolution du "travail abstrait" en contextualisant celui-ci dans l’univers mental et le stade développemental auxquels il correspond : une modernité fondée sur l’individu et la raison, la technique et l’économie. Une telle démarche généalogique ne peut faire l’impasse sur les analyses effectuées par la "Critique de la valeur". Inspiré par le Marx "ésotérique", décrypteur du fétichisme de la marchandise, ce mouvement de pensée propose une critique de l’économie politique qui déconstruit les formes sociales et les catégories de la modernité capitaliste que sont notamment la valeur, le travail, l'argent, la marchandise et l'État. Opposée à un certain nombre de dogmes du marxisme historique, notamment le bolchévisme à l'origine du capitalisme d'état soviétique, une telle déconstruction est nécessaire pour « envisager la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé » selon le Groupe Krisis, auteur de cette ouvrage fondateur qu'est le Manifeste contre le Travail.  

Après une introduction à la critique du travail et de l'économie, nous vous proposons ci-dessous un extrait d’un article de la philosophe Maria Wölflingseder intitulé Travail fétiche qui permet de se sensibiliser aux réflexions menées au sein de la "Critique de la valeur". L'auteure y évoque notamment la façon dont le travail aliène nos contemporains en agissant sur eux tel un fétiche doué de pouvoirs magiques déterminant subjectivité et comportements. En France, des auteurs comme André Gorz hier et J.C Michéa aujourd’hui (dans son dernier ouvrage Notre ennemi le Capital par exemple) se sont inspirés des analyses de la Critique de la Valeur pour nourrir leurs propres réflexions.

Revenu Universel

Dans notre précédent billet intitulé Contre le travail, nous évoquions l’idée la plus novatrice ayant émergée d’une campagne présidentielle très pauvre en débat de fond. Cette idée proposée par Benoît Hamon est celle d’un revenu universel qui remet en question le sens et le rôle fondateur du travail dans l’organisation des sociétés capitalistes. Pour Maria Wölflingseder le revenu universel représente une forme d’impasse : « Un revenu universel (inconditionnel et suffisamment élevé) peut certes représenter un authentique soulagement à l’intérieur du capitalisme… Mais cela ne changera rien à la logique insensée du capital. » 

C’est cette logique qu’il faut déconstruire pour la comprendre et qu’il faut comprendre pour la dépasser. Pour J.C Michéa : « Les analyses économiques de Marx sur la loi de la valeur, la nature du travail productif, la baisse tendancielle du taux de profit ou la dynamique de l’accumulation du capital restent, aujourd’hui encore, le point de départ obligé de toute compréhension critique du capitalisme » (Le Comptoir). A contre courant du marxisme traditionnel, la relecture de Marx opérée par la Critique de la Valeur jette une lumière vertigineuse sur le travail en lui faisant perdre le statut d’évidence qui est le sien dans la sphère capitaliste pour apparaître comme un rouage essentiel du "sujet automate", ce processus de valorisation abstraite qui permet l’accumulation sans fin du capital à travers l’exploitation des ressources naturelles, humaines et symboliques. 

Dans un texte intitulé Baudrillard, lecteur de Marx, Gérard Briche écrit : « Le travail n'existe que dans la société capitaliste marchande. Ce qui existe dans toute société, ce sont des activités variées au moyen desquelles les hommes, dans un métabolisme avec la nature, s'approprient des ressources pour satisfaire des besoins. Mais le concept général de "travail" qui subsume toutes ces activités n'a de sens que dans la société marchande, dans la perspective d'une régulation des échanges par une évaluation de chaque produit, pour qu'on puisse le mesurer comme valeur, indépendamment de son utilité pratique, évidemment particulière... S'il n'y a travail que parce qu'il y a capitalisme, il n'y a capitalisme que parce qu'il y a travail. » 

Un saut évolutif

Dans son livre Vie et Mort du Capitalisme, Robert Kurtz synthétise ainsi les relations entre travail et capital : "Le capitalisme n'est rien d'autre que l'accumulation d'argent comme fin en soi et la substance de cet argent réside dans l'utilisation de la force de travail humaine. Mais en même temps, la concurrence entraîne une augmentation de la productivité qui rend cette force de travail superflue... Critiquer le capitalisme du point de vue du travail est une impossibilité logique, car on ne peut critiquer le capital du point de vue de sa propre substance. Une critique du capitalisme doit remettre en cause cette substance même et donc libérer l'humanité de sa soumission à la contrainte du travail abstrait."

