jeudi 21 janvier 2016

Penser la Barbarie (1)


En aucun temps, en aucun lieu, l’aliénation de l’être humain n’a été aussi complète, si être aliéné c’est être devenu étranger à soi-même. Michel Henry 


Edgar Morin a inauguré l’année 2016 par un tweet où il citait une phrase du philosophe Michel Henry qui pouvait déconcerter dans son contenu comme dans sa forme : « La nouvelle barbarie est de connaître de façon géométrico-mathématique un univers réduit à des phénomènes matériels objectifs. » Pour mieux comprendre cette réflexion déconcertante, il faut s'intéresser à la pensée de Michel Henry qui fit paraître en 1987 un ouvrage intitulé La barbarie dans lequel il analyse l'hégémonie mortifère d’une techno-science qui déshumanise le monde et l'être humain en faisant abstraction de leurs propriétés sensibles et affectives. Pour le philosophe, les conséquences de cette barbarie sont effrayantes : « En aucun temps, en aucun lieu, l’aliénation de l’être humain n’a été aussi complète, si être aliéné c’est être devenu étranger à soi-même. »

Pour concevoir la nature de cette déshumanisation qui fonde toute barbarie et dont nous ne cessons de faire la douloureuse expérience, nous ferons appel à la pensée de Michel Henry (1922-2002) en présentant dans ce billet quelques éléments de sa réflexion ainsi que le contexte intellectuel dans lequel elle s’inscrit. Dans le prochain billet nous proposerons un article de Michel Henry paru dans La Recherche en mars 1989 et intitulé "Ce que la science ne sait pas" où l’auteur résume sa pensée de manière claire et synthétique en déconstruisant le processus d’abstraction totalitaire qui, à partir de Galilée et Descartes, transforme progressivement l’homme en le dépossédant de sa sensibilité  pour le rendre « comme maître et possesseur de la nature ». Ce processus d'abstraction totalitaire est devenu si présent et si prégnant que nous l'avons profondément intériorisé et qu'il fonde notre regard sur le monde. 

Mais aujourd'hui, cette forme de barbarie techno-marchande en a déclenché une autre, sanglante et spectaculaire : celle d'un fanatisme religieux et identitaire qui exprime le retour ensauvagé d'une sensibilité et d'une vie refoulées et déniées. Nous analyserons le lien organique et systémique entre ces deux formes à la fois contraires et complémentaires de la barbarie contemporaine : celle, techno-scientiste et marchande, décrite par Michel Henry et celle, identitaire et ethnocentrique, du djihadisme contemporain. Seul l'État d’urgence spirituel évoqué dans notre dernier billet peut nous libérer de ce Janus barbare aux deux visages, ethnocentrique et technocentré.  Cette libération passe par un saut qualitatif susceptible d'initier un nouveau cycle de la spirale évolutive à travers un retour aux sources sensibles, affectives et intuitives de la subjectivité et de l'intersubjectivité.

Notre impuissance à posséder la vie

"Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où plus rien n'adhère à la vie. Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent, et la poésie qui n'est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses; et jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie." Antonin Artaud

Antonin Artaud (1896-1948)
Commenter Antonin Artaud revient inévitablement à le paraphraser en expliquant à postériori ce que le poète a saisi à priori dans une vision synthétique et inspirée : faute de posséder la vie, nous sommes possédés par une pulsion de mort qui se manifeste à travers le retour du refoulé sous la forme archaïque d'une violence auto-destructrice et/ou sanguinaire. En un paragraphe, Artaud en dit plus sur la violence terroriste que les torrents d’analyses et de commentaires qui noient les médias comme les réseaux sociaux. La vision extralucide du poète doit nous conduire à nous poser la question suivante : « Pourquoi donc la vie, dans ses formes sensibles et affectives, nous a t’elle collectivement désertés ? ». 