Parce que ce sont deux formes d'une même dynamique de valorisation, il ne s'agit pas de libérer le travail du capital mais plutôt de libérer l'individu du travail dans la mesure où selon Jean-Luc Debry : "Le travail n'a jamais été aliéné, il est en soi une aliénation". Dans L’insurrection qui vient, Le Comité Invisible fait le même constat : « Ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise ; ce n’est pas le travail qui manque, c’est le travail qui est en trop. » Le rôle essentiel du travail abstrait dans la valorisation capitaliste explique pourquoi alors même que le travail ne cesse de se raréfier au profit de la technologie et de la spéculation, notre société marchande se définit et s’affirme de plus en plus comme une société du travail. 

Un phénomène de déni ainsi analysé par le collectif Krisis dans son Manifeste contre le travail : « C'est au moment même où le travail meurt qu'il se révèle une puissance totalitaire qui n'admet aucun autre Dieu à ses côtés, déterminant la pensée et l'action des hommes jusque dans les pores de leur vie quotidienne et dans leur esprit. On ne recule devant aucune dépense pour maintenir artificiellement en vie l'idole Travail. Le cri délirant "De l'emploi !" justifie qu'on aille encore plus loin dans la destruction des bases naturelles devenue depuis longtemps manifeste. »


L’œuvre de déconstruction de l’économie politique effectuée par le courant de la Critique de la Valeur permet de "briser le monopole de l’interprétation détenu par le camp du travail"  pour imaginer de nouvelles formes sociales. Dans la perspective évolutionnaire qui est la nôtre, inspirée par les modèles développementaux concernant les hommes comme les sociétés, l’émergence de ces nouvelles formes sociales correspond à un saut évolutif vers un stade historique de plus grande complexité. " Si pour les hommes, écrit le groupe Krisis, l'instauration du travail est allée de pair à une vaste expropriation des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation de leur lien social à un niveau historique plus élevé. " (Manifeste contre le travail)

Le sociologue Michel Maffesoli nomme Écosophie la vision du monde qui préside à l'émergence de ce niveau historique plus élevé. Là où l’économie a transformé de manière abstraite un milieu de vie en un environnement pour en exploiter les ressources, l’écosophie est fondée sur la participation sensible de l’être humain à ce milieu d'évolution qui est à tout la fois naturel, social et culturel.

Une Vision Intégrale

" Ce que nous avons à conduire ensemble, c'est une révolution en profondeur de nos modèles : nos modèles de pensée, nos organisations économiques et sociales, nos façons de nous comporter." Contrairement à ce que l'on pourrait penser, ce discours n'est pas celui d'un visionnaire inspiré qui imagine la lente conversion de l'économie à l'écosophie, c'est le programme même du techno-capitalisme évoqué par Emmanuel Macron lors du salon VivaTech le 15 Juin dernier devant un parterre d'ingénieurs et d'entrepreneurs. 

Un tel discours a le mérite de montrer que le techno-capitalisme, loin de se limiter au champ économique, est un projet global qui concerne l'être humain en totalité : conscience, culture et société. Car, tel un cancer, le capitalisme ne peut se développer qu'en transformant en secteurs marchands des dimensions intimes ou relationnelles qui échappaient jusque-là à son contrôle et à son emprise. D'où l'émergence en France, suite aux dernières élections, de ce que certains ont appelé un "libéralisme intégral" associant les deux formes du libéralisme définies par J.C Michéa, à savoir le libéralisme culturel de gauche et le libéralisme économique de droite.


Ce libéralisme intégral est d'autant plus pernicieux que, sous ses apparences "cool" qui sont celles du libéralisme culturel, il détruit les valeurs traditionnelles et les solidarités communautaires au profit d'une monade égoïste et d'une compétition généralisée réduisant l'être humain au rôle fonctionnel d'une entité économique : celle de producteur/consommateur. Ce n'est pas un hasard si ce libéralisme intégral émerge sur la scène publique en même temps que le projet de revenu universel, celui-ci étant, de manière plus ou moins consciente, une réaction à celui-là. Face à ce fondamentalisme marchand profondément régressif, le saut évolutif de l'économie vers l'écosophie nécessite de se « déprendre d’un mode de vie, d’une culture et de représentations économiques faisant de l’être humain un être défini essentiellement par des besoins et, précisément, par le travail ». (Tu vois le travail ? Revue Réfractions) 

Fondé sur le primat de la relation, le projet écosophique est porté par une "vision intégrale" qui dépasse la rationalité abstraite par une intelligence intuitive adaptée à la complexité. Cette "vision intégrale" permet de sortir de l’impasse individualiste à travers des formes communautaires fondées sur l’intelligence collective et l'économie du don ; elle affirme le primat organique de la vie sensible et de la création humaine sur l’univers mécanique de la technologie et ses processus automatisés; elle transcende la valeur quantitative de l'économie marchande par les valeurs qualitatives d'une éthique évolutionnaire fondée sur le développement humain ; elle est animée par une inspiration spirituelle qui permet d'évoluer au-delà des limitations narcissiques et mentales de l'égo. Chacun de ces aspects a été développé dans divers billets du Journal Intégral et ceux qui s'intéressent à ces analyses peuvent se référer à ceux-ci.

Animés par ce nouvel esprit du temps, des réseaux et des communautés écosophiques se constituent aujourd'hui partout sur la planète dans un vaste mouvement évolutionnaire qui, comme à chaque époque de mutation, préfigure les changements culturels et sociaux. Mais, comme à chaque époque, les tenant de l'idéologie dominante opposent une résistance farouche à une dynamique jugée dangereuse pour leur pouvoir. Dans Les nouveaux bien-pensants, le sociologue Michel Maffesoli décrit ce combat entre les tenant d'une économie dominante et ceux d'une écosophie émergente : "La ligue des esprits asservis contre les esprits libres, celle des esclaves de l'économicisme voulant écarter ceux qui, avec désinvolture, plaident pour une écosophie beaucoup plus prospective, cette ligue donc mène un combat d'arrière garde. Et elle le pressent. Mais on le sait, ces combats-là sont les plus virulents, puisque ceux qui savent qu'ils ont perdu vendent chèrement leur peau."

Travail fétiche. Maria Wölflingseder 

Le “travail” est, de par son essence même, l’activité non libre, inhumaine, asociale... Karl Marx 


Tous exigent du travail, du travail, du travail ! Les uns réclament une protection sociale de base qui prenne en considération les besoins, les autres un revenu universel inconditionnel. Mais nul ne s’interroge sur les raisons cachées de ces rapports absurdes qui, au mépris de l’être humain, dominent aujourd’hui le monde du travail. Avoir la possibilité de travailler moins, pour consacrer enfin du temps à la « vraie vie », n’est-ce pas là un rêve aussi ancien que l’humanité ? 

Ce n’est pas sur les tâches nécessaires à la survie que nous devrions faire porter le plus clair de nos efforts, mais plutôt sur tout ce qu’il y a au-delà de la simple satisfaction du besoin : le loisir, l’art, le jeu, la philosophie, tout ce qui rend les hommes authentiquement humains. Aujourd’hui nous pourrions enfin réaliser ce rêve. La productivité du travail a fait un bond si formidable que tous sur cette terre, moyennant un effort minime (comparé à ceux des époques antérieures), nous pourrions ne manquer de rien. Mais en dépit de sa raréfaction, le travail se pose en puissance totalitaire qui ne tolère aucune autre divinité à ses côtés. Nous persistons à vénérer le travail comme un fétiche, comme s’il était doué de pouvoirs magiques. 

Une activité propre aux esclaves 

Pour mieux comprendre notre rapport servile au travail, il suffit d’ouvrir un dictionnaire étymologique ou un livre retraçant l’histoire du travail. Le mot allemand Arbeit est issu d’un verbe germanique signifiant « être orphelin, être un enfant astreint à un dur labeur physique » ; et, jusqu’à la fin du Moyen Age, ce mot garda le sens de "pénible épreuve", de "calamité", de "besogne indigne". En anglais, labour a pour racine le latin labor : "peine", "épreuve", "effort". Le français travail et l’espagnol trabajo trouvent leur origine dans le latin tripalium, un dispositif utilisé pour torturer et punir les esclaves ou tous ceux qui n’étaient pas de condition libre. De même, le russe robota provient du slavon rob, c’est-à-dire  "esclave", "serf". « La morale du travail est une morale d’esclave, et le monde moderne n’a nul besoin de l’esclavage », a dit le savant et prix Nobel anglais Bertrand Russell. 