Cette question est au centre de la réflexion de Michel Henry qui, avant d’être reconnu par ses pairs comme un des plus grands philosophes français du siècle dernier, fut un jeune résistant contre le nazisme durant la seconde guerre mondiale dans un maquis des Vosges. Dans l’article intitulé "Ce que la science ne sait pas" que nous proposerons dans le prochain billet, le philosophe commence par poser les deux questions suivantes : 1/ Le savoir scientifique définit-il véritablement la seule connaissance en notre possession ? 2/ Est-il celui sur lequel doit se fonder notre action ? Il ne s’agit pas de remettre pas en question le savoir scientifique mais « l’idéologie qui s’y joint aujourd’hui et selon laquelle il est le seul savoir possible, celui qui doit éliminer tous les autres ». 

Cette idéologie transforme la science en un dogme totalitaire à l’origine de cet oxymore qu’est une "barbarie civilisée". Car le rejet de la sensibilité est "la condition inaperçue"  de la science elle-même, selon le mathématicien Jean-Pierre Fabre qui commente la pensée de Michel Henry dans De la science à la barbarie : « En faisant abstraction des propriétés sensibles et affectives du monde, la science écarte également "ce qui fait l’humanité de l’homme" , elle fait tout simplement  "abstraction de la vie, c’est-à-dire de ce qui seul importe vraiment." ».

Techno-Scientisme 

Voilà donc élucidée la signification du tweet d’Edgar Morin en ce début d’année : la nouvelle barbarie est cette idéologie totalitaire qui réduit le Réel multidimensionnel à une réalité plate, unidimensionnelle, composée de phénomènes matériels objectifs qu’il s’agit de connaître de façon géometrico-mathématique. Aucun saut évolutif ne peut advenir sans remettre en question les fondements épistémologiques et idéologiques qui structurent le paradigme techno-scientifique encore dominant alors même qu’il est totalement dépassé puisque nous sommes déjà passés à une autre ère, celle de la complexité propre aux sociétés de l’information. 

Selon les auteurs du site "Et vous n'avez encore rien vu..." réunis autour d'une critique de la science et du scientisme ordinaire, ce dernier est fondé sur « la croyance que la science constitue un mode de connaissance universel et que la méthode scientifique est la seule valable et permet d’appréhender tous les phénomènes du fait de son objectivité. ». Caution intellectuelle d’un matérialisme dominant, ce scientisme ordinaire s'adapte au mouvement du monde en se métamorphosant au fur et à mesure où le réductionnisme et l'objectivisme qui le fondent se heurtent à leurs limites. Fini le positivisme de papa, celui du début du vingtième siècle, allié de l'anti-cléricalisme et du productivisme industriel dont il propage la vision mécaniste. Et vive le néo-scientisme cybernétique, bio et nanotechnologique, numérique et transhumaniste ! Un néo-scientisme qui est aussi celui des sciences cognitives et de la philosophie analytique dominant le champ académique à travers une forme de terrorisme intellectuel qui dénie toute légitimité à d'autres approches, irréductibles à leurs méthodologies.

Selon Marie-Hélène Parizeau (1) « Le scientisme affirme qu’en dehors de la connaissance scientifique, aucune autre forme de connaissance n’est légitime, car seule la connaissance scientifique est positive et vraie. C’est une forme de réductionnisme où seules les connaissances valides sont scientifiquement prouvées, le reste étant irrationalités, croyances ou idéologies ». La barbarie réside dans ce refus hégémonique de reconnaître la légitimité d'autres formes de conscience et de connaissance - esthétiques, éthiques ou spirituelles - qui furent au cœur des cultures traditionnelles. Bien au-delà de la sphère de la connaissance, ce néo-positivisme véhicule un imaginaire matérialiste, mécaniste et technocratique qui infuse les comportements, les modes de pensée et les institutions pour mieux les adapter à la marchandisation totale du monde et des rapports humains. Un techno-totalitarisme ainsi décrit par Abdennour Bidar dans notre dernier billet : " Et s'il y en a un, voilà le vrai visage du totalitarisme : la conspiration terrible, tyrannique et secrète de toutes les forces intellectuelles et sociales qui condamnent l'être humain à une existence sans verticalité."