Jusqu’à l’Antiquité la notion de travail était totalement inconnue. Le mot apparaît d’abord pour désigner une activité hétéronome, exécutée sous la surveillance et sur l’ordre d’autrui. Avant cela il y avait des termes pour désigner des activités concrètes mais aucun terme abstrait signifiant, comme le mot "travail", une dépense d’énergie humaine dont le but, le contenu, est indifférent aux exécutants. Là où nous avions par exemple les corvées, nous avons aujourd’hui le salariat, c’est-à-dire n’importe quelle activité effectuée pour de l’argent. 

Tandis que les époques précapitalistes considéraient le travail comme un mal nécessaire, l’avènement de la modernité marqua le début de sa transfiguration idéologique. On l’éleva au rang de "constante anthropologique", c’est-à-dire de caractéristique inhérente à l’être humain. Avec toute la brutalité possible et imaginable, on inculqua aux hommes le principe et l’éthos du travail. Il fallut des siècles pour les faire renoncer à leur rythme d’activité propre et les contraindre à une besogne quasi mécanique dans les usines. 


Le récit de cette transformation a ceci d’intéressant qu’on peut y voir la résistance capituler peu à peu. A la première génération d’ouvriers on inculqua l’importance du temps : personne, à l’époque, ne vivait « à l’heure ». Et voilà que dorénavant les hommes devaient se soumettre à une injonction extérieure, à une cadence qui leur était dictée. L’équivalence actuelle du temps et de l’argent commençait à se mettre en place. La deuxième génération lutta pour la journée de dix heures ; les hommes, il est vrai, étaient alors contraints de trimer jusqu’à seize heures d’affilée. La troisième génération avait fini par accepter les catégories des patrons et ne réclamait plus que le paiement des heures supplémentaires.

Dans les pays industrialisés il n’est maintenant plus nécessaire d’exercer la moindre contrainte : celle-ci est désormais totalement intériorisée. Elle est devenue pour les hommes une "seconde nature". Le problème du workaholisme et de l’épuisement professionnel a pris une ampleur sans précédent. On ne compte plus les sexa-, quinqua-, voire parfois quadragénaires qui meurent d’infarctus ou d’attaques cérébrales – bref se tuent à la tâche, comme le déplorent leurs proches. 

Transformer l’argent en plus d'argent 

Tout aussi éclairant, le parallèle entre développement du capitalisme et développement des armes à feu montre bien de quelle manière funeste s’additionnèrent leurs puissances de destruction respectives. Une fois la poudre à canon mise au point et les armées permanentes constituées, l’entretien de ces dernières nécessita de relever drastiquement la charge fiscale. Ce qui à son tour entraîna une augmentation de la charge de travail. S’agissant d’organiser les armées et les nouvelles technologies de la destruction, la forme argent et la forme marchandise s’avérèrent plus adaptées que les liens féodaux traditionnels. Aujourd’hui encore, les quatre cinquièmes de toute la recherche scientifique et technique sont au service de la guerre. La plupart de nos produits high-tech sont en réalité des sous-produits de la technologie militaire. 

La machine et la chaîne de montage ne furent inventées ni pour soulager le labeur des hommes ni pour améliorer nos relations avec la nature, mais pour transformer plus rapidement l’argent en davantage d’argent. Toute activité humaine se voit depuis lors appréciée en fonction de la valeur économique qu’elle crée. L’homme ne fabrique pas les produits qu’il serait judicieux de fabriquer (par exemple, une nourriture non polluée ou des biens d’usage durables et écocompatibles), il fabrique avant tout les plus susceptibles de rapporter de l’argent. A maints égards le capitalisme a donc davantage à voir avec la mort qu’avec la vie. 

Immanuel Wallerstein note, à propos de la genèse du capitalisme, que la plupart des gens travaillent aujourd’hui « incontestablement plus, un plus grand nombre d’heures par jour, par an, ou sur la durée d’une vie ». Et malgré cela, « une majorité de la population mondiale se trouve objectivement et subjectivement plus démunie matériellement que dans les systèmes antérieurs, mais je pense aussi qu’ils ont été placés dans des conditions politiques pires qu’auparavant ». 

Marchandiser tous les domaines de la vie


Serait-ce seulement la volonté politique qui fait défaut, ainsi qu’on l’affirme haut et fort de façon récurrente ? Celle-ci pourrait-elle effectivement résoudre la question du chômage et l’ensemble des problèmes de la société ? Ou bien est-ce le revenu minimum qui constitue la solution ? Un revenu universel (inconditionnel et suffisamment élevé) peut certes représenter un authentique soulagement à l’intérieur du capitalisme. Il peut contribuer à briser à jamais le mythe du plein emploi. Le revenu universel peut faire en sorte que les hommes ne soient plus l’objet des tracasseries de l’agence pour l’emploi et qu’on cesse de voir dans le travail salarié leur raison d’être. Mais cela ne changera rien à la logique insensée du capital.

Tous veulent rendre le capitalisme plus juste, plus humain et plus écologique, mais nul ne le remet en cause ! Nul ne s’attaque à ce qui en constitue l’essence : la logique meurtrière de la marchandise. Dans le capitalisme, la règle d’or consiste à faire du profit, c’est-à-dire multiplier l’argent, créer de la (sur)valeur (plus-value). Cela nécessite croissance et concurrence illimitées. Le travail ne sert pas – et servira de moins en moins – à produire ou accomplir ce qui est utile et nécessaire au genre humain ; le seul et unique critère, c’est ce qui se vend. Que les produits et les modes de production soient ou non bénéfiques à l’homme et à la nature, là n’est pas la question. 

La loi immanente du capitalisme conduit à marchandiser tous les domaines de la vie : qui aurait jamais cru possible que la poste, les chemins de fer, les écoles, les hôpitaux et même un nombre croissant de domaines interpersonnels, dussent un jour fonctionner suivant d’implacables critères économiques ? Cette évolution ne tient pourtant pas à un manque de volonté politique mais à la nature même du capitalisme. 

Comment en est-on arrivé là ? La richesse, dans la société capitaliste moderne, possède toujours deux aspects : elle est à la fois richesse sensible-matérielle (nourriture, maisons, vêtements, etc.) et ressource pécuniaire, fortune, somme d’argent. Cependant la richesse sensible-matérielle n’acquiert le droit à l’existence qu’à travers sa forme pécuniaire abstraite, autrement dit lorsqu’elle devient marchandise. La société capitaliste n’aurait absolument aucune difficulté à fournir à tous des biens en suffisance ; le seul problème, c’est que ces biens se transforment sans cesse en argent, en marchandise, en valeur (d’où le terme de "critique de la valeur"). Partant, il leur faut être valorisés. 

Une logique totalitaire 


Nous touchons là le nœud du problème : la crise générale du financement n’est nullement l’œuvre de dirigeants malveillants ; elle procède logiquement du découplage entre travail et production de richesse. Cela signifie que tous les êtres humains sur cette terre pourraient en théorie voir sans problème leurs besoins satisfaits sans qu’il soit nécessaire pour autant que chacun travaille quarante heures par semaine. Il est vrai que, travaillant moins, les hommes sont moins bien payés, voire pas payés du tout – mais n’est-ce pas déjà ce qui se passe de toute façon un peu partout ? Cela montre bien que l’argent, ou plutôt l’obligation d’en avoir, n’est plus un obstacle entre l’homme et la satisfaction de ses besoins ! Aussi le fossé ne cesse-t-il de s’élargir entre ce qui est bon pour l’homme et ce qui est bon pour l’économie ! On cherche pourtant continuellement à nous persuader du contraire. 

La logique meurtrière du monde marchand, en vertu de laquelle toute chose, avant même de pouvoir être utilisée, doit nécessairement d’abord être achetée en tant que marchandise – cette logique est devenue totalitaire. La valeur n’est pas une chose grossière relevant de la sphère économique mais bien une forme sociale à cent pour cent : à la fois forme du sujet et forme de pensée. Réclamer que la politique redevienne plus responsable dénote une piètre connaissance de la nature du capitalisme. En quoi la politique pourrait-elle nous aider aujourd’hui, elle qui, avec la démocratie, a grandi aux côtés du système capitaliste, main dans la main avec lui ? Ils sont inexorablement enchaînés l’un à l’autre. Démocratie, économie de marché, État de droit (et droits de l’homme) : autant de simples appendices du capitalisme. Paul Valéry écrivit : « La politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde ». 

La conscience démocratique moderne émane d’une pensée marchande qui ne reconnaît même plus ses propres bornes et pour qui, de ce fait, la moindre solution aux problèmes sociaux passe nécessairement par le travail et l’argent dans un contexte de croissance économique. Pour la plupart des gens, une production autodéterminée et un partage des biens sans échange ni contrainte sont littéralement impensables. D’où vient donc cette peur panique dès qu’il s’agit d’envisager le dépassement du système capitaliste et de sa logique mortifère ? 