Phénoménologies

Pour comprendre la réflexion de Michel Henry sur la barbarie technocratique, il faut la contextualiser dans un courant de pensée qui est celui de la phénoménologie c’est-à-dire la science du phénomène. Le mot français phénomène vient du grec "phainomenon" qui désigne "ce qui se montre en venant dans la lumière". L'objet de la phénoménologie n’est cependant pas ce qui apparaît, telle chose ou tel phénomène particulier, mais l'acte même d'apparaître. Initiée par Husserl, la phénoménologie est un courant marqué par des pensées très diverses comme celles de Heidegger, Sartre, Levinas ou Merleau-Ponty. Dans ce courant Michel Henry a développé un point de vue original qui est celui d’une phénoménologie de la vie. 

Sur son ancien site Visions Intégrales, Jacques Ferber, professeur d'université en intelligence artificielle et intelligence collective, a écrit un article intitulé Michel Henry et la phénoménologie de la vie : « La phénoménologie, depuis Husserl, s’est penchée sur le processus par lequel le monde des phénomènes nous apparaît. Ordinairement, nous avons conscience des choses qui nous entourent, en faisant comme si le monde était donné, comme si nous n’avions plus qu’à le cueillir tout prêt. Mais en fait, le monde n’est pas donné, il apparaît à notre conscience. Ce que fait la phénoménologie c’est entrer dans cette manière qu’a le monde de se donner à nous, en prenant de la distance par rapport à cette donation, en explicitant ce qui nous paraît comme aller de soi. De ce fait, la phénoménologie peut être définie comme une conscience de la conscience des choses. 

Comme le dit Michel Henry : “les onta (les choses) ne sont jamais là dans une sorte d’immédiation et en quelque sorte par eux-mêmes, comme les substrats de leurs qualités: ils ne sont tels précisément que grâce à l’ensemble des opérations subjectives qui les font voir et les portent ainsi dans leur conditions de phénomènes – Husserl dit: qui les constituent.” La phénoménologie est très proche, d’après moi, des philosophies et religions orientales. D’après celles-ci, le monde est maya, illusion, c’est à dire qu’il n’est pas comme il nous apparaît et qu’il faut aller plus loin. Il faut faire un travail de décentration important, et notamment aller au-delà de la réflexion mentale pour vider son esprit de toutes les représentations, de tous les jugements qui font écran entre le monde et nous.»

Au cœur de la phénoménologie, la méthode dite de la réduction consiste à ne pas croire naïvement au monde tel qu'il est expérimenté dans l'attitude naturelle qui est celle d'une séparation entre sujet et objet. Cette réduction consiste à suspendre son jugement en mettant entre parenthèse cette attitude naturelle pour retrouver l'essence même du phénomène à travers l'expérience vécue. Auteur d'un très intéressant Martin Heidegger et la pensée bouddhique, Fabrice Midal fait le parallèle entre phénoménologie et méditation dans le "Que sais-je ?" consacrée à celle-ci : « La phénoménologie est cette discipline qui consiste à regarder le phénomène tel qu’il est mais tel qu’il ne se montre pas immédiatement. Là se situe la rencontre historique entre méditation et phénoménologie… Méditer est en soi un exercice phénoménologique. C’est découvrir que nous vivons à travers un ensemble d’habitudes et de pensées toutes faites, d’illusions et de peurs, qui nous empêchent d’être. La pratique consiste à apprendre à voir, peu à peu, sans être prisonniers de ces filtres. » 

Gnose et phénoménologie

Michel Henry (1922-2002)

Promoteur d’un Tantra Intégral, Jacques Ferber écrit dans l’article évoqué ci-dessus : « Michel Henry va plus loin en montrant que la conscience et l’intentionnalité ne sont pas les manières primitives d’entrer en relation avec le monde, car nous sommes engagés en permanence dans ce processus qui nous dépasse tout en étant si proche et si évident et qu’il appelle la vie. Ce n’est plus de conscience qu’il s’agit mais de sensibilité corporelle, et pour utiliser le terme de Frans Veldman, l’inventeur de l’haptonomie, d’affectivité. Je trouve amusant qu’un philosophe phénoménologue retombe sur les intuitions du tantra (qu’on retrouve un peu aussi chez Merleau-Ponty): en allant jusqu’au bout de leur raisonnement, les phénoménologues débouchent sur un au-delà du mental, un au-delà de la raison, et tombent sur la source de toute chose, qui est à la fois extrêmement proche puisque je fais partie de cette vie, partie de tout cela, que je le veuille ou non, et en même temps se situe au-delà de toute catégorisation rationnelle. »

Dans notre perspective, la phénoménologie apparaît comme le chaînon manquant entre rationalité et gnose, cette forme de connaissance immédiate et non-duelle qui fut au cœur de toutes les grandes traditions spirituelles. La gnose qui signifie connaissance en grec dépasse toutes les médiations intellectuelles à travers une intuition non-duelle dans laquelle la conscience coïncide intérieurement avec le phénomène "ob-jectif" qui lui apparaît. Un livre intitulé La gnose, une question philosophique présente les actes du colloque "Phénoménologie, gnose, métaphysique" qui s'est tenu en 1997 à la Sorbonne. Nathalie Depraz y écrit dans l'avant-propos :

" En procédant à la réduction des transcendances, qu'elles soient objectives (le monde) ou subjectives (l'ego), l'approche phénoménologique ménage la voie pour une forme d'expérience dont la teneur n'est plus habitée par la distinction duelle du sujet (ego ou Dasein) et de l'objet (noème ou monde), mais qui m'est donnée à connaître dans sa réalité absolue, c'est à dire radicalement non-duelle... la vraie gnose est ultimement une expérience de la non-dualité de la conscience et du monde, à quoi répond sur le plan phénoménologique méthodique l'expérience de la réduction comme mise hors jeu des dualités et libération d'un niveau transcendantal de conscience."

Suite à ce que Husserl nomme La crise des sciences européennes, la phénoménologie apparaît comme une  tentative d'échapper au piège abstrait de l'objectivisme pour cheminer à nouveau sur la voie de cette connaissance immédiate qu'est la gnose. C'est dans ce contexte culturel que Michel Henry cherche à s'émanciper des diktats de l'abstraction à travers une phénoménologie de la vie qui remet la raison à sa place, secondaire et fonctionnelle, en redonnant la primauté à la sensibilité et à l'affect : « Le philosophe français Michel Henry définit la vie d'un point de vue phénoménologique comme ce qui possède la faculté et le pouvoir "de se sentir et de s'éprouver soi-même en tout point de son être". Pour lui, la vie est essentiellement de l'ordre de la force subjective et de l'affectivité, elle consiste en une pure expérience subjective de soi qui oscille en permanence entre la souffrance et la joie. Une « force subjective » n’est pas une force impersonnelle, aveugle et insensible comme le sont les forces objectives que l’on rencontre dans la nature, mais une force vivante et sensible éprouvée de l’intérieur et résultant d’un désir subjectif et d’un effort subjectif de la volonté pour le satisfaire. »  Phénoménologie de la vie in Wikipédia

Ken Wilber et Michel Henry 

Dans un article du site Philosophie et Spiritualité intitulé Essai de pensée intégrale, Serge Carfantan évoque une certaine convergence entre le phénoménologue Michel Henry et le penseur intégral Ken Wilber, en montrant comment, pour ces deux auteurs majeurs, l’hégémonie de la démarche objective tend à éliminer l’intériorité en opérant ce travail de réification du vivant qui est au cœur de la barbarie moderne. 

Les Quatre Quadrants de Wilber

En utilisant le modèle AQAL, les fameux quatre quadrants de Ken Wilber évoqués à de nombreuses reprises dans ce blog, Serge Carfantan écrit ceci (en citant Wilber dans son texte) : « La prédominance écrasante de l’approche objective lancée par les Lumières a fini par ramener par inadvertance les dimensions du côté gauche vers celles du côté droit. Le paradigme mécaniste :  " a ramené les profondeurs intérieures dans les surfaces observables et il a cru que le simple fait de dresser la carte de cette extériorité empirique constituait tout le savoir qui mérite d'être connu. Cela excluait le cartographe lui-même – la conscience, l'intériorité, les dimensions du côté gauche – et, un siècle ou deux plus tard, on se réveille horrifiés dans un univers dépourvu de valeurs, de sens, d'intentions, de profondeur, de qualité – on se retrouve dans un univers disqualifié, régi par le regard monologique, le monde brutal du technicien de laboratoire (K.W) ". Notez le recoupement parfait avec Michel Henry »