L’exigence de solidarité et de compassion ose aujourd’hui à peine s’exprimer : elle porte atteinte à la suprématie de l’actuelle forme de travail et d’économie. Ça n’est même pas avec un revenu universel que nous briserons la logique meurtrière de la marchandise, car nous ne sommes tout bêtement plus en mesure d’imprimer les billets de banque à distribuer. Nous n’obtenons l’argent qu’aux conditions de l’économie capitaliste. Or, ces conditions se résument depuis longtemps à une spirale descendante que rien ni personne ne peut enrayer. Le capitalisme ne connaît plus que la fin en soi irrationnelle consistant à transformer jusqu’à la fin des temps l’argent en davantage d’argent. A l’intérieur de ce système, plus aucune perspective émancipatrice n’est possible. Il s’est heurté à ses propres limites. 

Ressources 

La traduction française du texte de Maria Wölflingseder est initialement parue dans la revue Variations. Revue internationale de théorie critique » en 2012. Traduction de l’allemand : Sînziana 

Travail fétiche de Maria Wölflingseder sur le site Critique de la Valeur

Dans la rubrique Ressources du précédent billet intitulé Contre le travail nous avons proposé de nombreuses références en ligne et dans Le Journal Intégral concernant la critique du travail et de l’économie.

Faut-il abolir le travail ? Sur You Tube, une passionnante vidéo de la chaîne Politikon qui, en quinze minutes, présente le mouvement de la Critique de la valeur, de manière claire et synthétique. A voir absolument pour tous ceux qui aimeraient s'initier à ce mouvement de pensée.

Éloge de l'oisiveté  de Bertrand Russel en Pdf

Éloge de l'oisiveté  Vidéo You Tube d'un spectacle de Dominique Rongvaux adapté de l'ouvrage éponyme de Bertrand Russel. Drôle et intelligent. 49'

Tu vois le travail ? Revue Réfractions N°38. Printemps 2017. 

Manifeste contre le travail par Krisis (en intégralité sous forme de brochure imprimable). Site Critique de la Valeur.

Robert Kurz : Voyage au cœur des ténèbres du capitalisme  de Anselme Jappe. Une approche synthétique de l’œuvre de Robert Kurz, principal théoricien de la critique de la valeur. Revue des Livres N°9

André Gorz, le philosophe qui voulait "libérer les individus du travail"  Site Critique de la valeur. Article paru dans L’Obs du 25/6/17. A propos, notamment, du revenu universel.

Que signifie être contre le travail ? Robert Kurz Site Critique de la Valeur

Notre ennemi, le Capital  Jean Claude Michéa  Éditions Climat
 
Entretien avec J.C Michéa sur le Site Le Comptoir  : Le concept marxiste de lutte des classes doit être remanié.

Baudrillard, lecteur de Marx par Gérard Briche Site Critique de la Valeur

L’insurrection qui vient par Le Comité Invisible en Pdf

Attention Danger Travail  Documentaire de Pierre Carles suivie d'une recension critique Site Pensée Radicale

Les nouveaux bien-pensants  Michel Maffesoli

L'économie du don  Site de Jean-François Noubel  Vivre dans l'économie du don Conférence de JF Noubel sur You Tube

Émission de radio : Critique radical du projet de loi-travail et du travail capitaliste (en crise) avec Jean-Luc Debry Site Sortir du Capitalisme

Dans le Journal Intégral : Ecosophie (1) Une sagesse commune. Civilisation, Décadence, Ecosophie 

Devoir de Vacance  Une présentation synthétique des six billets de la série L'Esprit de Vacance : L'Esprit de Vacance, L'Otium du peuple, Changer d'ère, L'Art de ne rien faire, Se libérer de l'horreur économique, La Cigale et la Fourmi 2.0

Théorie d'une Catastrophe  Les rapports entre la Critique de la valeur et les pensées de Michel Henry, Jean-Claude Michéa ou André Gorz.

Les Monnaies Libres (1)  Les Monnaies libres (2) Un paradigme post-capitaliste  Les Monnaies libres (3) Un paradigme post-capitaliste (fin)

Bibliographie sur la Critique de la Valeur
 
Les Aventures de la marchandise Pour une nouvelle critique de la valeur de Anselm Jappe (Denoël, 2003) 

Crédit à mort  La décomposition du capitalisme et ses critiques de Anselm Jappe (Lignes, 2011) 

Vie et mort du capitalisme de Robert Kurz (Lignes, 2011)