Le scientisme dominant disqualifie la vie, la subjectivité et la conscience en réduisant le Kosmos multidimensionnel au plat pays des faits mesurables et reproductibles. C’est ainsi que le poète Allen Ginsberg évoque « une vaste conspiration pour imposer à l’humanité un seul niveau de conscience mécanique et pour détruire toutes les manifestations uniques de notre sensibilité. La suppression de l’individualité contemplative est presque absolue ». Contre l’emprise du scientisme, de son épistémologie abstraite et exclusive, le temps est venu d'une épistémologie complexe et inclusive qui réhabilite la sensibilité, l'intuition et l'affectivité à travers une véritable "Écologie de l'esprit ". Nous avons souvent évoqué cette diversité cognitive dans Le Journal Intégral, notamment à propos du livre de Ken Wilber : Les Trois Yeux de la Connaissance

Fétichisme de l’abstraction 

Le fétiche, on le sait, est une création humaine à qui l’on confère une puissance surnaturelle. Selon Alain Bihr : " Il y a fétichisme chaque fois que le produit de l'activité sociale des hommes se fixe et se fige dans une forme où il s'autonomise par rapport à eux en une réalité qui les domine et les opprime et semble leur être extérieure et supérieure." C’est ainsi que le fétichisme de l’abstraction peut être défini comme l’emprise sur l’homme de ses propres productions mentales. Par rapport à cette production mentale qu'est la techno-science, l'homme contemporain développe la même attitude de soumission que celle qui était la sienne vis à vis de divinités toutes-puissantes. Ce qu’exprime Günther Anders à propos de notre fascination pour la technologie : « Depuis la fin des cultes fétichistes, jamais on n'avait vu l'homme s'humilier à ce point devant ses propres productions. »

Dans cette perspective fétichiste, la barbarie techno-scientiste apparaît alors comme ce qu’elle est vraiment : une forme de résurgence de la pensée magique et de ses fantasmes infantiles d’omniscience et d’omnipotence. Ce que Nietzsche traduisait ainsi dans son langage : « La crainte, voilà en effet le sentiment fondamental et héréditaire de l'être humain. Une telle longue et vieille crainte qui s'est enfin affinée, spiritualisée, aujourd'hui il me semble qu'elle se nomme : science. » Ce fétichisme de l’abstraction est au cœur d’une aliénation inédite qui concerne toutes les dimensions - intérieures et extérieures, individuelles et collectives - propres à l’être humain. 

Quand l'abstraction économique domine la vie concrète parce que la valeur d'échange et la mesure quantitative dominent la valeur d'usage et la qualité sensible, la relation vivante entre les hommes se transforme en échange marchand entre des choses mortes. Cette inversion du rapport entre sujet et objet que constitue le fétichisme de la marchandise n’est rien d’autre que la déclinaison socio-économique du fétichisme de l’abstraction. Michel Henry est l’auteur de deux livres importants qui, en renouvelant l’interprétation de l’œuvre de Marx, sont aussi une critique du marxisme en tant qu’il est « la somme des contresens qui ont été faits sur Marx ». Selon lui : « La pensée de Marx n’a aucun rapport avec le marxisme, si ce n’est celui de le contredire terme à terme et d’en constituer ainsi avant l’heure la critique la plus radicale qui sera jamais prononcée contre lui. » 

Michel Henry est une des références philosophiques du courant de la Critique de la valeur évoqué sur ce blog dans des billet intitulés Devoir de Vacance, Décroissance ou barbarie et Sortir de l'économie. Ce courant renouvelle radicalement la critique sociale en déconstruisant, à partir d’une nouvelle lecture de Marx, les catégories centrales de l’économie politique que sont la valeur, le travail, l’argent et le fétichisme de la marchandise. On ne peut rien comprendre à l’emprise mortifère de l’économie sur nos vies sans déconstruire le fétichisme de l’abstraction et celui de la marchandise qui en est la déclinaison socio-économique. La pensée de Michel Henry est visionnaire en ce qu'elle permet d'articuler la critique culturelle du fétichisme de l'abstraction et la critique sociale du fétichisme de la marchandise. Dans le troisième billet de cette série - Penser la barbarie - nous proposerons l'article de Michel Henry intitulé Penser philosophiquement l'argent qui permet de mieux saisir cette articulation essentielle dans une perspective intégrale.

Le retour ensauvagé de la vie refoulée

A force d’être sidérés et fascinés par le spectacle de la barbarie djihadiste, nous finissons par oublier cette autre barbarie - paradigmatique et "civilisée" - qui déstructure l’ensemble des sociétés occidentales en détruisant tout ce qui fait l’humanité de l’homme. Et si de jeunes français trouvent dans le délire djihadiste le contexte dans lequel exprimer leurs fantasmes de toute puissance, c’est que ceux-ci ont été entretenus et développés chez nous par une mécanique sociale sans repères éthiques et spirituels susceptibles de baliser et de canaliser l'énergie d'engagement, d'idéal et d'enthousiasme propre à la jeunesse. Division du travail : la barbarie techno-marchande évide les têtes que le  djihadisme vient remplir de son délire d'élection. La pulsion de mort qu'elle aura développée chez l'individu trouvera ainsi l'opportunité de s'exprimer dans le terrorisme, sans aucune culpabilité, en se retournant contre le système qui l'aura engendrée.

Selon le spécialiste de l'islam Olivier Roy : " Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste... Il ne s'agit pas de la radicalisation de l'islam, mais de l'islamisation de la radicalité". Au fond, quelle est la différence entre le néo-djihadiste à la kalachnikov qui jouit de sa toute puissance en tuant froidement des personnes désarmées dans une salle de spectacle et l'esthétique du gangsta rap véhiculée avec complaisance à longueur de clips sur You Tube par l'industrie musicale. Fondée sur les stéréotypes de la violence, de la criminalité, de la paranoïa urbaine et de l'affichage hystérique des signes extérieures de richesse qui sont en fait des signes de pauvreté intérieure (chaîne en or, voiture de luxe, champagne, drogue, bombasses en maillot, carte Gold, valises de billets etc...), cette esthétique de la toute puissance n'est somme toute que la mise en forme d'une pulsion de mort qui est au cœur de l'imaginaire capitaliste. Prisonnier de ces codes dominants, les néo-djihadistes ne font que les inverser en retournant cette pulsion de mort contre le système qui l'a générée.

Osons le dire même et surtout s’il est difficile de le penser : la barbarie sauvage de Daesch et celle, "civilisée" de l’occident technocratique sont deux formes solidaires et systémiques - à la fois contradictoires et complémentaires - d’une même déshumanisation. Construction historique de l’occident, le djihadisme en est aussi un de ses symptômes pathologiques : la barbarie identitaire est le miroir sauvage dans laquelle la barbarie technocratique n’ose pas se reconnaître. Souvenons-nous de la parole de Jung : "Ce qui ne parvient pas à la conscience revient sous forme de destin" ou encore celle de Jacques Rivière : "Il arrive à l'homme non pas ce qu'il mérite, mais ce qui lui ressemble ". Il semblerait que pour nos sociétés occidentales le djihadisme, tout comme les ghettos ethniques, soient les vecteurs de ce que Jung nommait "l'Ombre" c'est à dire "la personnification de tout ce que le sujet refuse de reconnaitre en lui". Dans L'homme à la recherche de son âme, Jung écrit à propos de l'ombre : " C'est notre bête noire que nous vilipendons et à laquelle nous reprochons tous les défauts, toutes les noirceurs et tous les vices qui nous appartiennent en propre".


Il ne s'agit en aucun cas d'exonérer le djihadisme de son obscurantisme et ses crimes comme de dénier le danger que ceux-ci représentent et contre lesquels il faut pouvoir se défendre. Il s'agit plutôt de désamorcer les mécanismes inconscients et systémiques qui nous lient à lui et qui nous conduisent à entretenir l'engrenage pervers du terrorisme à travers un imaginaire guerrier - nationaliste et ethnique - qui répond de manière instinctive à la violence par la violence. La barbarie identitaire du djihadisme n’est rien d’autre que le retour ensauvagé d’un imaginaire, d’une sensibilité et d’un sentiment d’appartenance refoulés et déniés par la barbarie techno-marchande. Quand la puissance de la vie est refoulée par une idéologie qui la dénie, elle revient sous la forme d'une violence archaïque, forcément incompréhensible pour ceux qui la subissent.

Telle est la physique sociale : à l’abstraction technocratique répond toujours la contraction identitaire qui rappelle à cet individu abstrait et hors sol nommé Homo Œconomicus qu’il est aussi un animal social et métaphysique doué d'un sentiment d’appartenance, d'une identité culturelle et d’un imaginaire symbolique qui lui permettent de faire société. Au fétichisme technocratique de l’abstraction, l’ethnocentrisme identitaire répond par le fétichisme religieux de l’appartenance qui absolutise les dogmes et les codes symboliques auxquels s'identifient les sociétés pré-modernes.

Janus aux deux visages 

De même qu'une technocratie marchande à bout de souffle ne survit qu’en agitant l’épouvantail du fanatisme identitaire, les religions ethnocentriques et pré-modernes utilisent le nihilisme foncier et l’aveuglement éthique véhiculés par le délire technocratique pour refuser l'avènement d'une modernité fondée sur la "sortie du religieux" et l'affirmation de l'individu. La barbarie contemporaine est un Janus à deux visages : ethnocentrique et technocentrique. Deux pôles d’un même système mondialisé qui s’entretiennent l’un, l’autre, entraînant des conflits meurtriers qui renforcent les préjugés de tous pour servir les intérêts de quelques-uns. 


Ce qui est valable à l’échelle du globe, l’est aussi dans nos pays européens à travers la complicité objective unissant la technostructure au service de l’oligarchie d’un côté et de l’autre les courants identitaires et nationalistes qui expriment le retour du refoulé technocratique. En Europe comme dans le monde, ces deux pôles opposés sont solidaires pour empêcher l’émergence de toute synthèse novatrice qui permettrait de dépasser leurs contradictions dans un nouveau stade de la spirale évolutive. 

On ne pourra effectivement sortir de la double impasse des fondamentalismes identitaires et marchands qu’en participant à la dynamique d’une évolution culturelle qui intègre l'intuition organique de la tradition et la rationalité instrumentale de la modernité en les synthétisant à travers une nouvelle vision du monde que l'on peut qualifier de "cosmodernité". Si nous ne voulons plus subir la barbarie, rien n’est plus urgent que de penser sa double nature qui associe fétichismes religieux et technocratiques. Tel est le défi qui nous attend en ce début de millénaire pour nous libérer de ce Janus aux deux visages qu’est la barbarie et entrer ainsi dans cet ère "post-fétichiste" qui sera celle des créateurs évoluant au sein des sociétés de l'information fondées sur le paradigme de la complexité.

(1) Biotechnologies, nanotechnologies, écologie. Entre science et idéologie (édit. Quae 2010)

Ressources 

De la science à la barbarie La vision de la science et de sa technique chez Michel Henry. Jean-Pierre Fabre Site Critique de la Valeur

Deux sites officiels très complets sont consacrés à l’œuvre de Michel Henry : Michel Henry, philosophe, écrivain du vingtième siècle et un site actualisé, consacré notamment aux recherches sur son œuvre :  Michel Henry

Résumé synthétique de La barbarie sur le site officiel de Michel Henry

La Phénoménologie de la vie de Michel Henry. Wikipédia

La Philosophie de Michel Henry  Articles sur Michel Henry et contribution aux articles existants écrits par Philippe Audinos et ajouté à l'encyclopédie libre Wikipédia.

Sept articles de et sur Michel Henry Site Critique de la valeur. 

Penser philosophiquement l’argent  Michel Henry. Site Critique de la Valeur. 

Michel Henry et la phénoménologie de la vie. Jacques Ferber. Blog Visions Intégrales. Le nouveau site de Jacques Ferber s'intitule Développement Intégral.

Essai de pensée intégrale Serge Carfantan. Site Philosophie et Spiritualité 

Et vous n’avez encore rien vu  Site qui propose une série d'analyses critiques de la science, du scientisme ordinaire et du mécanicisme darwinien.

La gnose, une question philosophique  Actes du colloque "Phénoménologie, gnose, métaphysique". Ed. du Cerf


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